Maroc: Mohamed Lachhab, le doyen des maroquiniers qui s'agrippe au pouf contre vents et marées

Rabat — Armé de sa passion pour l'artisanat et d'une expérience longue de six décennies, Mohamed Lachhab, ce doyen des maroquiniers de Rabat, tente tant bien que mal de sauver de l'oubli la confection ancestrale du pouf marocain malmené par des mois de disette et menacé d'un lendemain incertain.

C'est dans un atelier provisoire mitoyen des locaux de la Maison de l'artisan qui borde le Bouregreg que Mohamed Lachhab continue de travailler, comme dans les années 60, les matières premières pour essayer de redonner vie à cet artisanat qui faisait jadis la fierté de ce septuagénaire.

De ces mains tremblantes, il manipule avec une surprenante dextérité ses outils qui, après tant d'années de travail, semblent faire partie intégrante de lui-même au point d'entrer dans une espèce de communion avec son corps... et son âme!

S'il met du temps à glisser ses doigts dans ses énormes ciseaux qui l'accompagnent depuis de longues années, Ssi Mohamed n'a aucune difficulté à exécuter le tracé d'une peau de cuir d'agneau tannée pour réussir une coupe parfaite.

Sa rainette, son traceur et ses aiguilles s'affairent avec une fluidité remarquée, donnant l'impression de lire dans ses pensées.. de suivre, et peut être même de devancer ses mouvements comme par enchantement.

"Je ne fais ce métier que par passion", déclare-t-il dans une interview à la MAP, le regard absorbé dans son plan de travail, traçant la voie à ses dessins. Nostalgique, Ssi Mohamed se remémore les années où le pouf artisanal était prisé tant au Maroc qu'à l'étranger.

"Dans les années 80 et 90, on nous passait des commandes de 300 à 400 poufs par mois", se rappelle-t-il. "C'étaient des commandes venues de beaucoup de pays européens, mais surtout d'Allemagne".

A l'apogée de sa carrière, son atelier de l'ancienne médina comptait une douzaine d'apprentis maroquiniers. "C'était le bon vieux temps!" dit-il avec un sourire au coin des lèvres. "Aujourd'hui, mon atelier est désert. Il n'y a que mes outils, ces quelques morceaux de peau et moi", poursuit-il en survolant de sa main chancelante la table de travail.

Ssi Mohamed se rappelle ses premiers jours d'apprentissage. Fraîchement arrivé des plaines du Abda (région de Safi), il s'installe à Salé avec ses frères aînés arrivés avant lui. "C'était en 1961/62. J'avais à peine 12 ans quand j'ai rejoint l'atelier du maâlem Lhaj Laoufir", raconte-t-il.

A présent, recruter des enfants n'est plus permis par la loi comme auparavant, "et c'est tant mieux", tranche-t-il. Pour lui, la place naturelle des enfants est à l'école. "Comme ça, ils apprennent ce qui va leur servir et servir leur pays. Mais cela se fait au détriment de métiers comme le nôtre!".

"Nous sommes aujourd'hui une poignée de maâlems. Quand demain on disparaîtra l'un après l'autre, le métier ne survivra pas", dit-il d'une voix tranchante.

Mais si le métier est aujourd'hui moribond, à cause de longues années de vaches maigres que la pandémie est venue accentuer, Ssi Mohamed n'en démord pas. Il refuse de rendre son tablier et de ranger ses outils, espérant, malgré toute vraisemblance, que ce petit joyau de l'artisanat marocain renaîtra de ses cendres avec le retour à la vie normale.

"J'espère que les nouveaux ateliers, en phase de rénovation par le ministère de tutelle, seront de bon augure pour un meilleur lendemain", conclut-il d'une voix presque convaincue.

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