Gambie: Quand sonne l'heure de la réconciliation

Après plus de deux ans d'audiences publiques souvent spectaculaires, la Commission vérité, réconciliation et réparations de Gambie a clos ce travail le 28 mai. Elle présentera son rapport et ses recommandations en juillet. Mais un aspect moins connu de la Commission a été de faciliter des audiences de réconciliation. Depuis janvier 2019, elle en a tenu huit. La dernière en date a eu lieu le 20 mai. Et quelques autres sont prévues.

Le 28 mai, la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) en Gambie a mis fin à ses sessions publiques, après 871 jours d'audiences qui ont donné lieu aux dépositions de 392 témoins dans des récits poignants et parfois édifiants sur la résistance à la dictature. La TRRC a confirmé qu'au moins 250 personnes ont trouvé la mort sur ordre de Yahya Jammeh, qui a dirigé la Gambie de juillet 1994 à janvier 2017 avant d'être contraint à l'exil en Guinée équatoriale. « Et cela n'inclut pas les victimes de disparition forcée », a déclaré le conseiller juridique de la TRRC, Essa Faal, dans son dernier discours devant la Commission. Le rapport final et les recommandations de la TRRC devraient atterrir sur le bureau du président Adama Barrow en juillet.

Les témoignages spectaculaires d'auteurs présumés ont été nombreux depuis que la TRRC a commencé ses audiences publiques, le 7 janvier 2019. Mais un aspect moins médiatisé de son travail a concerné la réconciliation, une question épineuse à laquelle personne n'a de réponse claire.

Rendez-vous communautaires et réconciliations en tête-à-tête

En novembre 2019, la Commission s'est rendue dans le village de Jambur, l'une des localités les plus touchées lors d'une chasse aux sorcières menée par Jammeh en 2009, qui allait coûter la vie à au moins 41 personnes, entraîner de graves problèmes de santé chez beaucoup d'autres, et laisser des communautés brisées par les accusations et contre-accusations. Les sessions publiques de la TRRC ont mis en lumière ces souffrances. Mais parallèlement, l'équipe de la Commission chargée de la réconciliation a proposé une audience à huis clos entre les villageois, destinée à réparer leurs relations. Lors de l'audience à Jambur, Sainey Bojang, le chef du village accusé de collusion avec les chasseurs de sorcières, et les anciens du village se sont réconciliés, tandis qu'Omar Jawo, responsable d'un poste de police à Barra qui avait aidé à la traque, s'est réconcilié avec les habitants des villes de Barra et d'Essau.

« Avant notre intervention, les anciens de la communauté nous avaient prévenus que la communauté était au bord du conflit car les jeunes étaient très en colère à cause de ce qui s'était passé », se souvient Ansumana Ceesay, responsable de la réconciliation à la TRRC. « Après l'événement de réconciliation organisé par la commission, les villageois vivent maintenant dans une communauté riche et harmonieuse. Les anciens de Jambur en ont témoigné », assure-t-il.

Le 1er juillet 2020, la commission a également réuni quelques personnes ayant des souvenirs amers du système carcéral du pays. Elle a organisé des audiences de réconciliation entre l'homme politique populaire Omar Jallow, ancien ministre de l'Agriculture sous le gouvernement déchu du Parti progressiste populaire, et le major Bubacarr Bah, qui avait torturé Jallow en 1996. En juillet, Malang Tamba, un tortionnaire avoué de la prison centrale Mile 2, a présenté ses excuses à Lamin Jah et Soriba Conde, deux gardiens de prison qu'il avait torturés. Conde lui-même a présenté ses excuses à l'ancien chef de la police gambienne Ensa Badgie, contre qui il avait fait un faux témoignage devant un tribunal en 2013. Conde, un ancien voleur à main armée, a affirmé qu'il avait été contraint de dire devant le tribunal que Badgie soutenait leurs vols à des fins personnelles. À l'époque, Conde purgeait déjà une peine de 14 ans de prison à Mile 2. Ebrima Jammeh, également connu comme le tortionnaire en chef de Mile 2, a également présenté ses excuses à Jah et Conde, ainsi qu'aux gardiens de prison qu'il avait torturés pendant son séjour à Mile 2.

