Cameroun: « Le pays a une longue expérience dans la gestion de ses crises »

Le secrétaire d'État américain, dans un message rendu public avant-hier, annonce des restrictions de visas pour les personnes qui entravent la résolution pacifique de la crise au Nord-Ouest et au Sud-Ouest. Quelle réflexion vous inspire cette sortie ?

Cette sortie américaine sur la crise dans ces régions m'inspire deux principales grilles de lecture. La première s'inscrit dans le temps moyen et permet de constater que cette sortie fait suite aux nombreuses autres déjà enregistrées venant des Etats-Unis. On se souvient en effet qu'aussi bien au Sénat, au département d'Etat qu'à l'ONU, de telles initiatives ont été récurrentes depuis au moins quatre ans.

Au Sénat par exemple, le 29 novembre 2018, le démocrate Robert Menendez de l'Etat de New York a plaidé pour une intervention diplomatique de son pays au Cameroun ; le 19 décembre de la même année, ce sera le tour du démocrate Ben Cardin du Maryland qui, soutenu par de nombreux autres sénateurs, proposera au Sénat une résolution allant dans ce sens.

Ces initiatives bien évidemment, vont trouver un écho favorable au département d'Etat où, tour à tour, en plus de la litanie de la violation des droits de l'Homme continuellement chantée pour indexer le Cameroun, vont se joindre des sanctions multiformes à son encontre. Sur le plan militaire d'abord, le 24 mars 2019, la centaine de militaires américains projetés à l'Extrême-Nord pour lutter contre Boko Haram entamera son retrait, mettant ainsi fin à une dense et fructueuse coopération militaire entre les deux pays.

Sur le plan économique ensuite, le 31 octobre 2019, le Cameroun sera exclu par l'exécutif américain de l'AGOA à compter du 1er janvier 2020. Et aujourd'hui sur le plan politique enfin, on annonce des restrictions de visas à l'encontre des auteurs réputés prôner la violence... Cette première réflexion qui situe l'initiative dans la perspective permet donc de se rendre compte qu'elle prolonge en réalité une offensive diplomatique américaine contre le Cameroun, tout en l'élargissant dans la sphère politique...

Et la seconde lecture ?

Elle est plus contextuelle et amène à identifier ce mois de juin 2021 comme le moment d'une véritable coordination d'actions de nuisances internes et externes vis-à-vis du Cameroun. En effet, quiconque aura été attentif aux événements de ces deux dernières semaines peut constater que l'initiative américaine est en résonnance avec celles des forces internes poursuivants les mêmes buts ; comme le prouve à suffisance aussi bien la correspondance d'un groupe de compatriotes femmes au FMI et à l'ONU demandant la suspension des décaissements au bénéfice du Cameroun, que la multiplication des publications sur les exactions supposées des forces en opération dans le NOSO.

Qui est visé par cette annonce quand on sait par exemple que le président de la République, Paul Biya, n'a eu de cesse de demander aux pays amis du Cameroun de cesser d'abriter ceux à l'origine des violences dans ces deux régions ?

Le langage diplomatique est toujours à décoder. Du coup, répondre à cette question induit automatiquement, à s'interroger sur celle de savoir à qui pourrait-on infliger des restrictions d'entrer aux USA ? Aux représentants de l'Etat du Cameroun, qui, pour l'essentiel, résident au Cameroun ? Aux Ambazoniens terroristes, dont les leaders résident aux USA, dans l'Etat du Maryland, non loin de Washington DC ; et qui n'ont donc plus besoin de visas d'entrée (certains étant même des citoyens américains) ? La réponse semble s'imposer.

La cible serait, (même si certaines parties du texte peuvent laisser à penser qu'on s'adresse davantage aux irrédentistes (le respect du droit à l'éducation principalement), les officiels camerounais, d'où d'ailleurs l'idée du soutien au peuple camerounais. En fait, ce qui est orchestré contre le Cameroun, faute de procéder autrement est en réalité et surtout une guerre de communication dans la perspective de la délégitimation du régime de Yaoundé, et en vue de rendre féconds des ambitions insurrectionnelles.

Il est par ailleurs question d'un « dialogue inclusif » entre les acteurs de cette crise. Le Grand dialogue national ne posait-il pas les bases d'un retour à la paix ?

Effectivement oui. Mais le problème se trouve ailleurs. Le Cameroun a une longue expérience dans la gestion de ses crises. Par exemple, dans les années 80, la sortie du putsch a été gérée par les Camerounais eux-mêmes et dans un refus systématique des ingérences extérieures. Au début des années 90, la sortie des années de braise est gérée sans ingérence extérieure à travers la tripartite. Dans la crise actuelle dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, le Grand dialogue a été organisée par les Camerounais eux- mêmes face à de nombreuses initiatives extérieures concurrentes.

Ce refus obstiné de faire régler ses différends par les étrangers, qui s'illustra d'ailleurs de manière magistrale par le référendum de 1972 réunifiant les parties du territoire contre l'avis des ex-puissances mandataires, est justement ce que certaines puissances mondiales n'acceptent que du bout des lèvres. Rien donc de surprenant si pour bon nombre d'entre elles, le grand dialogue ne fut qu'un phénomène de surface. Pour elles, il n'y aura dialogue que quand celui-ci sera conçu et implanté par elles.

Est-il possible dans la recherche de solutions, que le gouvernement soit placé aujourd'hui au même niveau que des mouvements rebelles ?

Pas du tout. Mais voilà tout l'enjeu de la manœuvre actuelle. La stratégie consiste à mettre le gouvernement devant le fait accompli, soit par force, soit par ruse ; et ainsi prendre le contrôle du pays dans l'optique d'exploiter ses immenses richesses du sol et du sous-sol, au bénéfice des non Camerounais, mais avec la complicité de certains d'entre eux...

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