Sénégal: [Reportage] Village à mi-chemin entre Tamba et Kolda - Gouloumbou, carrefour de singularités plurielles

Le paysage tout en fresques de Gouloumbou n'a d'égal que la diversité de son peuplement. Parrainé par la beauté et la générosité du fleuve Gambie qui le traverse, en plus du pont qui enjambe le cours d'eau et attire hommes et opportunités, ce bled à mi-chemin entre Tambacounda et Kolda a subi un flux démographique singulier depuis les années 1930. Mais le tableau cosmogonique que présente aujourd'hui ce patelin du Sud est essentiellement la résultante d'un dynamisme porté par de vaillants aventuriers venus du Walo et du Fouta.

La peinture climatique reflète plus du crépuscule que les onze heures qui s'affichent à l'horloge. Avec ce temps fort brumeux qui allait précéder de fortes pluies, le dehors n'est quasiment occupé que par les forces de l'ordre (militaires et policiers) qui contrôlent les automobilistes traversant le pont de Gouloumbou et quelques jeunes vendeuses de bananes qui espèrent l'interpellation des voyageurs.

Le vieux Mahamadou Coulibaly retrouve notre équipe quelques instants plus tard. L'homme, trapu et obstinément souriant, stationne négligemment sa bécane contre un pan du domicile du chef du village. Ce dernier, Thierno Ahmadou Baro Wade, empêché, l'a envoyé pour parler, en son nom, de l'historique du peuplement de ce village de plus de 4.000 personnes réparties en 477 concessions. Mahamadou Coulibaly, par ailleurs membre du Conseil départemental de Missirah, se prête à l'exercice avec enthousiasme.

«Les Peulhs ont été les premiers à s'installer dans la zone au milieu des années 1930. Ils seront suivis un peu après des Bambaras. Mais ils étaient tous peu nombreux et habitaient des villages satellites à Sibikoro. C'est là, derrière les montagnes, à 5 km d'ici. Il y avait ensuite des Voltaïques (Burkinabé) et des Dahoméens (Béninois) qui étaient des spahis de l'armée coloniale travaillant au bac de Sibikoro.

C'est pourquoi le village est aujourd'hui surnommé Baakoro (l'ancien bac en manding) », introduit le vieux Coulibaly, dans un phrasé élégamment contenu. Toutefois, les premiers flux migratoires sur l'actuelle agglomération sont intervenus en 1949 avec l'érection du premier pont de Gouloumbou, qui traverse le fleuve Gambie et relie Tambacounda à Kolda.

«Les travaux ont démarré en 1942, observant ensuite un coup d'arrêt à cause de la Seconde Guerre mondiale pour reprendre en 1949 et terminer en 1951. Cela a pris du temps aussi, car les pierres de remblayage étaient acheminées des collines de Dindifélo à la frontière. Des gens suivaient aussi ce trafic. Les populations peulhs et bambaras ont peu à peu migré de Sibokoro pour venir à Gouloumbou dont le pont et la nouvelle piste provoquaient un nouveau souffle socioéconomique», ajoute Yérim Diop, fils du premier chef du village, le Walo-Walo Abdoulaye Diop.

Les populations créditent son père d'être le principal artisan du visage reluisant et attrayant de Gouloumbou. La nouvelle population locale a été ensuite densifiée par d'autres Peulhs et Bambaras, en plus de Wolofs, de Mandingues et d'autres ethnies minoritaires attirés par les terres fécondes et le fleuve, entre autres opportunités économiques engendrées.

UN HAVRE FERTILE DU SUD VIVIFIÉ PAR DES FIGURES DU NORD

Cette population déjà mosaïquée va s'enrichir avec la venue des Thioubalos (pêcheurs foutankés) dans les années 1950. En bons pasteurs des eaux fluviales, ces pêcheurs du Fouta ont suivi les bancs de poissons jusqu'à Gouloumbou. Ils y faisaient d'abord escale, pour ensuite y mener plus tard des campagnes de pêche avant de venir s'y installer définitivement. C'était au moment où Ahmed Sékou Touré disait non au Général de Gaulle à quelques kilomètres de là, en Guinée, en 1958.

Ces Thioubalos aujourd'hui mènent la dragée à Gouloumbou où la pêche constitue la principale activité génératrice de revenus. À côté d'eux, les Maliens constituent l'autre communauté de pêcheurs depuis 1985, sans toutefois ébranler leur suprématie. Selon Mahamadou Coulibaly, les attaques meurtrières des hippopotames n'ont en rien entamé l'entrain et les activités halieutiques des pêcheurs qui fournissent principalement, hormis le village, la région de Tambacounda en poissons.

