Afrique: Discours d'Emmanuel Macron à Kigali - Un véritable numéro de trapéziste diplomatique

analyse

Sans doute rarement les mots d'un discours auront été aussi pesés et soupesés que ceux prononcés hier au mémorial de Gisozi à Kigali par le président français, Emmanuel Macron. Une allocution dont le texte a été longtemps ciselé et rendu, il faut le dire, avec le ton qui sied, pour panser avec le verbe, les blessures de cette tragédie, celle du génocide rwandais de 1994 qui a fait, rappelons-le, entre 800 000 et 1 000 000 de morts en l'espace de trois mois ; ce qui en fait le plus grand génocide de par son intensité si l'on fait le bilan macabre du nombre de morts par jour.

Pendant longtemps, le Rwanda a pointé d'un doigt accusateur sur la France pour sa complicité supposée ou réelle dans la survenue du drame : d'abord pour son soutien presqu' inconditionnel au régime de Juvénal Habyarimana ; ensuite pour la mise en œuvre de son Opération Turquoise accusée de tous les péchés du Rwanda. C'est peu dire donc que le locataire de l'Elysée marchait sur des œufs au pays des Mille collines. La toute première et la dernière visite d'un chef de l'Etat français depuis 1994, remontait à février 2010 avec Nicolas Sarkozy. Après un dépôt de gerbe de fleurs au mémorial, il avait pudiquement écrit dans le livre d'or : «Au nom du peuple français, je m'incline devant les victimes du génocide des Tutsis». C'est donc tout dire de la délicatesse du sujet. Petits pas dans cette longue marche pour le rapprochement entre les deux Etats.

Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous la Seine. Macron, dès son arrivée à l'Elysée, a montré sa disponibilité à assainir les relations avec Kigali. Mais ce qui a accéléré le dégel de l'axe Kigali-Paris, ce sont deux rapports, publiés coup sur coup en l'espace d'un mois (le 26 mars et le 19 avril 2021). D'abord celui de Vincent Duclert intitulé « La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994)», commandité par la France ; ensuite celui commandité par les Rwandais au cabinet d'avocats américain Levy Firestone Muse. Deux documents censés être indépendants et qui tous ont pointé du doigt la responsabilité lourde et accablante de l'Hexagone dans cette tragédie innommable, sans pourtant aller jusqu'à parler de complicité.

Mais c'était déjà suffisant pour qu'au cours de son récent séjour à Paris pour le sommet sur le financement des économies africaines post-Covid, Paul Kagame se félicite de cette avancée notable. De là à ce que Jupiter, du haut de sa chaire, présente des excuses officielles au nom de la France au peuple rwandais, il y a un pas qu'il n'a pas osé franchir face aux restes des 250 000 victimes qui écoutent son adresse de Gisozi. Extraits : « En s'engageant dès 1990 dans un conflit dont il n'avait aucune antériorité, la France n'a pas su entendre la voix de ceux qui l'avaient mise en garde. Ou bien avait-elle surestimé sa force en pensant pouvoir arrêter ce qui était déjà à l'œuvre ? La France n'a pas compris qu'en voulant faire obstacle à un conflit régional ou à une guerre civile, elle est restée de fait aux côtés d'un régime génocidaire. Ignorant les alertes des plus lucides observateurs, la France endossait alors une responsabilité accablante dans un engrenage qui a abouti au pire alors même qu'elle cherchait précisément à l'éviter... Tous les efforts ont été balayés par une mécanique génocidaire qui ne voulait aucune entrave à sa monstrueuse planification... Avec humilité et respect, à vos côtés, ce jour, je viens reconnaître nos responsabilités ».

Comme on le voit, c'est à un véritable exercice de trapéziste politico-diplomatique que s'est livré le président français. Ni excuses ni déni. Telle est la ligne de conduite que semble s'être fixée Emmanuel Macron. Tant il fallait plaire aux amis rwandais sans pour autant heurter ceux de ses compatriotes qui estiment que si la France n'était pas intervenue, les choses eussent peut-être été pires et que, finalement, la France est coupable d'avoir agi, quitte à commettre des fautes et des erreurs d'appréciation, quand d'autres puissances se sont bien gardées de lever le petit doigt et de mettre le pied dans le bourbier rwandais. Commentaire de l'homme mince de Kigali après le speech jupitérien : «Ces mots ont plus de valeur que des excuses».

En tout cas, avec cette visite et ce discours, c'est un nouveau pas décisif qui vient d'être fait dans le sens de la décrispation entre les deux pays, et il faut espérer qu'ils sauront se surpasser et regarder ensemble vers l'avenir sans pour autant oublier ce douloureux passé. La nomination d'un nouvel ambassadeur de France au Rwanda dont Kagamé ne voulait pas entendre parler depuis un certain temps est de ce point de vue un bon signe.

Plus de: L'Observateur Paalga

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