Tchad: Mobilisation de Wakit Tama contre la transition

Une vue de l'Union africaine à Addis-Abeba, Ethiopie

Un combat perdu d'avance ?

Un mois après la mort tragique, au front selon la version officielle, du maréchal Idriss Déby Itno, la rue continue de gronder au Tchad. En effet, la coordination Wakit Tama qui croit, comme son nom l'indique en arabe local, que l'heure est arrivée, a sonné la mobilisation de ses militants, le 19 mai 2021, pour une nouvelle fois crier son rejet de la Transition dirigée par les militaires qui se sont emparés du pouvoir en violation des règles constitutionnelles en cas de vacance du pouvoir en pareille situation. Une manifestation interdite qui, comme on pouvait s'y attendre, a été réprimée par les nouveaux hommes forts de Ndjamena qui ont porté leur choix sur Déby fils pour succéder transitoirement à son défunt père, et qui n'entendent pas céder à la pression de la rue. Ainsi, ils ont d'abord tenté de l'étouffer dans l'œuf, par le déploiement d'un dispositif sécuritaire impressionnant et suffisamment dissuasif, pour gêner les manifestants dans leurs mouvements, ce qui a abouti à des arrestations alors que des blessés étaient aussi signalés.

La junte militaire tchadienne au pouvoir ne semble comprendre que le langage de la force

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les militants de Wakit Tama qui, soit dit en passant, rassemble des organisations de défense des droits de l'Homme, des syndicats et des partis politiques d'opposition, ne lâchent rien et ne veulent pas céder aux intimidations. Mieux, ils font preuve d'une détermination à nulle autre pareille, en continuant de mettre la pression sur les militaires pour que ces derniers lâchent du lest. Mais dans cette lutte déséquilibrée pour le changement, on se demande s'ils ne mènent pas un combat perdu d'avance. En effet, non seulement le rapport de forces (mains nues contre fusils) n'est pas en leur faveur, mais aussi ils ont perdu de leur capacité de mobilisation après le départ, de leurs rangs, d'une partie de l'opposition qui a accepté de composer avec les militaires dans le gouvernement de Transition. Aussi, nourrie à la sève de la dictature trentenaire du défunt maréchal, la junte militaire tchadienne au pouvoir ne semble comprendre que le langage de la force.

Et forts du soutien de la communauté internationale qui semble plus préoccupée par les questions sécuritaires que par celles de démocratie, Deby fils et ses frères d'armes ne cèdent pas aux revendications des manifestants qui dénoncent leur illégitimité et continuent de crier haut et fort leur soif de changement. Le problème est que le Tchad n'a pas une tradition d'alternance. Et tout porte à croire que ce n'est pas en un tour de magie que les choses pourront changer du jour au lendemain. C'est pourquoi, aussi noble que soit le combat de Wakit Tama, l'on est porté à croire qu'il a besoin d'une bonne stratégie pour espérer remporter la bataille. Et ce n'est certainement pas en envoyant ses militants à l'abattoir par défiance de l'autorité d'une junte à la gâchette facile, que la coordination se donnera, dans le contexte actuel, les meilleurs moyens de parvenir à ses fins.

On peut comprendre la volonté des Tchadiens de ne pas se laisser gruger

Au mieux, les tentatives de musellement à travers la répression féroce avec son corollaire de morts et de blessés dont ses militants sont régulièrement l'objet, pourraient poser des problèmes de conscience à la communauté internationale et la pousser à donner quelque peu de la voix sans pour autant que cela règle le problème. Au pire, ses militants risquent d'être purement et simplement sacrifiés sur l'autel des intérêts géostratégiques, sans jamais voir le changement espéré.

Pourtant, il ne faut pas baisser les bras. C'est pourquoi il paraît plus stratégique de mener le combat au niveau des instances de la transition, de sorte à couper l'herbe sous les pieds des militaires en les rendant inéligibles pour les élections à venir. Déjà, Mahamat Idriss Déby, le chef de la junte, a promis à l'Union africaine (UA) qu'aucun des leurs ne sera dans la course à l'échalote. C'est déjà un pas, même si rien ne dit que ce n'est pas une ruse de guerre. Car, quand on voit ce que vaut la parole d'un officier aujourd'hui, on peut comprendre la volonté des Tchadiens de ne pas se laisser gruger au bout du compte par les militaires qui ont suffisamment fait la preuve de leur inconstance et de leur boulimie du pouvoir sur un continent encore à la recherche de ses marques.

C'est le lieu d'interpeller la communauté internationale sur ses responsabilités ; elle doit faire preuve de fermeté vis-à-vis de la junte. En attendant, il serait raisonnable de donner une chance à la paix au Tchad où le sang a déjà suffisamment coulé inutilement. C'est le lieu d'interpeller les protagonistes à mettre de l'eau dans leur... thé et à s'engager résolument sur la voie d'un dialogue constructif. Et principalement, la junte au pouvoir qui doit donner des gages de sa bonne foi. Pour cela, elle devrait commencer par se départir de ses réflexes de père-fouettard face à l'interdiction systématique des manifestations, quitte à les encadrer pour éviter les débordements. En tout état de cause, c'est ensemble et main dans la main, que les Tchadiens pourront sortir leur pays de l'ornière. Pas autrement.

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