Rwanda: Les excuses longtemps attendues de la France

Le président Kagame accueille le président au village d'Urugwiro alors qu'il entame sa visite officielle de deux jours au Rwanda.

Le président français séjourne au Rwanda du 27 au 28 mai. Cette visite historique doit marquer une nouvelle ère de normalisation des relations entre Paris et Kigali. Emmanuel Macron, dont le pays est accusé de porter une lourde responsabilité dans le génocide des Tutsis en 1994, va-t-il demander pardon au Rwanda, au nom de la France ?

C'est Emmanuel Macron en personne qui a mis fin aux supputations, mardi 18 mai, au terme d'un sommet organisé à Paris sur la relance des économies africaines frappées par la pandémie de Covid-19, auquel a pris part son homologue rwandais Paul Kagame. « Je vous confirme mon déplacement pour la fin du mois de mai au Rwanda, qui sera un déplacement dont les thématiques seront à la fois politique, mémorielle, mais aussi économique, sanitaire et d'avenir, a déclaré le président français. Nous avons à cœur, avec le président Kagame, d'écrire une nouvelle page de la relation, et de porter des projets très structurants. »

Le chef de l'État français sera au Rwanda les 27 et 28 mai, soit une semaine après avoir reçu Kagame, afin de relancer des relations bilatérales tendues depuis 27 ans à cause du rôle controversé de la France au Rwanda avant, pendant et après le génocide des Tutsis, en 1994.

A la question de savoir s'il allait présenter à Kigali les excuses de la France, comme l'ont déjà fait les États-Unis, les Nations unies et la Belgique, Macron a répondu à la presse : « Ce que j'aurai à y dire, je le dirai à ce moment-là. » Kagame avait indiqué la veille, dans un entretien accordé au quotidien français Le Monde : « Je laisse au président Macron le choix des mots. Des excuses ne peuvent venir à la demande. Elles doivent être sincères. Ce n'est pas à moi, ou à quiconque, de demander des excuses. »

La France, responsable mais pas complice

Ce déplacement, le deuxième d'un président français au Rwanda depuis 1994, a lieu après la publication de deux rapports sur le rôle de la France au Rwanda de 1990 au génocide de 1994. Remise le 26 mars à Macron, qui l'avait commandée deux ans plus tôt à un groupe d'historiens français, la première enquête, dite « commission Duclert », conclut à un « ensemble de responsabilités lourdes et accablantes » de la France, alors présidée par François Mitterrand, principal allié occidental du régime hutu en place à Kigali à l'époque. « Les autorités françaises ont fait preuve d'un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent », accuse le rapport. L'enquête écarte cependant une quelconque « complicité » de la France dans le génocide des Tutsis. « Si l'on entend par là une volonté de s'associer à l'entreprise génocidaire, rien dans les archives ne vient le démontrer », écrivent les auteurs de l'enquête conduite par l'historien Vincent Duclert.

Le président rwandais a salué « un pas important et un signal de changement », tout en annonçant que son pays aurait « son mot à dire ». C'est ce qui a été fait, avec la réception par le Rwanda, le 19 avril, du rapport qu'il avait commandé en 2017 au cabinet d'avocats américain Levy Firestone Muse. Ce rapport rejette l'idée de l'aveuglement de Paris. « L'État français n'était ni aveugle ni inconscient au sujet d'un génocide prévisible », affirme le rapport Muse. Pour les auteurs, la France a continué d'apporter « un soutien indéfectible » au régime du président Juvénal Habyarimana alors qu'elle savait que ce dernier préparait un génocide. Comme le rapport Duclert, le cabinet Muse ne conclut pas à une complicité de la France dans le génocide.

« Une étape importante »

« Ces deux rapports donnent lieu à des conclusions qui ne sont pas les mêmes, mais ils ont le point commun de bouger les lignes et d'ouvrir un espace politique nouveau », a réagi la présidence française, saluant une « étape importante ». Le chef de la diplomatie rwandaise, Vincent Biruta, venait de déclarer, dans un entretien au Monde, que son pays « ne portera pas cette question devant une cour ». Un ton qui tranche avec celui d'un autre rapport, publié en août 2008. Produit par une commission présidée par feu Jean de Dieu Mucyo, ancien ministre de la Justice et procureur général du Rwanda, ce rapport avait conclu que « l'État français a joué une part active dans la préparation et l'exécution du génocide ». Le rapport Mucyo, qui mettait en cause 13 personnalités politiques et 20 militaires français, demandait « au gouvernement rwandais de se réserver le droit de porter plainte contre le gouvernement français pour sa responsabilité ».

Véritable réquisitoire, ce rapport avait été rendu public deux ans après la rupture par Kigali des relations diplomatiques avec Paris. La rupture faisait suite au lancement, le 22 novembre 2006, par le juge français Jean-Louis Bruguière de mandats d'arrêts contre Habyarimana.

Après un long feuilleton, la justice française a refermé le dossier le 3 juillet 2020. La cour d'appel de Paris a confirmé le non-lieu dans l'instruction sur cet attentat, faute de preuves.

