Maroc: Sextorsion - Quand la victime est rongée par la culpabilité et la honte

Rabat — Le phénomène de sextorsion, un néologisme désignant la pratique du chantage sur internet à l'aide d'images compromettantes, connaît, ces dernières années, un essor spectaculaire ici et ailleurs. Au Maroc, des milliers de jeunes ont littéralement transformé cette effrayante forme de cybercriminalité en un métier à part entière.

Le maître-chanteur détient ou prétend détenir des vidéos ou des images intimes à caractère sexuel, qu'il utilise pour demander à la victime piégée des rançons ou des faveurs pour ne pas divulguer ces contenus auprès de ses proches ou ses connaissances. Le phénomène a pris des dimensions démesurées, voire tragiques, avec la prolifération des réseaux sociaux qui facilitent la circulation de l'image. Et c'est encore pire quand la victime réside dans une petite ville.

Une fois prise au piège, la victime se retrouve devant un dilemme: Est-elle victime d'un acte de chantage ou coupable de s'être mise dans une telle situation ? S'en suivent alors des semaines, voire des mois, de tourments psychologiques, qui deviennent encore plus insupportables du fait de ne pas pouvoir en parler. Une solitude fatale qui conduit dans bien des cas à des idées suicidaires. Certains sont même passés à l'acte, révélant au grand jour l'ampleur du phénomène dans le Royaume.

Le rapport 2019 du ministère public sur la mise en application de la politique pénale explique la prolifération de ce phénomène par la peur des victimes de porter plainte, de crainte d'être jetées en pâture sur la place publique. Deux facteurs contribuent à la recrudescence de ces actes: Les gens ont généralement tendance à vouloir protéger leur réputation, d'une part, la simplicité des outils et stratagèmes utilisés dans ces pratiques encourage personnes malintentionnées à s'y adonner, d'autre part.

-Un Modus operandi maléfique

"Ce sont des professionnels. Ils savent très bien jouer sur le moral des victimes", confie Karim, un nom d'emprunt. Ce quadragénaire parle en connaissance de cause, puisqu'il a traversé cette épreuve il y a cinq ans. Il s'en rappelle toujours dans tous ses infimes détails, "comme si c'était hier".

"Ils avaient l'habitude de m'appeler très tard la nuit quand je m'apprêtais à dormir pour me demander de leur envoyer de l'argent le lendemain matin. Je n'avais donc que quelques heures pour trouver l'argent ou pour négocier et tenter de les faire attendre", raconte-t-il à la MAP. "Quand je raccrochais, je perdais le sommeil, je perdais mes capacités et je n'arrivais plus à raisonner pour trouver une issue".

"Bien sûr il était hors de question d'en parler à ma famille", poursuit Karim, qui n'avait pas les moyens de satisfaire les demandes des arnaqueurs, puisqu'il vivait de petits boulots. "En plus, la honte et le sentiment de culpabilité m'empêchaient au début de porter plainte".

D'après le psychosociologue Mouhssine Benzakour, les victimes sont tétanisées par la peur du scandale et évitent, par conséquent, de porter plainte car elles ont le sentiment d'avoir pris part à quelque chose de repréhensible pour la société.

"Il serait préférable de mettre en place un numéro vert auquel les victimes peuvent s'adresser, ce qui serait moins gênant", préconise-t-il dans une déclaration à la MAP, expliquant que les victimes sont souvent des adolescents ou de célibataires relativement âgés à la recherche d'une relation virtuelle.

Au moment des faits, Karim avait exactement 40 ans et vivait encore le célibat. Il croyait avoir affaire à une jeune femme de Mohammedia, avant de découvrir qu'il était tombé dans le piège de deux jeunes hommes de Oued Zem, dont l'un était encore mineur. Après avoir pris son courage à deux mais, il a déposé plainte, avant de renoncer à poursuivre en justice les malfaiteurs suite aux implorations de leurs familles respectives.

Les deux jeunes ont été, toutefois, condamnés par la Justice dans une autre affaire mais pour le même motif. Le plus grande a écopé de 7 mois de prison ferme et son complice, encore mineur, a été jugé à 3 mois de sursis.

-Durcissement des textes de loi

L'avocat Hatim Beggar estime que les actes de sextorsion, étant commis en bandes organisées, "doivent relever du pénal", appelant à plus de sévérité contre ces crimes, que ce soit au niveau des textes de lois qu'au niveau des jugements prononcés.

L'infraction qui consiste à extorquer des sommes d'argent suite à la menace de révéler des imputations diffamatoires sur la victime correspond à l'article 538 du code pénal, qui prévoit une peine d'emprisonnement allant d'un à cinq ans et une amende de 200 à 2.000 dirhams.

La Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) a fait état, dans son bilan annuel de 2020, de 300 personnes déférées aux parquets pour des affaires de chantage sexuel sur Internet, qui ont ciblé 458 victimes, dont 107 ressortissants étrangers.

"Si le nombre des affaires liées à la sextorsion sont en constante augmentation, c'est en partie à cause de l'élargissement de la sphère publique, qui englobe désormais l'environnement numérique", explique cet avocat du barreau de Kénitra, relevant que de nombreuses victimes préfèrent subir les actes de chantage plutôt que d'y faire face.

Dans l'attente d'un durcissement de la législation, Mouhssine Benzakour insiste, de son côté, sur l'importance de l'accompagnement et du suivi psychologiqu

e des victimes. "Les escrocs exploitent les points de faiblesse des victimes", souligne-t-il, expliquant que le suivi doit porter surtout sur les moyens de remédier à des faiblesses comme le sentiment de culpabilité, l'ignorance, la naïveté et le besoin d'amour.

Bien qu'ils aient besoin d'être renforcés, les moyens juridiques pour circonscrire ce phénomène et poursuivre les auteurs ne manquent pas. L'effort doit porter sur la sensibilisation des victimes afin de les aider à surmonter leur peur et leur sentiment de culpabilité et les inciter à dénoncer leurs agresseurs.

D'autre part, en plus de la frayeur provoquée par le chantage subis, engager une poursuite judiciaire et faire face à son harceleur est synonyme d'une lourde souffrance psychologique. D'où l'impératif d'un dispositif de prise en charge et de soutien psychologiques à postériori, en vue de panser les plaies et immuniser la victime contre toute tentative future.

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