Gouloumbou vivait bien son expansion et son énergie démographique en 1970, quand des voisins sérères les ont rejoints. «Ils habitent les villages de Ngène, Sal, Sankagn, etc. Ces Sérères sont venus à la faveur des Terres neuves créées par l'État sénégalais sous Léopold Sédar Senghor durant la sécheresse», se souvient le vieux Coulibaly, dont l'écho de timbre posé se débat avec les coups de l'averse.

Ces Sérères du Gouloumbou sont justement les exploitants des bananeraies de Ngène dont la commercialisation du fruit nourrit également l'activité économique du village. Les Sérères, originaires des quartiers noones de Thiès, cohabitent dans leur village avec les Peulhs qui ont été délocalisés des villages du parc Niokolo Koba. La piste qui y mène est impraticable à cause des intempéries du jour.

Gouloumbou polarise présentement 46 villages. Grâce à ces activités ramifiées de l'aura du pont, le village a même plus de notoriété que les autres communes, voire le département dont il dépend administrativement. Il y a ce point, mais aussi la présence de ses riches ressources naturelles et surtout culturelles. À partir de la cour du domicile du chef de village, on contemple une vue fantastique du fleuve et de la fraîche verdure qui le borde en cette période hivernale. Par des sentiers imbibés, on atteint en hauteur les villages sis sur et derrière les montagnes.

Ce sont des hameaux composés de blocs de cases principalement oblongues ou rectangulaires et distants d'à peine quelques dizaines de mètres. Des champs les ceinturent et offrent une magnifique nuance du vert des plants et du marron des casses et terres boueuses sur une grande étendue, agrémentée de l'odeur du pétrichor. Ces sites sont habités par des agriculteurs mandingues, dont des femmes font joyeusement le linge au pied du beau ravin au confluent de la «métropole» de Gouloumbou et des hameaux escarpés sur les buttes. Le quai de Gouloumbou, à quelques mètres, en constitue également un trait d'union.

«Le village vit d'agriculture, de pêche et d'élevage. Nous pratiquons tout, autant le maraîchage que l'agriculture hivernale. Ceci est possible parce que chaque communauté présente ici apporte son sceau, son savoir-faire et sa générosité. Pour les us et coutumes, il y a une très belle diversité au vu du caractère cosmopolite de la démographie dont chaque ethnie garde jalousement l'identité culturelle», dessine tout fièrement Mahamadou Coulibaly.

Abdoulaye Diop, le Walo-Walo baron du Sud

Quand il quittait son Walo natal, Abdoulaye Diop n'imaginait sûrement pas qu'il se coudrait une cape de héros dans un patelin perdu de la Basse-Casamance. Sept décennies plus tard, son nom évoque leadership et bienfaisance, et son œuvre provoque nostalgie et reconnaissance. C'est en 1949 qu'Abdoulaye Diop, natif de Ross Béthio, a déposé à Gouloumbou ses baluchons contenant son uniforme de conducteur des Travaux publics.

Il était de la cohorte qui devait construire le pont éponyme du village, traversant le fleuve Gambie et reliant Tambacounda à Kolda. Il était auparavant à Saint-Louis pour sa première affectation avant d'être envoyé avec les Américains à Dakar pour la construction de l'aéroport de Yoff (futur aéroport international Léopold Sédar Senghor). «À la fin des années 1940, il est venu à Tambacounda avec l'équipe des Travaux publics chargée de construire le pont après la défection du bac de Sibikoro (à 5km) qui causait beaucoup de naufrages», explique son fils Yérim Diop, aujourd'hui notable à Gouloumbou. Au moment de la construction du pont, la première épouse d'Abdoulaye Diop était tenancière d'une gargote au pied du pont. Le bitumage de la piste menant au nouveau pont et la présence des ouvriers en font un lieu de convergence, puis un marché qui attirerait les populations.

