Burkina Faso: 160 morts dans une attaque terroriste - Nos cœurs saignent pour Solhan

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On pensait avoir touché le fond et que plus rien ne pouvait désormais nous étonner, or on n'avait encore rien vu sur l'échelle de l'horreur.

Solhan, une localité de Sebba dans la province du Yagha, vient d'enregistrer un massacre de masse d'une amplitude jamais égalée : des attaques dans cette bourgade située dans la fameuse « zone des trois frontières » ont en effet fait dans la nuit du 4 au 5 juin 2021 160 morts officiellement, peut-être même plus puisque jusqu'à hier dimanche, on continuait de ramasser les corps. Ce qui ferait le bilan le plus lourd, voire un triste record sous-régional depuis le début des attaques terroristes contre le Burkina voilà maintenant six affreuses années. Parmi les victimes, des femmes et des enfants, qui sont parfois passés de vie à trépas dans leur sommeil, froidement assassinés par des hordes sanguinaires pour on ne sait trop quelles raisons.

Oui, quelle gloire y a-t-il pour des « combattants » à exécuter froidement de pauvres hères sans défense ? Quelle cause, soit-elle la plus noble possible - ce qui n'est déjà pas le cas ici - peut justifier qu'on liquide ainsi des civils aux mains nues ? Et comme ce fut le cas début mai à Kodyel dans l'Est (une trentaine de morts dont deux VDP), après avoir trucidé ceux qu'ils pouvaient, les vampires ivres de sang qui ont fondu nuitamment sur le village ont incendié maisons et greniers, une technique de la terre brûlée pour obliger les rescapés à décamper et aller grossir les rangs des déplacés internes. Et comme toujours aussi, tels des policiers qui arrivent toujours après le crime dans les films, les FDS n'ont pu que constater les dégâts après coup et se réduire à « opérer des ratissages ».

Les criminels auraient voulu faire la nique au ministre de la Défense qu'ils ne s'y seraient pas pris autrement, puisque ces tueries interviennent après sa récente tournée dans le Sahel pour encourager la troupe et remonter son moral. « La situation est revenue à la normale», avait-il notamment claironné pas plus tard que mi-mai dans un triomphalisme de mauvais aloi qui lui retombe sur la figure tel un boomerang. « Cause toujours ! » semble lui avoir répondu l'ennemi, qui a sans doute voulu décourager à jamais ceux qui se hasarderaient à collaborer avec les Forces de défense et de sécurité, notamment les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), qui sont devenus la principale cible des djihadistes ces derniers temps. Ce samedi sanglant à Solhan, c'est d'ailleurs le poste de ces supplétifs qui a été visé en premier.

Solhan baigne donc dans le sang, et nos cœurs saignent. C'est peu dire que cette nuit cauchemardesque a plongé le pays tout entier dans un état de choc. Nos larmes coulent pour Solhan, dernier exemple en date de notre incapacité à sécuriser nos malheureux 274 200 kilomètres carrés que nous ont légués nos ancêtres et dont on se demande bien s'ils valent encore cette superficie dans la mesure où des pans entiers de notre territoire échappent à tout contrôle ; des zones de non-droit où des obscurantistes coupent dorénavant les bras des voleurs en vertu de la charia, comme jadis à Tombouctou au Mali.

On peut penser que tels des fauves blessés, si les terroristes sont devenus encore plus fous, c'est peut-être parce qu'ils sont acculés dans leurs retranchements, du fait notamment des opérations successives de nos Forces de défense et de sécurité dont la dernière en date, Houné (Dignité), semblait avoir taillé de sérieuses croupières à la pieuvre qui nous étouffe de ses bras tentaculaires.

Mais à côté de cette grille de lecture « optimiste », on ne peut, une fois de plus, que poser les questions qui fâchent, notamment au ministre de la Défense, Chériff Sy, au besoin « en se moussant devant une bière à Ouaga » (1) à défaut de pouvoir le faire à Solhan. Au début du péril, on nous avait expliqué que nos militaires n'étaient pas habitués à cette guerre asymétrique (à laquelle des guerres étaient-ils habitués au demeurant ?) et qu'ils étaient désarmés, au propre, parce que l'ancien président Blaise Compaoré, tout soldat qu'il était, s'était surtout contenté de bichonner sa garde prétorienne au détriment du gros de la troupe. Depuis 2016, on présume qu'il y a quand même un léger mieux même s'il faut sans cesse adapter la réponse à la nature du conflit et que, du fait de la lourdeur des investissements, on se doute bien que les nombreux problèmes logistiques, humains et organisationnels ne peuvent se résoudre le temps d'un quinquennat.

Certes, pas plus à Solhan qu'ailleurs, on n'aurait pu mettre un gendarme devant la porte de chacun des suppliciés, mais ce cas particulier est forcément la conséquence de la chienlit sécuritaire dans laquelle nous pataugeons depuis si longtemps. Alors, où est donc le défaut de notre cuirasse sécuritaire ? L'engagement des combattants ? Ce serait leur faire injure. Le déficit de stratégie de la haute hiérarchie politico-militaire ? L'indigence du renseignement ? La question du maillage serré du territoire ? Ou « les quatre, mon général » ? On ne sait vraiment plus que penser. Le fait que ces renégats se pavanent souvent en plein jour et à visage découvert comme s'ils étaient en terrain conquis laisse en tout cas songeur. Tout comme on se demande comment ils peuvent souvent venir perpétrer leurs orgies sanglantes pendant de longues heures et s'en retourner « tranquilos » sans être inquiétés alors même que leur présence est parfois signalée par les citoyens bien avant la commission de leurs forfaits.

Est-ce vrai, par ailleurs, que la crème de notre dispositif sécuritaire est devenue un véritable panier à crabes où le chef d'état-major général des armées, le général de brigade Moïse Miningou, et le ministre de la Défense, Sy Chériff, ne se blairent plus ? Où ce dernier et Ousséni Compaoré, son collègue de la Sécurité, sont à couteaux tirés ? Où le DG de la Police nationale ne s'entendrait pas avec son ministre de tutelle qui le jugerait plus proche de Chériff ? Où le patron de la gendarmerie ne dirait pas tout au CEMGA ? Où certains officiers ambitieux ne pensent qu'au fauteuil de Miningou en se rasant le matin ? Une véritable cour de récréation donc où de vilains garnements se battent comme des chiffonniers pendant que le préau brûle.

Si ce que notre confrère L'Evénement a écrit est vrai, n'est-ce pas mieux que le président du Faso donne un coup de pied dans la fourmilière en chassant tout ce beau monde s'il ne peut les contraindre à une saine et efficiente collaboration « dans l'intérêt supérieur de la nation » ? En tout cas, au point où nous en sommes, il faut bien plus qu'un deuil national pour créer l'électrochoc salvateur sans lequel nous courrons tous assurément à notre perte.

La Rédaction

(1) Lors de sa dernière tournée à l'Est pour remonter le moral de la troupe, le ministre de la Défense s'en était notamment pris à « ceux qui se moussent devant leur bière à Ouaga » en critiquant les FDS

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