Afrique: Décision du Conseil paix et sécurité de l'UA sur le Tchad - La realpolitik finira-t-elle par prévaloir ?

analyse

Sanctionner ou ne pas sanctionner ? Telle est la problématique du Tchad sur laquelle le Conseil paix et sécurité de l'Union africaine (UA) était appelé à se prononcer le 11 mai 2021, face à la confiscation du pouvoir en violation des règles constitutionnelles par la junte militaire conduite par Deby Junior, suite au décès tragique du maréchal Idriss Deby Itno, le 20 avril dernier.

L'UA se sentait d'autant plus dans l'obligation d'agir dans l'urgence que la situation reste très tendue au Tchad où malgré le communiqué triomphal de l'armée régulière, la rébellion du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT) est loin de s'avouer vaincue.

Et cela, au moment où les hommes en kaki ont aussi décidé d'utiliser la manière forte contre la coalition citoyenne Wakit Tama qui continue de ruer dans les brancards contre la confiscation du pouvoir par le quarteron de généraux qui se sont imposés à la tête de la Transition.

La prochaine mobilisation, en dépit de la répression, est d'ailleurs prévue pour le 19 mai prochain. Mais partie pour être une décision très attendue, la situation au Tchad se révélera être une patate chaude aux mains de l'UA qui reste profondément divisée sur la question.

Les enjeux sécuritaires et de stabilité du pays vont largement au-delà de ses propres frontières territoriales

En effet, entre les tenants de la carotte qui penchent plus pour la position de la mission d'évaluation qui prône la mansuétude assortie de conditions, et ceux du bâton qui sont pour une application stricte du principe de l'Organisation, qui prévoit des sanctions automatiques en cas de coup d'Etat, la décision était plutôt difficile à prendre pour une instance qui a l'habitude d'agir par consensus.

Et jusqu'à la fin de la journée du 11 mai, le Conseil paix et sécurité de l'instance panafricaine n'a pu se décider s'il fallait aller dans le sens des sanctions pour être en phase avec ses propres principes ou s'il fallait faire place à ce qu'il conviendrait désormais d'appeler « l'exception tchadienne » en suivant les recommandations de ses missi dominici.

Ces derniers préconisaient, au terme de leur séjour de dix jours où ils ont eu à rencontrer, en plus des diplomates en poste et des représentants des organisations religieuses, les différents protagonistes aussi bien militaires que de l'opposition et de la société civile, un accompagnement de la Transition tchadienne en tenant compte du fait que ce pays « est un verrou essentiel contre le terrorisme en Afrique et qu'il est fragile ».

Avec comme conditions pour la junte militaire, l'organisation d'un dialogue national inclusif dans la perspective d'un partage du pouvoir entre civils et militaires, et le respect strict du délai de 18 mois de transition.

Une position de réalisme qui devrait permettre de ne pas troubler davantage les eaux déjà agitées du Lac Tchad, en attendant de voir l'évolution des choses. C'est pourquoi l'on se demande si la realpolitik ne finira pas par prévaloir au sein de l'UA.

Car, tout porte à croire que les enjeux sécuritaires et de stabilité du pays du défunt maréchal, vont largement au-delà de ses propres frontières territoriales pour s'étendre à l'ensemble de la sous-région ouest-africaine en proie à l'hydre terroriste qui ne cesse d'étendre ses tentacules.

Une fois de plus, l'UA doit faire face à ses propres contradictions

Et nul n'ignore le poids de la présence militaire tchadienne au Sahel et dans le Bassin du Lac Tchad où son efficacité dans la lutte contre la vermine terroriste, n'est plus à démontrer.

C'est pourquoi l'on est porté à se demander si une suspension du Tchad, dans le cas d'espèce, comme le préconisent les tenants de la ligne dure où se comptent de nombreux pays d'Afrique australe, aurait eu les effets escomptés d'un retour rapide à la normale.

Rien n'est moins sûr. Bien au contraire, un isolement du Tchad, dans le contexte actuel de tensions, pourrait être contreproductif si le pays devait mettre dans la balance, le retrait de ses troupes dont la présence ne se justifie que par son appartenance à l'instance communautaire, des terrains d'opération au Sahel.

Sans oublier que cela pourrait aussi amener les militaires tchadiens à raidir davantage la nuque, d'autant qu'ils ont déjà amorcé une offensive diplomatique souterraine pour chercher des soutiens auprès de dinosaures de la faune politique africaine comme le Camerounais Paul Biya, le Congolais Denis Sassou Nguesso ou encore le Rwandais Paul Kagame.

Sans oublier la France qui, beaucoup plus dans l'ombre que dans la lumière, ne semble pas prête, surtout pas au nom d'une démocratie tropicale mal famée, à lâcher un tel partenaire stratégique au risque de voir la situation sécuritaire dans le Sahel où elle se démène comme un beau diable, aller de mal en pis.

C'est dire si une fois de plus, l'UA doit faire face à ses propres contradictions ; elle qui, du reste, n'a jamais véritablement su s'élever à la hauteur des attentes des populations africaines en matière de défense de la démocratie.

Du reste, on se demande si l'organisation ne se plaît pas plutôt dans le rôle de syndicat de chefs d'Etat prêts à s'accrocher au pouvoir par toutes sortes d'artifices et autres tripatouillages constitutionnels, au grand dam des démocrates du continent. Pauvre Afrique !

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