Tunisie: Grandes réformes économiques | Taoufik Rajhi, Ex-ministre chargé des grandes réformes - «Pour une thérapie de choc accompagnée de mesures sociales»

Le débat sur les grandes réformes c'est comme le rocher de Sisyphe. Plus on avance dans le temps, plus on nous fait miroiter le dénouement. Et à un moment donné, tout part en vrille et puis retour à la case départ. Entre-temps, les marges de manœuvre se réduisent comme peau de chagrin. Le financement des dépenses publiques devient un casse-tête pour l'exécutif. Les mesures douloureuses semblent de plus en plus inévitables. Selon l'ex-ministre chargé des grandes réformes, Taoufik Rajhi, soit "on lance les réformes pour sauver les finances publiques et sauver la réputation de la Tunisie sur le marché international, soit on va vers des scénarios difficiles où l'Etat faillirait à ses engagements". Dans cet entretien, il nous donne plus de détails sur les blocages récurrents qui entravent la mise en place de la réforme des finances publiques, dont le principal objectif est la stabilisation macroéconomique.

Dix ans après la révolution, la Tunisie n'a pas réussi à engager les grandes réformes, notamment la restructuration des entreprises publiques et la réforme du système de compensation. Pourquoi? Où ça bloque?

La machine à réformes a tourné à plein régime sous l'impulsion des différents gouvernements, mais aussi sous l'impulsion des institutions financières internationales, notamment le FMI et la Banque mondiale qui ont exigé que leurs appuis financiers soient accompagnés de réformes structurelles. Dans certains domaines, tels que le climat des affaires, la retraite et la prévoyance sociale, les chantiers de réforme ont avancé. Le problème, sur lequel butaient tous les gouvernements, est la réforme des finances publiques. Ce blocage est dû en premier lieu à l'instabilité et aux querelles politiques dans lesquelles se sont embourbées les trois présidences, sous les gouvernements de Habib Essid, Youssef Chahed et même après les élections de 2019, sans oublier les désaccords avec les institutions syndicales. Il s'agit d'un problème majeur auquel est confronté le pays parce que l'implémentation des réformes ne peut pas se faire sur fond d'instabilité et de crise politique qui affaiblissent la capacité de l'exécutif à mettre en œuvre les réformes. C'est un problème de gouvernance. Généralement, nos dirigeants travaillent selon le principe "gouverner pour rester au pouvoir". De fait, on capitule, on déploie tous les moyens pour rester au pouvoir et on oublie les réformes.

Donc, vous affirmez que l'instabilité politique a empêché la mise en œuvre de la Réforme des finances publiques?

Effectivement. En effet, la réforme des finances publiques exige des mesures impopulaires. Or, un gouvernement en place, qui est en conflit avec l'Union syndicale, avec l'institution présidentielle et qui, de surcroît, n'arrive pas à gagner le soutien de la majorité parlementaire, n'a aucune chance de mettre à exécution les réformes des finances publiques. Je peux citer à cet égard l'exemple de la loi de finances 2018 qui comportait des réformes très importantes, notamment fiscales. L'amorce des réformes a eu lieu grâce à l'accord qui a été conçu par feu le président Béji Caïd Essebsi, et qui consistait à mettre en place un gouvernement d'union nationale rassemblant toutes les parties qui se sont mises d'accord sur l'intégration des réformes dans la loi de finances 2018. Mais l'accalmie était de courte durée. A partir de mars 2018, l'appui dont jouissait le gouvernement de la part des partis politiques et des institutions syndicales a disparu et on est revenu à la case départ. Le processus des réformes a été suspendu.

Avec l'accord-cadre sur la restructuration des entreprises publiques qui a été conclu avec l'Ugtt, pensez-vous que ce gouvernement réussira à mettre les grandes réformes sur les rails ?

A vrai dire, le grand problème de la Tunisie réside dans la relation entre l'Etat et les partenaires sociaux, y compris le syndicat, qui est une relation ambiguë et entachée parfois d'incohérence et de méfiance. Finalement ce qu'on a observé, c'est que les gouvernements qui ont conclu des accords avec les partenaires sociaux ne sont pas parvenus à les concrétiser. Durant la période qui s'étalait entre 2016 et 2019, les gouvernements d'alors ont tenu des réunions avec l'Ugtt, l'Utica et les partis politiques signataires du pacte de Carthage 1 pour délibérer sur les sujets des entreprises publiques, du financement de l'économie, des caisses sociales et de la fonction publique. On avait élaboré des stratégies et des plans d'action, mais au moment de l'implémentation et la mise à exécution de ces stratégies, certains partenaires sociaux reviennent sur leurs engagements, parce qu'il s'agit de mesures impopulaires qui ne vont pas dans le sens de leurs programmes internes. Et parfois, il y a un désaccord profond sur les détails, en dépit d'un consensus autour des grandes lignes. Actuellement, on est en train de répéter ce même processus: on se met d'accord sur les grandes lignes, mais au final on va avoir, peut-être, des différends sur les détails.

