Burkina Faso: Tahirou Barry, président du MCR - « La vraie réalité de la crise de légitimité, finira tôt ou tard par nous rattraper»

interview

L'homme n'est plus à présenter au public burkinabè, tant il a fait parler de lui, à travers sa démission fracassante, en 2017, du gouvernement au sein duquel il occupait le poste de ministre de la Culture, des arts et du tourisme, mais aussi de sa participation à deux reprises à la présidentielle de 2015 et 2020. Vous l'aurez deviné, il s'agit bel et bien de Tahirou Barry. Dans l'interview qu'il nous a accordée, le 30 avril 2021, à Ouagadougou, le président du Mouvement pour le changement et la renaissance (MCR) nous parle de son parti, notamment ses ambitions immédiates et lointaines, des leçons qu'il tire de la dernière présidentielle, sa vision de la réconciliation nationale, etc. Pour l'ex-député, il faut une refondation de notre démocratie. Lisez plutôt !

« Le Pays » : Que devient Tahirou Barry qu'on entend de moins en moins ?

Tahirou Barry : J'ai toujours pensé que dans l'action politique, chaque parole doit être utile et éviter de saturer le débat public. La sagesse nous enseigne que lorsque la parole n'est pas plus belle que le silence, mieux vaut se taire. J'ai souvent besoin de beaucoup de recul dans l'appréciation des évènements afin de contribuer sainement, modestement et en toute bonne foi, à l'animation de la vie nationale.

Que retenez-vous de votre échec à la dernière présidentielle ?

Vous me parlez d'échec malgré notre position de 5e sur 14 candidats avec environ 62 000 voix dans un contexte pratiquement verrouillé.

Vous parlez de verrouillage, pourtant, cette présidentielle était considérée comme la plus ouverte...

Présidentielle ouverte certes avec l'absence d'exclusions injustifiées de candidatures, mais verrouillage à travers le système de la compétition électorale faussée par le jeu triste de l'exploitation de la misère, de l'analphabétisme, de la naïveté des populations à coup d'argent, de pressions diverses et de démagogies. Moi, je ne parle pas d'échec, mais plutôt d'épreuves, d'enseignements et d'interrogations. Epreuves, parce que nous avons participé avec nos idées comme seule arme face à des puissances d'argent et de corruption. Enseignements parce qu'on a encore beaucoup appris sur les véritables réalités de notre vie démocratique. Enfin, interrogations parce que les méthodes indignes d'achats des consciences, de pressions diverses et autres irrégularités qui ont entaché la sincérité du scrutin, ont ravivé les doutes quant à la crédibilité de notre démocratie et cela ne doit laisser aucun citoyen soucieux du devenir de notre nation, indifférent. Au sortir de ces élections, j'ai la conviction qu'il y a urgence à redonner un sens à l'action politique pour ne pas ramer à contre-courant de notre histoire récente. C'est dans cet esprit que j'avais proposé, en février 2019, avec le groupe parlementaire UPC, un projet de loi portant plafonnement des dépenses de campagne jusque-là, resté sans suite. Il faut sérieusement œuvrer à faire de nos institutions politiques, une véritable émanation de la volonté du peuple souverain, libre et responsable et cela passe par une refondation de notre démocratie.

Peut-on dire que Tahirou Barry est politiquement fini ?

Sachez que je suis effectivement politiquement fini si la politique ne se ramènera qu'à un jeu honteux d'achats de consciences et de démagogies grotesques. A cet effet, il ne servira à rien d'investir toutes ces dizaines de milliards de F CFA à organiser des simulacres d'élections car, la vraie réalité de la crise de légitimité, finira tôt ou tard par nous rattraper.

« J'assume le rôle que les circonstances m'ont fait jouer à un moment où il fallait dénoncer les graves irrégularités qui ont affecté la sincérité du scrutin, dans une première déclaration »

Face à des moments cruciaux de la vie de la Nation, n'avez-vous pas eu le sentiment, avec le recul, d'avoir été à plusieurs reprises, utilisé par vos camarades de l'opposition dont certains ont rejoint aujourd'hui la majorité ?

J'ai entendu dire que j'ai été utilisé par les principaux leaders de l'Accord politique de Ouagadougou dont j'étais le porte-parole. Ils ont peut-être leur raison que je respecte mais j'assume le rôle que les circonstances m'ont fait jouer à un moment où il fallait dénoncer les graves irrégularités qui ont affecté la sincérité du scrutin, dans une première déclaration. Plus tard, dans une deuxième déclaration en date du 26 novembre 2020, nous avons pris acte des résultats et adressé nos félicitations au président Kaboré dans un esprit d'apaisement et de préservation de la stabilité nationale. Toutes ces démarches ont été menées en toute responsabilité après plusieurs interventions des organisations africaines et nationales, de personnalités diverses dignes de confiance, d'autorités coutumières et religieuses que je respecte profondément, pour éviter à notre pays une éventuelle crise postélectorale combinée déjà à celles sécuritaire, sanitaire, humanitaire et économique.

