Ile Maurice: La pilule amère du FMI pour sortir le pays de la crise

Le coup de semonce de l'agence de Bretton Woods a mis en lumière les relations incestueuses entre le Trésor public et la BoM Tower. La classe politique et les professionnels de la finance ont longuement disséqué la problématique ces derniers jours.

Certains spécialistes n'hésitent pas à qualifier la situation économique actuelle de pire que celle de 1982. Une contraction du PIB du même ordre que celle d'aujourd'hui couplée avec une brochette d'indicateurs virés au rouge. Certes les raisons n'étaient plus les mêmes. Trente-neuf ans de cela, la gestion économique catastrophique du régime d'alors avait entraîné le pays au bord du précipice, forçant du coup un changement de régime avec le PTr cédant le pouvoir au MMM-PSM. Aujourd'hui, c'est la crise épidémique du Covid-19 qui plonge le pays dans un marasme économique et comme en 1982, le Fonds monétaire international (FMI) est présent pour apporter sa recette, voire son financement en vue de redresser l'économie, assortie de certaines conditions.

Depuis la note d'information de l'agence de Bretton Woods publiée le 8 mai dans le sillage de la publication prochaine de l'Article IV Consultations dans sa forme intégrale, les réactions ont été pour le moins violentes tant au niveau de la classe politique que celui des experts économiques, insistant sur la claque sonore que le FMI a administrée à la Banque de Maurice (BoM). Et ce quant à son rôle de «messie» pour sauver d'une part les entreprises systémiques lourdement affectées par le Covid et d'autre part le Trésor public pour équilibrer le premier exercice budgétaire de Renganaden Padayachy. Le coût de l'intervention : Rs 140 milliards.

Qualifiée par des économistes et l'opposition de «colourable device», la démarche gouvernementale de mai 2020 visait principalement à mettre le grappin sur le Special Reserve Fund de la BoM pour éviter que le déficit budgétaire explose. Elle est dénoncée aujourd'hui par les experts du FMI qui leur donnent pourtant raison.

L'ex-ministre des Finances et économiste professionnel Rama Sithanen a raison de souligner que «le FMI n'a rien dit de plus sur la Mauritius Investment Corporation ainsi que sur le transfert de Rs 60 milliards de la BOM au MoF que ce que beaucoup d'économistes ont dit et répété l'année dernière. Le gouvernement n'a pas cru bon de nous écouter. Il a fallu que le FMI, une autorité financière internationale, tire la sonnette d'alarme et affirme la même chose la semaine dernière, dans son vocabulaire propre à lui, pour que le gouvernement se réveille subitement et porte une oreille attentive à ses recommandations.» Mieux vaut tard que jamais, diront certains !

Aujourd'hui, l'étau se resserre autour de la BoM Tower alors que le gouverneur, Harvesh Seegolam, est sous pression pour préparer un plan de sortie de la Mauritius Investment Corporation (MIC) tant au niveau de son conseil d'administration que de son actionnariat. D'ailleurs on apprend que le contrat de son Chairman Lord Meghnad Desai ainsi que celui des deux représentants de la Banque de Maurice, Mardayah Kona Yerukunondu et Hemlata Sadhna Sewraj-Gopal, arriveront à terme sous peu.

Le FMI a été catégorique : ce n'est pas le rôle de la BoM à travers la MIC d'opérer comme un guichet automatique pour sauver les entreprises sous perfusion depuis l'avènement de la crise sanitaire et économique en mars 2020, voire avant. Or, la MIC a pris des engagements pour honorer des prêts de Rs 17 milliards provenant principalement des sociétés hôtelières, des entreprises textiles et de la construction et n'a décaissé à ce jour que Rs 2,2 milliards d'un capital de Rs 80 milliards puisées des réserves internationales de la BoM.

La MIC sous la tutelle du ministère des finances

En prenant le relais de la BoM de sauver les entreprises financièrement asphyxiées conformément aux exigences du FMI, l'Etat se retrouve dans une position pour le moins inconfortable. Incapable aujourd'hui de frapper à la porte de la BoM Tower pour bénéficier de sa manne financière au risque d'aller à l'encontre des directives du FMI et se comporter comme son mauvais élève, le Trésor public doit docilement souscrire à cette décision sans broncher. D'autant plus que le ministre des Finances a certainement entendu l'appel de certains spécialistes comme l'ex-ministre des Services financiers, Sushil Khushiram l'invitant à privilégier, parmi d'autres options, celle du FMI et la BM pour limiter la casse et sortir de la crise.

Alors que Renganaden Padayachy peut compter sur les milliards de roupies provenant de plusieurs fonds annoncés l'année dernière et non-utilisés ainsi qu'une partie de la contribution exceptionnelle de Rs 60 milliards de la BoM pour présenter un Budget avec une marge de manœuvre financièrement gérable, la nouvelle responsabilité de la MIC relevant sous la tutelle de son ministère viendra compliquer la donne. Plus particulièrement le modus operandi pour assurer son financement. Est-ce par le biais des prêts sur le marché des capitaux domestiques à travers l'émission des obligations ou le recours aux places financières étrangères ?

Or, dans les deux cas, la pression sur la dette publique sera éminemment forte. Elle l'est déjà à 91 % du PIB alors même que des analystes financiers sont d'avis qu'elle a déjà dépassé la barre de 100 % du PIB, s'il faut additionner tous les Special Purpose Vehicles (SPV) lancés par le gouvernement pour financer des projets tels que Metro Express et Safe City mais qui se veulent une manière de masquer le niveau d'endettement réel de l'Etat.

Mais est-ce le rôle de l'Etat de venir à la rescousse des sociétés, dont certaines sont des canards boiteux, financièrement insolvables et qui doivent conséquemment être restructurées ou carrément éliminées ? Non, rétorque Rama Sithanen qui croit dur comme fer que ce n'est pas le rôle de l'Etat de se livrer à une telle mission. «Je ne crois pas qu'il a la compétence pour le faire. Je plaide plutôt pour que cette opération soit assurée par des banques commerciales qui ont le savoir-faire pour le faire. Les entreprises qui en font la demande seront appelées à offrir des garanties en contre- partie pour obtenir des prêts. Il faut que les risques soient partagés entre l'Etat, les actionnaires et les banques. J'attends aussi à ce que l'Etat ait un droit de regard sur la gestion de fonds débloqués au sein des entreprises. D'autres pays ont adopté ce mode d'opération.»

Par ailleurs, suivant l'annonce du FMI portant sur un nouvel amendement de la Bank of Mauritius Act, la BoM ne sera pas autorisée à transférer de l'argent à l'Etat, dont le fameux Rs 60 milliards l'année dernière. Xavier -Luc Duval ne mâche pas ses mots. «Le ministre Padayachy comptait sur le financement à gogo de la Banque de Maurice pour financer son budget. Maintenant que le FMI a demandé de mettre fin à cette pratique, on se demande bien ce qu'il va faire. Le ministre est pris dans un étau.» Et le leader du MMM, Paul Bérenger, d'enfoncer le clou en tirant la sonnette d'alarme : «Actuellement, le pays est sur le point de devenir le Brésil. Il n'est pas question uniquement de la crise économique mais également du pourrissement de la corruption.»

Et quid de la sortie de la crise ? Le FMI a déjà tracé la ligne : le ministre des Finances doit prioriser les mesures de soutien pour améliorer la résilience économique du pays et sa compétitivité tout en accélérant sa transformation structurelle à long terme. En termes clairs : l'approche du gouvernement doit être ciblée et sélective à ceux qui ont besoin d'un coup d'épaule.

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