Le précédent de Sarkozy

Mais le Rwanda exige plus de la France : juger tous les suspects de génocide présents sur son territoire. Mi-avril, deux Franco-Rwandais, dont le prêtre catholique Marcel Hitayezu qui exerce dans une paroisse du sud de la France, ont été arrêtés pour génocide et complicité de génocide. En mai 2020, la coopération de la France avait abouti à l'arrestation, près de Paris, de l'homme d'affaires Félicien Kabuga, un richissime parent de la famille Habyarimana. Mis en accusation en 1997 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et aujourd'hui âgé de plus de 80 ans, Kabuga était le fugitif le plus recherché par la justice internationale.

« Je pense que c'est un bon début. On peut sans doute faire davantage », a estimé le chef de l'État rwandais Kagame, dans un entretien le 17 mai avec Radio France Internationale et France 24. Selon lui, de nombreux autres suspects sont libres sur le territoire français, dont Agathe Kanziga, veuve de Juvénal Habyarimana. « Elle est sur la liste, sur la très longue liste. Elle est tout en haut. Mais c'est la France qui prendra la décision. Je ne vais surtout pas prodiguer de conseils », a déclaré Kagame. Jusqu'ici, la France a refusé d'extrader des Rwandais recherchés par la justice de leur pays.

Nicolas Sarkozy s'était rendu au Rwanda en février 2010. L'ancien président français avait alors admis « des erreurs d'appréciation » de ces prédécesseurs mais s'était gardé de présenter des excuses. « Ce qui s'est passé ici est une défaite pour l'humanité », avait reconnu le chef de l'Élysée. « Ce qui s'est passé ici oblige la communauté internationale, dont la France, à réfléchir à ses erreurs qui l'ont empêchée de prévenir et d'arrêter ce crime épouvantable. (... ) Nous devons voir plus loin, pour organiser la réconciliation. Des erreurs d'appréciation, des erreurs politiques ont été commises ici et ont eu des conséquences absolument dramatiques », avait-t-il ajouté lors d'une conférence de presse commune avec le président Kagame.

Demande de pardon de la Belgique et discours de Clinton

Dix ans plus tôt, la Belgique, par la voix de son Premier ministre de l'époque, Guy Verhofstadt, était, elle, allée plus loin. « Au nom de mon pays, je m'incline devant les victimes du génocide. Au nom de mon pays, au nom de mon peuple, je vous demande pardon », avait lancé le chef de gouvernement de l'ancienne puissance coloniale. « J'assume ici devant vous la responsabilité de mon pays, des autorités politiques et militaires belges », avait ajouté Verhofstadt devant les plus hautes autorités rwandaises.

En avril 1994, la Belgique avait un important contingent militaire déployé au Rwanda sous la bannière des Nations unies. Après le meurtre de dix Casques bleus belges, le 7 avril, par des éléments de l'armée gouvernementale rwandaise, Bruxelles avait pris la décision de retirer ses troupes, laissant le champ libre aux tueurs.

La Belgique avait elle-même été devancée sur la voie de la repentance par les États-Unis. Lors d'une visite-éclair de trois heures à Kigali le 25 mars 1998, le président Bill Clinton avait déclaré depuis l'aéroport international de la capitale rwandaise: « La communauté internationale doit accepter sa part de responsabilité dans cette tragédie. » Parlant des États-Unis, dont il était le président en 1994, il avait poursuivi : « Nous n'avons pas immédiatement appelé ces crimes par leur véritable nom : génocide ». « Dans le monde entier, il y avait des gens assis dans des bureaux, jour après jour, qui n'ont pas pleinement apprécié l'ampleur et la rapidité avec laquelle vous étiez submergés par cette terreur inimaginable », avait ajouté Clinton, qui s'adressait à une audience comprenant des rescapés du génocide.

Repentir et constat d'échec de l'Onu

Du 7 au 8 mai de la même année, le secrétaire général de l'Onu était lui aussi allé au « pays des mille collines » dans ce qu'il avait appelé « une mission de guérison ». Lors de sa visite, Kofi Annan, aujourd'hui décédé, avoua la faillite de son organisation en 1994 : « Nous devons reconnaître et nous reconnaissons que le monde a manqué à ses devoirs envers le Rwanda en cette période de malheur. (... ) Le monde doit profondément se repentir pour cet échec ». Venant de quelqu'un qui était chargé des opérations de maintien de la paix à l'Onu au moment du génocide, ces propos passèrent mal. Les autorités rwandaises allèrent jusqu'à boycotter la réception organisée en l'honneur du chef de l'Onu. Le chef de la diplomatie rwandaise, Anastase Gasana, aujourd'hui en exil, appela à la mise en place d'une commission d'enquête sur le rôle de l'Onu dans le génocide et exigea une compensation pour les rescapés.

Aucune parole, cependant, n'est plus sensible et plus attendue que celle de la France dans ce dossier. Près de trois décennies après le génocide des Tutsis, les mots du président Macron viseront à la fois à reconnaître la charge de l'histoire et l'ambition de la dépasser au nom des intérêts géopolitiques des deux pays.

Plus de: JusticeInfo.net

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.

X