Ile Maurice: Nishal Joyram, enseignant - Un rêveur terre à terre

Nishal Joyram est un des rares enseignants non syndicaliste qui se permette de dire haut et fort et par écrit au ministère de l'Éducation ce qu'il pense des lacunes du système. Il ne se contente pas de critiquer mais apporte aussi des suggestions, notamment sur la promotion des intelligences multiples. Dans un monde peuplé de ronds de cuir et d'obséquieux, ses propositions sont comme une bouffée d'air frais. Voici son portrait.

Dans sa tête, Nishal Joyram a «une vingtaine d'années et des poussières. Mais si vous insistez, je vous permettrais de les doubler», dit-il pince sans rire. Bien qu'il enseigne la physique et les mathématiques dans un collège secondaire parapublic, il a une excellente maîtrise du français. Cela se voit dans ses réponses renvoyées par mél et s'entend à son parler.

Nishal Joyram est originaire de Surinam, village dans le Sud de l'île. Il est le benjamin d'une famille de quatre enfants. Avant lui, il n'y a que des filles. L'écart d'âge entre eux est grand car il est le «petit dernier, celui que l'on n'attendait pas.» Ses parents tenaient un petit commerce dans la localité. Bien que peu instruits, ils se saignent pour que leurs enfants aient la meilleure éducation possible. Nishal Joyram parle de ses parents avec beaucoup d'affection et c'est touchant. «Ma mère était la femme hindoue typique. Discrète mais toujours prête à tout pour la famille. Mariée très jeune à mon père, elle s'est dévouée à tisser et à cimenter les liens familiaux.» Tandis que son père était un touche-à-tout, «un homme très manuel. Et contrairement à ce que l'on pourrait croire des touche-à-tout, mon père excellait dans tout ce qu'il faisait ; maçonnerie, menuiserie, charpenterie, plomberie, électrique, métallurgie et la liste est longue... j'aurais été comblé si j'avais le quart de ses compétences.»

Nishal Joyram fait ses études primaires à la Gopeenath Chettamun Government School. Il lance d'ailleurs un clin d'œil à trois de ses instituteurs qui l'ont marqué, à savoir Mme Dowlut, qui a été pour lui comme «une seconde maman» et MM. Goordoyal et Yerriah, deux instituteurs très dédiés à leur métier. «Je réalise d'ailleurs que je devrais leur rendre visite plus souvent.» C'est au Collège du St-Esprit (CSE) qu'il entame et boucle son cycle secondaire et bien que le trajet entre Surinam et Quatre-Bornes soit fatiguant, il s'accroche. Il est obligé d'être sur l'arrêt d'autobus chaque matin à 5 h 30, au plus tard à 5 h 45, pour pouvoir arriver à destination. «Et là, je dis chapeau bas à ma maman, qui se réveillait très tôt pour s'assurer que j'avale un bon petit déjeuner et pour préparer mon déjeuner.»

Les enseignants ne se rendent pas toujours compte à quel point ils peuvent inspirer leurs élèves. Ce sont ses enseignants du CSE, notamment Mmes Ramgoolam, Pauline, Glover, Naziade, Neera et la défunte Nagawa, de même que MM. Teeluck, Carlo, Menon, Patrick, Balkish, Serge, Gaston, Raj, Woomed, Lindsay, Rajesh et les défunts Octave et Paul, qui développent chez lui le goût de la transmission. À cette liste, dit-il «il faut ajouter la ministre de l'Éducation également», qui rappelons-le, enseignait au CSE avant de se lancer dans la politique active.

C'est décidé à la fin de ses études secondaires, il sera enseignant et de préférence de physique et de mathématiques. Ses études universitaires, il les effectue à l'université de Maurice, au Mauritius Institute of Education et à l'université du Québec, à Rimouski, au Canada. Il n'oubliera jamais alors qu'il démarrait ses études à l'université de Maurice comment il a pu compter sur ses amis Pravin, Ally, Khemraj, Vinay, Veekash et surtout Ram, «qui, à la veille des examens, me prêtaient volontiers leurs notes et les questions qu'ils avaient préparées au préalable. Thank you guys. I will always owe you that.»

Qualifié comme enseignant, il est embauché par un collège secondaire parapublic. À l'époque, le système éducatif est presque similaire à celui qu'il a connu au temps où il était scolarisé. Si sa satisfaction d'enseigner - il le fait depuis une vingtaine d'années maintenant - est intacte, «quand on aime ce que l'on fait, on trouve toujours une raison d'être satisfait. La satisfaction est un choix», il prend bonne note des failles et des échecs que ledit système génère. «Le système de l'époque où j'étais scolarisé et qui était pratiquement le même quand j'ai commencé à enseigner, n'était pas parfait, mais a servi tant bien que mal son objectif. Dans un pays sous-développé, il nous faut un système plus centré sur le programme afin de faire émerger l'élite, qui jettera les jalons d'une société prospère. Et c'était le cas à l'époque à Maurice. Mais le système éducatif doit évoluer en fonction de l'évolution de la société. Et cela n'a pas été le cas. Nous avons besoin aujourd'hui d'une méthodologie inclusive et plus centrée sur l'enfant et ses besoins.»