Quand Sabally pardonne et se fait pardonner

Il y a eu un moment de réconciliation impromptu lorsqu'en avril 2019, l'ancien N°2 de la junte militaire Sanna Sabally a rencontré Holo Bah, une petite commerçante sur laquelle une de ses ordonnances avait tiré en 1995, lorsque Sabally était vice-président du pays, pour ne pas s'être écartée de la route au passage de son convoi. Cela s'est passé en direct, lorsque Sabally parlait de l'incident lors de son témoignage et qu'il a été informé que la dame était dans le public. Une autre audience de réconciliation a eu lieu entre Sabally et son ancien compagnon d'armes Edward Singhateh, qu'il avait accusé de l'avoir torturé après son arrestation par Jammeh, en 1995. Cette fois, Sabally était dans la position de la victime.

Le même mois d'avril 2019, le lieutenant-colonel Lamin Fatty, un ancien garde du corps de Singhateh, a aussi comparu devant la TRRC. Il s'est excusé auprès d'Alagie Kebbeh, un soldat qu'il a soumis à un traitement cruel en le mettant dans le coffre d'un véhicule avant de le conduire. Et le 20 mai dernier, sous les auspices de la TRRC, Fatty a rencontré et s'est réconcilié avec la fille de Kebbeh, Chawa Kebbeh, qui gère une cantine à la Commission.

Dans d'autres audiences, un officier de l'unité d'opérations spéciales de l'Agence nationale de renseignement (NIA), Basirou Sey, s'est réconcilié avec Sajor Touray, un ancien soldat arrêté par la NIA, et Amadou Jogoh Sowe, un autre ancien détenu, tandis qu'Omar Cham, également officier de la NIA, s'est réconcilié avec Musa Jawo et Nfamara Nasso, deux victimes de torture entre ses mains.

Le général Martin apporte une noix de cola

Le général de brigade Alagie Martin, ancien membre de la Garde d'État de Jammeh, célèbre pour avoir admis avoir « tabassé impitoyablement » quelqu'un tout en niant qu'il s'agissait de torture, a témoigné devant la TRRC le 20 juin 2019. Il avait supervisé la torture de Sanna Sabally, de Sadibu Hydara, un ancien ministre de l'Intérieur, et du colonel Babucarr Sanyang. Hydara, arrêté avec Sabally, est mort en détention, apparemment des suites de la torture. Ils avaient été, entre autres, étouffés avec un sac en plastique et reçu des coups de crosse avec un fusil d'assaut AK47. Martin est en congé administratif depuis sa comparution devant la TRRC. Lors de l'audience de réconciliation du 20 mai dernier, il a porté une petite calebasse de noix de cola au colonel Sanyang devant la Commission. « Je suis très, très désolé de ce qui s'est passé. C'est regrettable », a-t-il dit à Sanyang. « Je voudrais dire : Colonel Sanyang, trouvez une place dans votre cœur pour me pardonner. »

Sanyang, membre actif de l'armée, a dû travailler sous les ordres de Martin en tant qu'inspecteur général adjoint au quartier général de l'armée à Banjul, des années après avoir été torturé sous les ordres de Martin. « Ce fut très difficile pour moi lorsque j'ai reçu mon ordre d'affectation de la caserne Yundum au quartier général interarmées et que j'ai été nommé inspecteur général adjoint de l'armée. Il n'y a qu'à l'armée qu'on travaille sur ordre, qu'on le veuille ou non. La réponse est toujours « oui, chef ». Si ce n'était pas l'armée, j'aurais refusé la nomination », a déclaré Sanyang devant la TRRC. Malgré la difficulté de faire table rase du passé, Sanyang a dit accepter de tout cœur les excuses de Martin, avant qu'ils ne prennent une photo ensemble.

Lors de cette audience de réconciliation avec le colonel Sanyang, a également comparu Pa Modou Sarr, un soldat travaillant pour Alagie Martin à Mile 2. Sarr avait reconnu devant la Commission avoir participé indirectement à la torture de Sabally et directement à celle de Sanyang.

