Centrafrique: « J'aimerais que le monde ait davantage conscience de ce qui se passe ici »

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Les gens autour de moi remplissaient leur assiette à ras bord. Voyant les monceaux de nourriture qu'ils mangeaient, je leur en demandais la raison. Leurs réponses me frappèrent : quand quelque chose comme de la nourriture était disponible, il fallait en prendre le plus possible au cas où il n'y aurait rien le lendemain. Il faudrait alors peut-être fuir pour échapper à la mort.

Maintenant que ma mission tire à sa fin, je suis submergée par l'ampleur des souffrances que j'ai vues.

Les personnes aux côtés de qui je travaillais en République centrafricaine (RCA) vivaient dans l'attente constante de nouveaux affrontements. La violence n'avait rien d'anormal, et elles semblaient être accoutumées à la mort.

Avant même d'arriver en Centrafrique, j'avais entendu parler de la situation effroyable que vivaient de nombreuses personnes, car j'avais travaillé auprès de réfugiés de ce pays au Cameroun en 2016. Les témoignages et les récits terribles que j'avais entendus m'avaient profondément marquée. Trois ans après, je commençais à travailler à Bouar, dans l'ouest de la RCA, où j'ai été déléguée du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) pendant près de deux ans.

Maintenant que ma mission tire à sa fin, je suis submergée par l'ampleur des souffrances que j'ai vues.

La RCA est bordée par le Tchad, le Soudan, le Soudan du Sud, la République démocratique du Congo, la République du Congo et le Cameroun. Considérée comme l'un des pays les plus pauvres au monde, elle est aux prises avec un conflit et avec la violence depuis 2013. Les effusions de sang et le chaos sont toujours le lot de nombreuses régions du pays, et empêchent la population de mener une vie paisible. Les groupes armés contrôlent environ 70 pour cent du territoire. L'accord de paix que le gouvernement et 14 groupes armés ont signé à Bangui en février 2019 est un signal d'espoir, mais il doit se traduire en un changement véritable pour les nombreuses communautés qui souffrent encore de la violence.

Les civils sont généralement les grands perdants des affrontements. Des villages entiers et leurs moyens de subsistance sont détruits. Des familles perdent tout ce qu'elles possédaient et sont contraintes de fuir vers un pays voisin ou d'autres parties du pays. Le CICR tente d'en aider autant qu'il le peut. Mais les personnes ici sont souvent oubliées, livrées à elles-mêmes. Travailler avec des personnes qui ont tout perdu m'aide à recentrer mon attention sur ce qui est vraiment important dans la vie.

En Centrafrique, les conditions de sécurité sont toujours imprévisibles : les choses peuvent changer en l'espace d'un instant. Chaque fois que nous effectuons des déplacements sur le terrain, je retiens mon souffle. Les vols et les meurtres aveugles sont fréquents. Et le mauvais état des pistes rend les déplacements encore plus difficiles. Pendant la saison des pluies, les véhicules s'enlisent dans une boue épaisse. Les quelques véhicules privés qui circulent sur les routes presque impraticables sont tellement surchargés de marchandises et de passagers que les lois de la physique semblent être remises à chaque fois en question.

Quand nous traversons des villages en voiture, je vois souvent des structures en bois, sans murs, avec un toit de paille. Elles tiennent lieu d'écoles. Celles-ci ferment pendant la saison des pluies car elles ne protègent pas les élèves et les enseignants. Les broussailles envahissantes rendent les salles de classe inaccessibles. Quand ils aperçoivent notre voiture, les enfants s'approchent en courant pour nous saluer de la main. Beaucoup ne s'attendent pas à ce que nous les saluions en retour, et je vois alors leur visage s'éclairer. Certains crient et sautent de joie. Ces enfants voient tant de violence qui les prive du bonheur auquel ils ont droit ! Un jour, j'ai remarqué dans une salle un dessin d'enfant représentant un homme en train d'en abattre un autre. Ce genre de scène ne devrait jamais constituer la normalité pour un enfant.

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