«Baay Diop» a aussi su se distinguer à travers ses qualités d'administrateur et son humanisme, de sorte à se faire parfaitement adopter par les populations. Il est devenu le point focal entre les principales communautés et populations qui l'ont trouvé à Gouloumbou. À la fin de son service, il a décidé de rester dans ce village qu'il a vu s'ériger. À sa retraite également, alors qu'il était déjà propriétaire terrien et de bétails, il a décidé de demeurer dans le village. Seul son fils aîné, décédé, est né hors de Gouloumbou. «Abdoulaye Diop était distingué par son entregent, sa serviabilité et ses bons états de service. C'est ainsi que les villageois sont eux-mêmes allés lui proposer d'être leur chef», témoigne Mahamadou Coulibaly. Étant d'une famille d'agriculteurs du Walo et ayant taquiné la pêche durant son enfance, il a jeté les bases pratiques de ces exercices à Gouloumbou.

Pour l'agriculture, il a appris les méthodes de sa région de Ross Béthio. «Il ne pêchait pas mais acquérait beaucoup de matériels. Il en a doté ici beaucoup de pères de famille qui n'avaient aucun moyen. En retour, ceux-là lui donnaient juste quelques fois du poisson. Parfois il me faisait faire des filets et des hameçons. C'est plus tard que je savais qu'il ne l'utilisait même pas et comprenais qu'il voulait juste me faire gagner de l'argent. Il partageait avec moi certains secrets de Thioubalos. C'était un homme à la dimension majuscule», confie le Thioubalo Adama Samba Fall, président de la Fédération des pêcheurs de Tambacounda.

«À un moment, il était le seul véhiculé du village. Il mettait sa Land Rover 403 à la disposition des villageois et des invités et se constituait lui-même chauffeur. Jamais personne n'a cotisé pour un service dont il se chargeait. Il était l'âme du village et avait inculqué aux gens toutes les vertus humaines», surligne Mahamadou Coulibaly avec un regain d'émotion. Abdoulaye Diop meurt en 2006, à l'âge de 91 ans, laissant le souvenir du promoteur de Gouloumbou autour de qui se sont raffermies la pluralité, la vitalité et l'unité du village.

Les Thioubalos, la communauté nourricière

Gouloumbou s'illustre dans la région de Tambacounda par sa riche activité piscicole. Ce statut de «capitale halieutique», le village le doit aux Thioubalos. Ces bergers des fleuves avaient d'abord échoué sur les berges du fleuve Gambie en suivant les bancs de poissons depuis le Fouta, au fleuve Sénégal. C'était à partir de la fin des années 1950. Les premiers, Mamadou Gaye, Goumaalo et Mamadou Niadé Thiam découvraient ainsi ce point poissonneux avant d'en faire un site d'escale de choix. «Mon père, Samba Fall, avait quitté le Fouta pour venir s'installer ici au milieu des années 1960.

Au début, lui et ses parents venaient ici et s'installaient dans cette maison (il indexe une grande concession alluviale) où ils logeaient durant trois à sept mois durant l'année pour leur campagne de pêche. Ils laissaient leurs femmes et leurs enfants au village et s'absentaient durant un moment. Une fois ici, mon père Samba et mon oncle Seydou se séparaient. L'un restait ici, et l'autre allait pêcher dans les eaux de Kédougou», relate Adama Samba Fall, fils de Samba et aujourd'hui président de la Fédération des pêcheurs de Tambacounda.

À un moment, «leur» fleuve du Fouta devenait de moins en moins doté de poissons et ils ont finalement déménagé avec leurs familles à Gouloumbou où le ventre du fleuve Gambie était plus clément. Malgré l'avènement des attaques meurtrières d'hippopotames, depuis 2002, les Thioubalos gardent toujours leur entrain. Ils se sont tellement bien illustrés qu'ils sont maintenant des notables cruciaux du village et ont fait de la pêche la principale activité. Ils nourrissent les 46 villages autour de Gouloumbou ainsi que tout le département de Tambacounda.

Ils ont réussi à influencer d'autres communautés qui vivent de la pêche et des pères de famille, «pêcheurs du dimanche», qui parviennent à en régler la dépense quotidienne. Adama Fall dirige aussi aujourd'hui un Gie de pisciculture dans le village. La notoriété de l'activité a été telle que le régime libéral d'Abdoulaye Wade, conscient du rôle de Gouloumbou dans l'activité halieutique, a équipé les pêcheurs de beaucoup de matériels de pêche. Pour Adama Samba Fall, même si la communauté garde des spécificités du Fouta où il se rend «quelques fois», il n'en demeure pas moins qu'ils sont et se sentent «Gouloumbois».

Plus de: Le Soleil

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