Réconcilier dans une nation politiquement divisée

Bien que les audiences publiques soient désormais closes, la TRRC travaille à plusieurs réconciliations entre auteurs et victimes, notamment entre le chef traditionnel Yahya Jarjusey, accusé de plusieurs violations des droits de l'homme, et les habitants du village de Sey Kunda, dans la région de Lower River. Une autre audience de ce type est prévue entre l'ancien Jungler Omar Jallow et les imams qu'il a avoué avoir torturés, Bakawsu Fofana et Baba Leigh. Jallow devrait également rencontrer le père d'Alagie Ceesay, l'un des deux Américains tués sous Jammeh.

Ces auditions, qui sont généralement publiques, sont organisées à la demande des auteurs et des victimes ayant exprimé le désir de se réconcilier, selon le commissaire Ousainou Jallow, qui préside le comité de réconciliation. « Ces messieurs sont venus d'eux-mêmes et ont montré leur pleine volonté de se réconcilier, en dépit de tout ce qui s'est passé », explique Jallow. « L'essence de la réconciliation est que les auteurs doivent accepter leurs méfaits. Ceux qui ont été victimes doivent également accepter et être prêts à pardonner et à oublier. »

Ansumana Ceesay est celui qui dirige les efforts de réconciliation pour la Commission. « Le plus grand obstacle réside dans les différences politiques, car au cours de l'enquête préliminaire, nous avons réalisé que des endroits comme Foni étaient réticents à admettre certaines des révélations de la TRRC, alors que c'était totalement différent dans la région de Lower River », explique-t-il. Lors des élections de 2016 qui ont conduit à la défaite de Jammeh et à son départ de Gambie, la différence de voix entre Jammeh et son adversaire Barrow n'était que de 18 000. Les partisans de Jammeh ont tout de même remporté cinq sièges à l'Assemblée nationale, et ils viennent tous de la région natale de l'ancien dictateur, Foni. Pour certains des partisans de Jammeh, la TRRC fait partie d'une vile conspiration contre l'ancien dirigeant.

L'exigence d'une sanction pénale

Selon l'universitaire et chercheur gambien Sait Matty Jaw, « il faudra certainement du temps pour que les victimes guérissent et, par conséquent, les mesures de réconciliation ne doivent pas se concentrer uniquement sur le pardon, mais faire en sorte que les victimes retrouvent tout leur être. Par conséquent, je pense que la mise en œuvre d'un programme de réparations efficace peut soutenir de manière significative les efforts de réconciliation. »

« Un autre obstacle est la gestion des attentes des victimes car une majorité d'entre elles n'ont pas compris que la justice ne peut pas être automatique », dit Ceesay. Même dans leurs initiatives de sensibilisation à la réconciliation, il raconte que les gens disent qu'il doit y avoir une justice pénale, pour laquelle la TRRC est censée faire des recommandations.

Selon une enquête réalisée en 2018 par Afro Barometer, un groupe de sondage panafricain, 68 % des Gambiens disent que « les auteurs de crimes et de violations des droits de l'homme sous le régime de Jammeh devraient être jugés devant un tribunal ». « La vérité est que Jammeh nous a emmenés dans une course folle pour sa propre splendeur. Il doit en payer le prix et ceux qui lui ont permis de le faire doivent également en payer le prix. Nous aspirons tous à la réconciliation, c'est fondamental. Nous aspirons tous à l'unité du peuple gambien, car nous sommes tous dans le même bateau. Mais il faut aussi que justice soit faite », a déclaré le conseiller juridique Essa Faal dans son dernier discours devant la Commission, le 28 mai.

« Nous disons généralement [aux gens] que la réconciliation n'a aucune incidence sur les recommandations de la commission, les poursuites en particulier », explique Ceesay. « Nous leur faisons également comprendre qu'une bonne dose d'humanité est restaurée lorsque les gens sont libérés de leur colère et de leur haine et lorsqu'ils sont soulagés du fardeau implacable de la mauvaise conscience. »

Notre Correspondant À Banjul

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