Maroc: Journée mondiale du livre - Trois questions à l'écrivain Mokhtar Chaoui

interview

Rabat — A l'occasion de la journée mondiale du livre et du droit d'auteur, célébrée le 23 avril de chaque année, l'enseignant-chercheur Mokhtar Chaoui apporte, de sa place d'écrivain, des éclaircissements sur l'avenir du livre au Maroc, les registres d'écriture qui intéressent le lecteur marocain, ainsi que le rôle de l'écrivain pour redonner au livre sa place.

1) Comment voyez-vous l'avenir du livre et de la lecture au Maroc ?

Je pense que l'avenir du livre et de la lecture ne peut être que meilleur, car nous avons déjà touché le fond et nous ne pouvons que remonter. D'ailleurs, on voit apparaître de plus en plus de maisons d'édition, et paraître de plus en plus de publications. Logiquement, il y aura de plus en plus de lecteurs. On peut toujours s'interroger sur la qualité de ce qui se publie, mais cela vaut pour l'ici et l'ailleurs. Il y aura forcément plus de navets que de chef-d'œuvres, plus de rédaction que d'écriture, plus d'écrivaillons que d'écrivains ; c'est dans la loi de la nature. Sur les 7.000 livres qui se publient chaque année en France, combien il y a de bons et combien de mauvais ? idem pour le Maroc et pour les autres pays, toute proportion gardée bien sûr. Produisons d'abord, mettons la culture au centre de nos préoccupations ensuite, améliorons la chaîne du livre, encourageons les acteurs du livre et donnons envie au lecteur de boucler la boucle enfin ; puis laissons au temps le soin de séparer le bon grain de l'ivraie.

2) On parlait d'écriture balzacienne, de Flaubert, de poésie et du théâtre... quels types d'écriture (de registres) pourraient-ils intéresser cette génération ?

Cette génération est tombée, dès sa naissance, dans la soupe du digital, du numérique. Elle ne jure que par le concis, le condensé, l'urgence, l'impatience, les émojis et les émoticônes. Tout cela au détriment des mots et des phrases. Il ne s'agit pas de la juger, mais de la comprendre. Sa réalité n'est pas la nôtre, et puisque c'est elle le futur et nous le passé, c'est à nous de nous adapter à elle. Elle n'est pas faite pour l'écriture réaliste à la Balzac, Flaubert et consorts, ni pour les romans cycle à la Romain Roland et Roger Martin du Gard. Elle cherche à être éblouie, emportée en peu de temps, avec peu de mots.

Je pense que cette génération est plus intéressée par la nouvelle que par le roman, sauf si on lui présente des romans courts, très courts. Elle n'a plus la patience des longues lectures et est incapable de se concentrer sur un seul objet pendant des heures. Encore faut-il qu'on lui fasse aimer la lecture et ceci est une autre paire de manches, un véritable défi à soulever. Nous écrivains sommes appelés à revoir nos cartes et à réapprendre à écrire. Les phrases à la Proust, les lamentations à la Lamartine, les longues descriptions à la Zola sont à bannir. Il faut réinventer l'art d'écrire dans le sens de la précision, de la concision et du vital.

Ce n'est pas une mauvaise affaire, par ailleurs, car cette génération nous oblige à aller vers l'essentiel, à produire des livres plus courts, mais plus denses. Le travail de style s'en ressent de facto. Mais après tout, qu'est-ce un écrivain si ce n'est celui qui remet constamment son écriture en question ?

3) Quels rôles doivent jouer les écrivains et surtout les écoles et universités pour redonner au livre sa place ?

Le seul rôle qu'on réclame à un écrivain est celui de continuer à écrire selon les voix qui sont les siennes. Par la suite, c'est tout un processus qui doit se déclencher, à commencer par la famille. On oublie souvent de dire que l'amour de la lecture commence au berceau. Ce sont les parents qui doivent d'abord inculquer à leurs enfants l'amour de la lecture, et ce en lisant eux-mêmes.

L'amour de la lecture doit être un plaisir et non une obligation. Ce qu'on voit à l'école, au collège, au lycée et à l'université, c'est la lecture par devoir et obligation, celle qui permet de passer des examens et d'avoir une bonne note. Une fois la note acquise, le livre est jeté.

La question est comment faire en sorte qu'élèves et étudiants continuent d'ouvrir des livres en dehors de leurs établissements? La réponse est simple : par leur faire comprendre que la lecture les instruit, les grandit, leur assure une forte personnalité, les rend matures, leur donne du prestige... etc. Bref, leur faire comprendre que l'acte de lire dépasse de loin le simple fait de passer un bon moment avec l'histoire de X ou de Y, mais qu'il est la quintessence de l'humain en ce qu'il lui permet de se distinguer des autres créatures. La lecture est ce qui nous rend humain. Le rôle d'un professeur est justement d'orienter ses élèves vers cela pour qu'ils prennent conscience que tout est bénéfique dans la lecture. En un mot, donner envie. Un professeur doit être un mentor et non pas un simple examinateur.

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