Soudan: «Nous n'avons toujours pas obtenu justice pour nos martyrs» du 3 juin 2019

Des soldats se tiennent devant des manifestants à Khartoum le 8 avril 2019.

Le 3 juin 2019, les forces de sécurités soudanaise dispersaient violemment des milliers de manifestants devant le quartier général de l'armée. Cela faisait des semaines que ces manifestants occupaient ce lieu pour exiger le départ du président Omar el-Béchir et de son régime. La dispersion sanglante de ce rassemblement a fait plus d'une centaine de morts. Deux ans plus tard, les familles de victimes demandent toujours que les responsables de ce massacre soient traduits en justice.

À ce jour, on ne connaît toujours pas le nombre de victimes de cette journée sanglante. 87 manifestants tués selon les autorités, plus de 130 selon des médecins liés au mouvement de protestation. Un chiffre auquel s'ajoutent les disparus. De nombreux témoins affirment avoir vu les forces de sécurité jeter des dizaines de corps dans le Nil.

À l'époque, une commission d'enquête a été créée par le Premier ministre civil, Abdallah Hamdok. Mais deux ans plus tard elle n'a toujours pas rendu ses conclusions. Et les familles de victime - tel que Farah Abbas, qui a perdu son fils de 28 ans - ne croient plus en la justice. « Je ne leur fais pas confiance pour rendre la justice. Ils n'ont aucun intérêt à le faire. Ils veulent simplement gagner du temps pour que les gens oublient. Mais nous n'oublierons pas nos martyrs. »

Parmi les auteurs identifiés de cette répression : des militaires, des policiers et surtout les Forces de soutien rapide, un groupe paramilitaire dirigé par le général Hemetti, ancien chef de milice. Il est aujourd'hui n°2 des autorités de transition. Plusieurs familles de victimes ont décidé de boycotter cette commission et demandent une enquête internationale.

Ces familles de victimes se sont rassemblées pour faire pression sur le gouvernement et exiger que les responsables soient traduits en justice. Amira Kabos, est la vice-présidente de cette organisation. Elle a perdu son fils de 26 ans lors de cette journée.

Amira Kabos : Ce jour-là, il a quitté la maison vers 2h du matin, car il avait entendu qu'il allait se passer quelque chose. Avec des amis, il était chargé de protéger les barricades. Il m'a dit, « je dois y aller ». Et il est parti. Après cela, on a entendu qu'il y avait eu des tirs. Son frère l'a appelé pour lui dire que c'était dangereux, qu'il fallait qu'il rentre. Mais il a répondu : « Non, je dois rester. » La dernière conversation qu'on a eue avec lui, c'était vers 5h15 ... après cela, plus rien. On a allumé la TV pour voir ce qu'il se passait. Et on l'a appelé à nouveau... mais il ne répondait plus. Plus aucune nouvelle jusqu'à midi, où l'on a appris que des médecins de l'hôpital avaient posté - sur les réseaux sociaux - des photos de manifestants décédés afin de les identifier.

Et c'est là que vous avez vu sa photo ?

Oui, mon mari l'a reconnu sur une photo et est allé à l'hôpital. 30 min après, il m'a appelé pour me dire que notre fils était un martyr. Il avait reçu une balle dans l'œil droit, un tir à bout portant pour le tuer. Après cela, nous avons récupéré son corps et l'avons enterré vers 8h ce soir-là.

Depuis est ce que vous avez eu des informations sur ce qu'il lui était arrivé, sur qui lui a tiré dessus ?

Non, encore maintenant nous attendons toujours de savoir ce qu'il s'est passé. Après le massacre, une commission a été mise sur pied par le gouvernement pour enquêter et déterminer les responsabilités. Cette commission avaient trois mois pour faire ce travail. Nous les avons rencontrés plusieurs fois pour leur demander où ils en étaient. Mais ils nous ont répondu qu'ils n'avaient toujours pas fini, qu'ils avaient besoin de plus de temps et plus de moyen. Mais je ne pense pas qu'ils aient réellement la volonté, ni les moyens de révéler ce qu'il s'est réellement passé.

Pourquoi dites-vous cela ?

Parce que ceux qui dirigent le Soudan aujourd'hui, sont ceux qui sont responsables de ce massacre... les militaires, les Janjawid.. Ce sont eux les responsables et ils sont à la tête du pays, donc ce n'est pas possible d'obtenir la vérité.

Deux ans plus tard, que ressentent les familles des victimes ?

Au départ, nous ressentions beaucoup de souffrance, mais aujourd'hui elle s'est transformée en colère, parce qu'après tout ce temps, nous n'avons toujours pas obtenu justice pour nos martyrs. Ce gouvernement est là où il est aujourd'hui, grâce au sacrifice de nos enfants. Ce gouvernement doit leur rendre justice. C'est très décevant pour toutes les familles. Rien n'a changé, il n'y a pas de justice, pas de paix, pas de liberté.

Ce jour-là, il a quitté la maison vers 2h du matin, car il avait entendu qu'il allait se passer quelque chose. Avec des amis, il était chargé de protéger les barricades. Il m'a dit, « je dois y aller ». Et Il est parti. Après cela, on a entendu qu'il y avait eu des tirs. Son frère l'a appelé pour lui dire que c'était dangereux, qu'il fallait qu'il rentre. Mais il répondu : « Non, je dois rester. » La dernière conversation qu'on a eu avec lui c'était vers 5h15 ... après cela, plus rien.

Amira Kabos, la mère d'une victime

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