S'il s'agit de mesures douloureuses, n'y a-t-il pas moyen d'assurer cette transition en douceur ?

Entre 2015 et 2020, on s'est fixé cet objectif: réformer en douceur. On tablait sur une refonte progressive des caisses sociales et des systèmes de compensation. D'ailleurs, le mécanisme d'ajustement automatique qui a été mis en place en 2016 avait justement l'objectif de réduire graduellement la subvention des hydrocarbures qui bénéficiait au secteur privé. Mais en ce qui concerne les programmes des réformes, on a tiré la leçon avec le FMI qu'à chaque fois où on adopte une approche graduelle, il y a de fortes chances que le gouvernement revienne sur sa stratégie et abandonne les mesures programmées sous la pression politique et sociale. Le problème, c'est que lorsqu'on procède à des réformes graduelles, on n'arrive jamais à finir le processus. Personnellement, je suis pour une thérapie de choc qui devrait être accompagnée de mesures sociales pour atténuer son impact.

Si on va récidiver encore une fois, est-ce que le gouvernement dispose, dans ce cas, d'assez de marge de manœuvre, notamment budgétaires, lui permettant de faire autrement que de se tourner vers le FMI ?

Le FMI n'est pas une fin en soi. Le FMI est l'un des moyens auxquels le gouvernement peut recourir pour pouvoir financer les dépenses publiques. Le processus qui doit être adopté est un processus qui devrait engager tous les partenaires. Il faut qu'il y ait une coalition politique pour mettre en œuvre les réformes. Ge doit être un engagement ferme et irréversible. Aujourd'hui, la situation des finances publiques est catastrophique. Elle s'est, nettement, dégradée à partir d'avril 2020 après l'apparition de l'épidémie Covid 19-parce qu'il faut bien dire que même de l'avis des institutions internationales, il y a eu un redressement durant les années 2017, 2018 et 2019. Dos au mur, soit on lance les réformes pour sauver les finances publiques et sauver la réputation de la Tunisie sur le marché international, soit on va vers des scénarios difficiles où l'Etat faillirait à ses engagements même à l'échelle nationale.

Je pense que la solution pour la Tunisie est composée de trois éléments : tout d'abord, la BCT. Il faut compter sur la BCT pour aider le pays à sortir de la faillite à travers le financement. Le deuxième élément, ce sont les institutions internationales, y compris le FMI. Et enfin, l'engagement politique mais aussi social de la population qui doit comprendre la nécessité de ces mesures.

Comment interprétez-vous la lettre, récemment, envoyée par le FMI à l'adresse du gouvernement? N'a-t-il pas changé de ton par comparaison avec la dernière communication publiée à l'issue de la mission de suivi effectuée au mois de décembre 2020?

Pas du tout. La lettre envoyée par la directrice générale du FMI est une lettre de courtoisie, qui vise à rappeler le soutien du FMI à la Tunisie. La relation de coopération avec le FMI est une relation qui date depuis longtemps. Elle a été renforcée après la révolution parce qu'on avait besoin de l'aide du FMI pour financer l'économie, les réformes, notamment fiscales et celles du secteur bancaire et de la politique monétaire. On a énormément bénéficié de cet appui au point que certains pays estimaient que la Tunisie bénéficiait d'un traitement privilégié de la part du FMI. Cette situation exceptionnelle est due au fait que la Tunisie jouissait d'un appui de la part de la communauté internationale qui tenait à l'aider dans son processus de transition démocratique. Et on avait senti qu' à partir de 2019, ce capital sympathie s'est érodé parce que cela crée des problèmes même au niveau du FMI qui ne peut pas traiter les pays différemment. Et c'est pour ça que le FMI a commencé à hausser le ton sur les réformes. La Tunisie n'a plus droit à un traitement privilégié de la part des institutions internationales. La question fondamentale : sommes-nous capables de répondre aux difficultés comme l'ont déjà fait les autres pays, à l'instar de la Grèce, l'Egypte, etc.

Quels sont vos pronostics pour la visite qu'effectue le gouvernement à Washington ?

La visite que conduit le ministre des Finances à Washington est une visite diplomatique, beaucoup plus que politique. C'est une prise de contact avec l'institution, mais elle n'a aucun rapport avec le lancement d'un programme avec le FMI. Je crois que tout ce que va faire Kristalina Gueorguieva est de rappeler l'engagement de la Tunisie et d'appeler au démarrage d'un programme de stabilisation macroéconomique.

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