Afrique: Soutenabilité de la dette africaine - Vers un new deal?

Youssou Ndour

Réunis à Paris du 17 au 18 mai 2021, plus de 15 dirigeants africains, leurs partenaires européens et les représentants d'organisations internationales ont cherché à améliorer la soutenabilité de la dette africaine par la signature des partenaires, les nouvelles levées de fonds et l'orientation des ressources vers les secteurs sociaux et de développement. Pour cause :

1) Les économies africaines sont en forte récession liée à la pandémie de la Covid-19, à la chute des cours des matières premières et au mauvais financement. Si l'Afrique ne connaît que 130 000 morts liés à la Covid-19 depuis décembre 2019 contre 3,4 millions dans le monde, son PIB chutera de 2,1 % en 2021 à cause du choc de cette pandémie.

La baisse du prix du baril du pétrole de 50 % et des métaux industriels 11% plongent le continent dans la première récession depuis 25 ans, aggravant son endettement. Ce dernier qui est déjà passé de 37 % du PIB en 2012 à 62 % du PIB en 2019 (AFD, 2021) provoquera un besoin de financement de 350 Mds € d'ici 2024. Le sommet de Paris couvre ce besoin par 100 Mds $ sur les 650 Mds $ de Droits de Tirages Spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international (FMI), principal instrument de change qui alimente les balances des paiements et facilite les importations des pays endettés.

2) La dette africaine est toxique : la dette africaine exerce un effet de massue sur les ressources propres des économies. De 16,3 Mds $ à la fin des années 1960, la dette publique africaine a atteint les 650 Mds $ en 2010 contre 1 400 Mds $ en 2019. La Chine en détient 48 %, les Traders 20 %, les investisseurs privés 15 %, le FMI et la Banque mondiale 11% et le Club de Paris 6 %. Or, 82 % des échanges commerciaux de l'Afrique concernent la zone euro dans une politique axée sur une industrialisation dépendant de l'importation de machines et de technologies, exposant plus de 39 millions d'Africains à la pauvreté dès 2021.

Cependant, en 2019, 57 % des pays d'Afrique étaient en situation de risque élevé de surendettement quand ce taux n'était encore que de 21 % en 2014. Seulement 31,48% présentent un risque modéré. Parmi les pays très endettés, 73,68 % avaient bénéficié des initiatives d'annulation de dette mises en place au début des années 2000. Pour l'Institute of International Finance (IIF, 2021), la dette publique des pays développés est passée de 71 % du PIB en 2012 à 104 % du PIB en 2019. Les USA culminent à 129 % du PIB, la zone euro à 122,6 % quand l'Afrique n'atteint que 57 % du PIB.

3) La faible résilience des économies : l'Afrique francophone qui compte 25 pays est la partie la moins endettée du continent, avec un taux d'endettement global de 50,1 % du PIB, et de 44,1 % pour sa partie subsaharienne comprenant 22 pays. Son taux de croissance annuelle s'est donc établi à 3,5 % en moyenne en 2012 et 2020. Pour le reste du continent, le taux d'endettement s'établit à 58,9 % pour l'Afrique non francophone et à 53,4 % pour sa partie subsaharienne avec une croissance annuelle respectivement de 2,8 % et 1,8 %.

Or, sur les marchés financiers, les économies africaines empruntent à des taux variables particulièrement élevés, liés à la combinaison dans les pays industrialisés prêteurs de capitaux d'une politique monétaire restrictive anti-inflationniste et de déficits budgétaires. Quand le Bénin emprunte à 6% sur 30 ans, le Congo emprunte à 7,5% sur 15 ans, l'Autriche n'emprunte qu'à 1% sur 100 ans.

Le service de la dette de l'Afrique est passé de 7 % des recettes budgétaires en moyenne entre 2012 et 2015 à 14 % des recettes budgétaires en moyenne entre 2015 et 2019. Sur les 57 Mds $ prêtés par la Chine aux pays d'Afrique au sud du Sahara entre 2000 et 2014, seuls 28 % l'ont été à des taux concessionnels. Mais, les instruments comme la Facilité de réduction de la pauvreté et de la croissance du FMI, permettant de prêter à taux zéro sur du long terme, sont faiblement utilisés.

Le moratoire sur le service de la dette de 2020 du G20 a suspendu le paiement de 5,7 Mds € d'intérêt au bénéfice de 46 pays, à l'échéance 2022-2024, libérant pour un court instant la marge de manœuvre financière des économies sur les 30 Mds d'intérêts dus en 2020 ; alors que l'Union africaine attend toujours l'annulation de toute la dette africaine.

Ainsi, le pari de la relance post-Covid-19 des économies africaines sans accroissement de la dette exige des mécanismes financiers particulièrement efficients qui poussent aussi bien les dirigeants africains que leurs partenaires publics et privés vers plus de responsabilité dans un nouvel accord susceptible de promouvoir une dette vertueuse.

Emmanuel OKAMBA

Maître de Conférences HDR en Sciences de Gestion

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