Congo-Kinshasa: Alesh - « Je ne fais jamais d'attaques personnelles ! »

interview

Les atrocités de Beni défraient la chronique, mais encore elle est comme ponctuée par le dernier titre en date du jeune chanteur hip-hop sorti le 19 mars. Tendant vers 185 000 vues sur YouTube, il paraît trop osé pour certains mélomanes qui y décèleraient même une attaque personnelle au chef de l'État.

D'aucuns pensent que l'auteur de Mokonzi o'a motema mabe a poussé le bouchon bien trop loin cette fois. Dans cet entretien exclusif avec Le Courrier de Kinshasa. il s'en défend. « L'avantage avec Na ndenge ya mabe te, c'est qu'elle est essentiellement faite de questionnements », explique-t-il, affirmant au reste qu'il n'a dit rien d'outrageant.

Alesh fait du rentre-dedans, il prend la liberté de s'adresser aux autorités, voire au chef de l'État comme s'il le pointait directement du doigt, sans mettre de gants ?

Je mets des gants sauf que sous les gants, j'ai un poing d'acier. Mon poing d'acier est revêtu d'un gant de velours ! (rires). On pourrait ne pas ressentir la douceur du gant parce que le poing est peut-être un peu trop fort. (Gros rires)

Vous semblez n'établir aucune limite dans vos propos. Vous y allez bien tout de go dans votre dernier titre, Na ndenge ya mabe te...

Que je n'établisse aucune limite, ça c'est faux ! J'en ai beaucoup au contraire, parmi les limites que je m'impose, il y a notamment le fait que je ne fasse jamais d'attaques personnelles. Je ne cite jamais le nom de qui que ce soit dans mes chansons. Je fournis l'effort de baser mon écriture sur des faits et non sur des rumeurs. L'avantage avec cette chanson, c'est qu'elle est essentiellement faite de questionnements. Dire que c'est une attaque, c'est comme si j'affirmais des choses, pourtant quand je cite les personnes de manière individuelle, j'en parle en me posant des questions.

C'est le cas avec : « Gouverneur aza nanu wapi ? Yango avandaka na biso to ye azalaka nanu wapi ? Mibeko bozuaka awa eza nde kaka ba sentiments ? » Par contre, lorsque je dis : « Ba églises ebele ezo tia biso kaka makelele », ça, c'est une affirmation et ce n'est pas personnel. Et là, je relate notre réalité kinoise : « Bandimi kaka vingt batie pe ba baffles vingt ! Tobunda na mokate, tobunda pe na makelele ! ». Lorsque je m'adresse à des individus, je le fais en me posant des questions, C'est là tout le génie de cette chanson (rires), sans être narcissique (éclats de rire). Pour les églises, on sait comment elles fonctionnent, c'est exactement comme l'illustre le comédien dans le clip : « Voisin il faut ayoka qu'église ezalaka awa ! ».

Est-ce vraiment cela la mission première d'une prière ? Sa mission première, c'est d'engager une conversation intimiste avec son créateur. Déjà que nous vivons mal, devrait-on en plus empêcher nos enfants de faire leurs devoirs le dimanche ? En journée, on ne sait rien faire et, le soir, les bars prennent le relais ! Quand allons-nous éduquer nos enfants et faire en sorte qu'ils ne vivent pas dans un environnement sonore pollué ? Quand va-t-on arrêter de prier en dérangeant les personnes de la parcelle voisine à la nôtre ? C'est possible, dans d'autres pays, on y fait attention. Il y a une réglementation en la matière, mais est-elle respectée ? C'est là que le citoyen lambda que je suis se permet de lever les yeux vers le premier responsable de la ville et de demander : « Mais où est-il ce mec ? Voit-il ce qui se passe ou non ? ». Je ne pense pas qu'il y ait une attaque personnelle dans mes propos.

Votre adresse au président, doit-on la considérer de la même manière ?

Je ne fais que poser une question : « Okofanda kuna mokolo nini ? ». Ce n'est qu'une question et je souhaiterai qu'un jour on y réponde. Du reste, il y a des questions pour tout le monde dans cette chanson. Je comprends que tout le monde s'arrête à cette question qui se rapporte directement à cette situation très dramatique de l'est du pays, j'en suis très affecté moi-même. Mais cela ne doit pas faire oublier qu'il y a des questions posées autour de l'état de la justice dans le pays, du fonctionnement de la police, les brutalités policières. Il y a des gens qui pensent que ces dernières ne sont qu'une réalité occidentale associée aux personnes vivant en Europe ou aux États-Unis.

Pourtant, les policiers se permettent d'entrer dans les voitures à travers les fenêtres et de ravir les clés de contact aux conducteurs, c'est de la brutalité. Lorsqu'un conducteur est interpellé de manière musclée et que l'on place une barre de fer cloutée, appelée communément mbasu ici, en dessous de son pneu, c'est user de violence, de méchanceté. Tout policier qui agit de la sorte est passible d'une poursuite pour destruction méchante. Et dire que des policiers stockent ces barres de fer là dans leurs bureaux ! C'est ainsi que l'on se pose des questions sans attaquer qui que ce soit. « Chers responsables de la police, discutons comme des adultes : De vous à nous, cotez, les policiers qui patrouillent la nuit et ceux chargés de la circulation routière en journée, dîtes-nous, sur dix vous leur donnez combien ? ».

On laisse aux responsables de la police la liberté de coter eux-mêmes leurs éléments. J'ai beaucoup apprécié l'initiative du général Sylvano Kasongo qui, déguisé, s'était constitué en passager d'un bus 207. Ce jour-là, il avait palpé une partie de la réalité car il n'avait effectué que le tronçon de Kitambo-Magasin au Boulevard du 30 juin. Je crois qu'il a fait arrêter une bonne trentaine de policiers (gros rires). Et s'il avait tenté de se rendre vers le rond-point Ngaba ou Mbudi où la circulation est plus dense... Mais encore, il ne l'a fait qu'une fois et dire que nous vivons cette galère au quotidien !

Ce style rentre-dedans, est-ce pour attirer tous les regards sur vous ?

Une chose, ce que je fais aujourd'hui, je le faisais il y a seize, dix-sept ans ! Sincèrement, je ne fais rien pour le buzz ! Je pense au contraire que je me suis attendri avec l'âge, la paternité et les responsabilités que je dois assumer vis-à-vis des musiciens et toutes les personnes qui travaillent autour de moi en créant ma richesse. Je crois qu'aujourd'hui je réfléchis beaucoup plus à ce que je vais dire qu'à l'époque où j'avais la fougue de la vingtaine. Seulement, avant les gens ne me captaient pas trop parce que mes textes étaient écrits en français, de telle sorte qu'aujourd'hui plusieurs se demandent : « D'où vient-il ce mec ? ».

Pourtant, ce mec était déjà là il y a quinze ans, c'est juste qu'il s'exprimait dans une langue, un style qui pouvait paraître trop élitiste de sorte que ça fait quatre ans que j'ai décidé de changer ma manière d'écrire. En plus, à la différence d'hier où je ne faisais que parler des populations défavorisées, aujourd'hui, non seulement je parle d'elles mais aussi je leur parle à ces populations défavorisées. Mon objectif est qu'une personne illettrée, qui n'est jamais allée à l'école, arrive à chanter mes chansons et à en intérioriser le message. Je m'y attèle depuis quatre ans et mon constat : plus vous êtes compris par une large masse de la population, plus vous devenez gênant pour certaines personnes qui sont un tout petit peu inconfortables face à la vérité.

Propos recueillis par

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