Etes-vous satisfait du nombre et du comportement des militants du MCR dont vous venez de prendre la direction à l'issue du dernier congrès ?

Le MCR est un bébé qui apprend à marcher dans un environnement impitoyable parsemé d'embûches mais ses premiers pas me paraissent rassurants.

Quelles sont les ambitions immédiates et lointaines du parti ?

Mon ambition est de garder allumée la flamme militante dans mon parti et de poursuivre son implantation dans toutes les provinces, assumer pleinement notre rôle de contre-pouvoir et de critiques constructives, travailler à la veille citoyenne et contribuer à l'expression saine du suffrage. Avec mes camarades politiques, on continuera toujours à se battre pour des convictions et des valeurs.

Vous avez décidé de rester dans l'opposition. Comment se passe la collaboration avec le chef de file de l'opposition ?

Le nouveau Chef de file de l'opposition, Eddie Komboïgo, qui a été d'ailleurs mon enseignant à l'Université, est une personnalité aux grandes qualités humaines que je respecte grandement. Au niveau du CFOP, en dehors de quelques incompréhensions inhérentes à tout début d'activités, il manifeste une grande disponibilité et une volonté affichée de réussir sa noble mission au sein de cette institution.

Quels sont vos rapports avec le Pr Laurent Bado avec qui vous avez eu maille à partir entre-temps ?

J'ai toujours considéré le Pr Laurent Bado comme un père et un grand éducateur pour moi. J'ai toujours évité, malgré les incompréhensions antérieures savamment instrumentalisées de l'extérieur, de lui manquer un seul instant, de tout le respect et la considération qu'il mérite. Aujourd'hui, les zones d'incompréhensions entre nous sont totalement dissipées et je n'hésite pas à lui solliciter souvent conseils et bénédictions.

« Une capitale économique dans les Hauts-Bassins devenue la capitale de la crise économique et du chômage des jeunes »

Pensez-vous que Zéphirin Diabré réussira la mission de réconciliation à lui confiée ?

Donner, ici, une réponse reviendrait à tomber dans le jeu du charlatan. Je constate simplement qu'il multiplie les consultations, écoute beaucoup mais pour le reste, c'est à l'œuvre qu'on reconnaîtra l'ouvrier.

Comment avez-vous accueilli la mise en accusation de Blaise Compaoré dans l'affaire Thomas Sankara ?

C'est la suite judiciaire dans l'affaire du président Thomas Sankara, que je ne saurais commenter. Tout ce que je souhaite, c'est que le processus en cours contribue à faire jaillir la lumière sur cette partie sombre de notre histoire nationale et permette à notre Patrie d'en tirer tous les enseignements possibles.

Quel est votre avis sur la question de la réconciliation nationale actuellement au cœur de toutes les discussions ?

J'estime que c'est un impératif si nous voulons apaiser les cœurs, panser les blessures profondes et tracer une nouvelle voie de notre vivre-ensemble. Toutefois, la réconciliation, pour être vraie et durable, ne doit pas être une forme de prime à l'impunité.

Vous parlez de prime à l'impunité ; pensez-vous que le processus de réconciliation pourrait conduire à cela ?

Tout est possible dans un système où plusieurs intérêts s'entremêlent. C'est pourquoi nous avons indiqué que pour une réconciliation sincère, les démarches doivent être sincères et aboutir à la manifestation préalable de la vérité et la justice. Cela va semer les graines d'un apaisement et d'un pardon consenti et franc pour un meilleur vivre-ensemble.

Quelle lecture faites-vous de la grande marche du 24 avril, des populations de Fada pour exiger le bitumage du tronçon Gounghin-Fada ?

Cette marche est la conséquence d'une rupture de confiance entre gouvernement et populations de cette région et ce, après tant de promesses jamais tenues. Il faut vite sortir de cette démagogie, travailler à restaurer la confiance, à rassurer les populations sinon, le spectacle des manifestations pourrait gagner d'autres régions délaissées avec son corollaire de risques.

Pensez-vous qu'il y a des régions qui sont délaissées ?

C'est une évidence pour celui qui veut voir. Une capitale économique dans les Hauts-Bassins devenue la capitale de la crise économique et du chômage des jeunes ; un Sahel, capitale du marché sous-régional du bétail devenu capitale de la misère, de l'insécurité ; une Boucle du Mouhoun, grenier du Faso devenue un grenier vide et inaccessible et j'en passe...

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