Niger: Eviter l'aggravation des violences contre les civils à Tillabéri

Une série de massacres dans la région de Tillabéri, au Niger, fait craindre un conflit civil plus large. La connotation ethnique de ces crimes est particulièrement inquiétante. Les autorités devraient privilégier la protection des civils avant que des groupes d’auto-défense ne se développent pour faire face à la situation.

Que se passe-t-il?  Dans la région de Tillabéri, au nord du Niger, le conflit opposant jihadistes et forces de sécurité pourrait avoir pris un nouveau tournant, suite aux récents massacres de villageois par des insurgés de la branche locale de l’Etat islamique. Les autorités craignent que le développement de groupes d’autodéfense anti-jihadistes aggrave encore plus les violences contre les civils.

En quoi est-ce significatif? Les tensions entre jihadistes et groupes d’autodéfense, souvent source d’antagonismes entre communautés, mettent les civils en danger et imposent à l’Etat des défis nouveaux, comme observé au Mali et au Burkina Faso. Ces violences pourraient alimenter les frustrations locales et pousser de nouvelles recrues vers l’Etat islamique.

Comment agir? Niamey devrait décourager la création de groupes d’autodéfense, qui aggravent les violences contre les civils, et arbitrer les conflits communautaires. Le gouvernement devrait intégrer plus de locaux dans les forces de sécurité pour stabiliser la région, chercher à négocier un cessez-le-feu avec les insurgés et intensifier les efforts pour protéger les civils.

I. Synthèse

Le nord de Tillabéri, région frontalière du Niger et théâtre d’attaques lancées par les jihadistes sur les forces de sécurité, risque aujourd’hui de basculer durablement dans les violences à base communautaire. Deux récents massacres de membres de la communauté zarma, perpétrés par des combattants d’une branche de l’Etat islamique, font même craindre une montée en puissance des violences à caractère ethnique. Des villageois zarma veulent prendre les armes pour lutter contre les jihadistes, qu’ils tiennent responsables d’une flambée de la criminalité et soupçonnent d’appartenir à la communauté peul dans leur majorité. A l’heure où elles envisagent différentes réponses, les autorités nigériennes devraient tenir compte des expériences malienne et burkinabé. Ces deux pays ont toléré l’émergence des milices communautaires, provoquant des violences qui ont incité les civils à se rapprocher des jihadistes ou des groupes d’autodéfense. Niamey devrait continuer de décourager la création de telles milices, intensifier les efforts visant à protéger les villageois et apaiser les tensions intercommunautaires. Les autorités nigériennes devraient par ailleurs rester ouvertes à un dialogue avec les commandants jihadistes locaux et s’efforcer de remédier aux causes sous-jacentes de la crise, notamment les litiges fonciers et les rivalités politiques locales en partie liées à la décentralisation.

Les évènements récents indiquent que les troubles pourraient s’intensifier dans la région de Tillabéri, dans la zone frontalière entre le Mali et le Niger. Au cours des deux dernières années, une branche locale de l’Etat islamique – l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) – a organisé des attaques de grande ampleur contre les forces de sécurité et des bases situées le long de la frontière malienne, afin de garder sa mainmise sur la zone et ses habitants. Au lendemain des massacres du 2 janvier à Tchomabangou et Zaroumdareye, deux villages situés à proximité de la frontière, et d’une attaque perpétrée le 15 mars contre des civils revenant du marché hebdomadaire à Banibangou, dans la même zone, le risque que le conflit implique davantage les civils semble particulièrement élevé. Les deux attaques sont survenues après que des habitants du nord de Tillabéri, principalement des Zarma, ont commencé à créer des groupes d’autodéfense pour lutter contre la prédation et l’extorsion des groupes armés.

Niamey craint qu’une multiplication de ces attaques n’attise les tensions communautaires. Des communautés issues des deux groupes ethniques (les Zarma, généralement des agriculteurs sédentaires, et les Peul, principalement des éleveurs semi-nomades) s’opposent de plus en plus régulièrement pour l’accès aux terres et aux ressources, et ce dans un contexte de détérioration des relations intercommunautaires depuis plusieurs décennies, lié notamment à l’expansion des zones de culture vers la frontière malienne. Après le massacre du 2 janvier, certains Zarma ont accusé des membres peul de l’EIGS d’avoir attaqué les villages pour régler des différends ethniques. Les autorités ont tenu à minimiser la ligne de fracture entre Zarma et Peul, soulignant que le chef de l’attaque serait lui-même zarma. Cependant, la possibilité d’une escalade de la violence à base ethnique demeure. Si le groupe jihadiste a récemment gagné du terrain auprès des Zarma afin de gonfler ses rangs, il demeure principalement composé de membres de communautés semi-nomades, majoritairement peul, mais aussi touareg et daosahak.

Les moyens dont dispose l’Etat pour améliorer la situation sont limités. Ses forces de sécurité sont sollicitées de toute part et semblent incapables de sécuriser de grandes parties de la région de Tillabéri. Les soldats se sont partiellement repliés et ont quitté la frontière après avoir essuyé des défaites lors de l’attaque des postes militaires d’Inatès et Chinegodrar, non loin de la frontière malienne, en décembre 2019 et janvier 2020. Ils ont par ailleurs été accusés de violences graves sur des civils, ce qui amène certaines communautés à redouter leur présence.

Niamey ne résoudra toutefois pas les problèmes de la région en soutenant les groupes d’autodéfense qui se mobilisent déjà pour lutter contre la violence jihadiste. Au Mali et au Burkina Faso, les alliances entre les forces de sécurité et ces milices n’ont fait que générer davantage de violences meurtrières. Au Niger, la formation de ces groupes semble avoir décidé les jihadistes locaux à prendre les civils pour cible. Au-delà de déterminer s’il est possible, ou même souhaitable, vu l’intensification des violences contre les civils, de déployer de nouvelles troupes pour contribuer à sécuriser la région, la meilleure option pour le gouvernement est d’adopter une stratégie visant à apaiser les tensions communautaires et à mieux protéger les habitants du banditisme croissant et, une fois de plus, de chercher à dialoguer avec les insurgés. Plus précisément :

  • Le gouvernement devrait intensifier ses efforts pour désamorcer les tensions entre communautés, notamment grâce à une communication à l’échelle locale axée sur l’idée que l’inclusion et la diversité sont depuis toujours des fondements de la société nigérienne.
     
  • Niamey devrait en outre renforcer les efforts déjà déployés pour régler les différends relatifs aux droits fonciers, aux ressources naturelles et aux politiques locales qui attisent les tensions communautaires et augmentent le risque de violence dans la région.
     
  • La police et la gendarmerie, qui ont été forcées de se convertir à la lutte contre les jihadistes, devraient essayer de convaincre les communautés qu’elles n’ont pas besoin de s’armer, en reprenant leur rôle traditionnel de maintien de la sécurité publique et en s’attelant à lutter contre le banditisme armé.
     
  • Les autorités étatiques devraient envisager de tendre la main aux commandants locaux de l’Etat islamique afin de négocier des cessez-le-feu, dans l’espoir qu’une telle avancée contribue, à moyen ou long terme, à les convaincre de s’éloigner de l’organisation, et peut-être même à attirer les hauts responsables à la table des négociations. Bien que les récents massacres puissent compliquer les efforts de dialogue, l’élection à la présidence de Bazoum Mohamed, l’un des rares responsables gouvernementaux à avoir été favorable au dialogue lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, pourrait donner un nouvel élan à ces pourparlers.

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