Afrique de l'Ouest: Regards croisés sur le Mali - Entre incertitudes et enjeux sécuritaires

La mission de maintien de la paix au Mali (MINUSMA) soutient les efforts de paix et de réconciliation dans le pays.

Ibrahima Kane, juriste chercheur à Osiwa et spécialiste des questions régionales, et Moussa Diaw, politologue, enseignant-chercheur en Sciences politiques à l'Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis, analysent la suspension du Mali par la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao). Pour eux, l'organisme communautaire prend en compte la situation sécuritaire en évitant un embargo qui pourrait entrainer une déstabilisation économique du pays.

La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) a prononcé, dimanche dernier, à Accra, la suspension du Mali de ses instances. Interpellé sur la question, Ibrahima Kane, juriste chercheur et spécialiste des questions régionales à Osiwa (Open Society Initiative for West Africa), indique que la Cedeao devait prendre des mesures vu le contexte avec l'investiture du Colonel Assimi Goïta comme Président de la transition par la Cour constitutionnelle suite à l'arrestation des autorités civiles (le Président Bah N'Dao et son Premier ministre, Moctar Ouane), la semaine dernière.

« La Cedeao a pris cette mesure pour marquer son opposition à la prise du pouvoir par les militaires », dit d'emblée M. Kane. Cet avis est partagé par Moussa Diaw, enseignant-chercheur en Sciences politiques à l'Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis, qui souligne que le communiqué de la Cedeao rentre dans le cadre normal des choses parce que la junte avait proposé une transition et que l'institution régionale surveille le processus pour aller vers des élections démocratiques.

Même si des voix évoquent une « insuffisance des sanctions », Ibrahima Kane estime que la Cedeao, tenant compte du fait qu'on a « un Mali à genoux », n'a pas voulu imposer des sanctions économiques, comme la fermeture des frontières, qui pourraient entraîner « une situation incontrôlable ». Étant donné que la suspension n'a pas de délai, il pense qu'elle peut aller jusqu'à la fin de la transition. Quant au Professeur Moussa Diaw, il juge que l'organisation communautaire n'a pas voulu aller plus loin avec des sanctions économiques, comme lors du premier putsch d'août 2020 contre Ibrahima Boubacar Keïta, pour éviter d'éprouver davantage le peuple malien qui souffre depuis des années. « C'est un État qui a suffisamment de difficultés et je pense que c'est la raison pour laquelle la Cedeao n'a pas pris de sanctions économiques en pensant aux effets d'une telle décision sur les citoyens et sur l'équilibre sociétal du Mali », explique M. Diaw. Toutefois, il considère qu'il faut laisser une marge de manœuvre aux militaires, afin qu'ils puissent travailler au respect des engagements pour une transition démocratique jusqu'aux élections. Pour ce faire, il reste convaincu que la Cedeao, pour ne pas envenimer la situation, doit montrer qu'elle est vigilante « tout en laissant à la junte les moyens de travailler et d'aller au bout de la transition ».

Respect du délai de la transition

Compte tenu de la nouvelle situation, beaucoup d'observateurs se demandent si l'engagement des militaires d'organiser les élections en février 2022 sera possible. Le Chargé des questions régionales à l'Osiwa assure que même si un nouveau coup d'État n'était pas survenu, il aurait été « très difficile, voire impossible », de respecter le délai de la transition. « Dans l'agenda de la transition, il était prévu l'adoption d'une Constitution nouvelle mais aussi la réforme d'un certain nombre de textes. Aucun de ces processus n'est enclenché », analyse Ibrahima Kane. Cependant, avec la nouvelle situation, il croit que la Cedeao risque d'être intraitable sur le respect des 18 mois pour faire respecter le protocole. Moussa Diaw, de son côté, déclare que cette « date peut être respectée » si la communauté internationale, notamment la Cedeao, encourage le Mali à aller vers ce rendez-vous. « Il ne faut pas précipiter les choses, mais encadrer et aider les autorités maliennes », conseille l'enseignant-chercheur.

Menaces aux portes de Bamako

Sur l'engagement des militaires à sécuriser le pays depuis leur installation, Ibrahima Kane constate que ces derniers qui, apparemment, cherchent à « faire main basse sur les ressources économiques et les postes politiques », ne vont plus dans la direction annoncée. « Depuis qu'ils ont pris le pouvoir, la situation sécuritaire s'est dégradée. Il y a même une tentative des groupes terroristes d'encercler Bamako. Les militaires gagneraient à s'investir dans la sécurisation », alerte le spécialiste des questions régionales.

Dans la foulée, le Président français Emmanuel Macron a fait une sortie menaçante en martelant que son pays ne peut plus continuer à se battre à côté de « dirigeants illégitimes ». Le Pr Diaw soutient que « c'est une menace, une pression de la France pour obliger la junte » à aller dans le sens voulu. Cela, renchérit-t-il, est la preuve de l'interférence dans nos pays de puissances étrangères. Il y voit « un double jeu de la France » qui a « entériné » au Tchad l'héritage d'un pouvoir militaire et qui veut être intransigeante au Mali. Le Pr Diaw plaide pour qu'on laisse le Mali, « État souverain », prendre son destin en main et de voir en fonction du contexte, les réformes nécessaires pour que l'Armée puisse regagner les casernes et que le pouvoir revienne aux civils.

Les risques pour le Sénégal

Pour les perspectives, Ibrahima Kane demande aux pays voisins comme le Sénégal d'afficher leur position au-delà de celle de la Cedeao. « Avec ce qui se passe au Mali, la situation du Sénégal qui a 1500 soldats dans ce pays peut devenir critique. De plus, 80 % des entreprises sénégalaises ont leur marché au Mali. Le marché malien est dominé par des entreprises sénégalaises ; s'il n'y a plus de marché au Mali, cela risque de poser plus de problèmes à des entreprises sénégalaises qui sont touchées par la situation économique », soutient M. Kane. Ce dernier d'alerter sur le fait que le Mali constitue le premier partenaire du Port de Dakar. De ce fait, il argue que le Sénégal doit jouer, en tant que pays concerné, un rôle pour la résolution de cette crise qui nous concerne au même titre que la Côte d'Ivoire et la Guinée. Le juriste pense aussi à la situation humanitaire qui risque « d'être difficile » à gérer pour le Sénégal si le « verrou malien » venait à sauter. Il est donc d'avis que l'Assemblée nationale du Sénégal doit interpeller le Gouvernement sur sa démarche à adopter concernant la situation sécuritaire de notre voisin.

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