Appelé à dire si, d'après son expérience et ses nombreuses lectures sur les modèles éducatifs à l'étranger, il existe un système éducatif idéal, Nishal Joyram le croit. «Bien entendu qu'il existe. Et pour cela, nul besoin de réinventer la roue. Il suffit de sortir de sa bulle et de s'inspirer de ce qui se fait autour. Le système idéal est axé sur l'apprenant et non sur le programme. Dans un système idéal, il ne devrait pas y avoir d'échec. L'échec d'un enfant équivaut à l'échec du système.» Il est parfaitement conscient qu'un tel système n'est pas facilement réalisable. «Mais il devrait être l'objectif fixé, car l'échec est la mère des fléaux de la société comme la drogue, la prostitution, les vols et j'en passe.»

D'année en année, les résultats au primaire comme au secondaire baissent. À quoi l'attribuer et comment redresser la barre ? «Je l'attribue à l'incapacité du système à développer un programme qui aiderait l'enfant à trouver sa voie. 'La théorie des intelligences multiples' n'est pas considérée. Trop d'accent est mis sur le programme académique favorisant uniquement les intelligences linguistiques et logico-mathématiques au détriment des intelligences spatiales, intra-personnelles, interpersonnelles, corporelleskinésiques, musicales, naturalistes ou encore existentielles.»

Il cite l'exemple de l'Extented Programme qu'il trouve une aberration. «C'est aujourd'hui un crime contre les enfants et la société. Vous imaginez avec une rallonge d'un an, on force les enfants, qui ont échoué le PSAC, qui ne connaissent même pas l'alphabet, à poursuivre le cursus académique et prendre part aux examens nationaux de Grade 9. C'est les pousser à l'échec! Le physicien Albert Einstein aurait dit en regardant cela que l'on s'aventure à noter un poisson sur son habilité à grimper sur l'arbre au lieu d'évaluer ses aptitudes dans l'eau! C'est la chose la plus insensée qui soit. Mais tout est grimé et nous, Mauriciens, nous l'acceptons... »

Pour redresser ce système qui fiche le camp, estime-t-il, il faut de la volonté politique et des compétences. Nishal Joyram préfère ne pas élaborer davantage sur le sujet mais promet de publier bientôt un papier sur cette question. Sa lettre au ministère de l'Éducation, réclamant un retour à l'ancien calendrier scolaire en raison, notamment, «de conditions climatiques défavorables aux élèves durant le troisième trimestre et la période d'examens, et l'enchaînement fluide rompu entre les résultats de Higher School Certificate et la rentrée universitaire, qui fait perdre un an aux étudiants», n'est pas la première qu'il ait écrite. Il en a écrit une trentaine jusqu'ici. Ne craint-il pas des représailles par rapport à sa franchise directe ? «Qui vous dit que je n'en subis pas déjà ? (rires) Mais ne sommes-nous pas appelés à annoncer et dénoncer ?»

Nishal Joyram précise qu'il n'a pas l'habitude d'être aussi insolent, voire virulent, dans ses écrits au ministère. «J'essaie au mieux d'être assez diplomate et de ménager la susceptibilité de tout un chacun. La virulence que vous avez constatée dans ma lettre est due au fait que je sois blasé car des lettres, j'en ai écrites des tas. J'estime qu'il y a des personnes très capables au ministère de l'Éducation. J'en ai rencontré, des ladies et gentlemen. Mais malheureusement, ils opèrent dans l'ombre des nominés politiques, qui les empêchent de briller. J'ai là en tête un ancien HR, propulsé à un poste de façon douteuse, et qui a fait beaucoup de mal au système.»

Et s'il avait la possibilité de rebattre les cartes de sa vie et de modifier sa destinée, aurait-il suivi le même parcours ? Cet homme marié à «la fougueuse Nathalie» réplique : «Si je me réveillais un jour dans le passé, sans la moindre idée de mon avenir ou si j'avais la possibilité de remonter le temps et être déposé à un carrefour de ma vie sans que ma mémoire ne soit effacée, aurais-je remis le couvert ? Dans le premier cas, j'aurais refait le même parcours sans doute. Dans le second, je crois que j'aurais tout changé, non pas parce que je déteste ma vie mais tout simplement parce que ce serait bête de rater l'opportunité de faire de nouvelles expériences... »

Nishal Joyram réalise des vidéos qui peuvent être consultées sur sa page Facebook.

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