Burkina Faso: Procès de Blaise Compaoré - « Ce n'est pas le moment d'aggraver les fissures nationales », selon Me Hermann Yaméogo

analyse

Ce n'est un secret pour personne. L'ex-président du Faso, Blaise Compaoré, en exil à Abdjan en Côte d'Ivoire, a été mis en accusation dans l'affaire de l'assassinat de Thomas Sankara. Mais pour Me Hermann Yaméogo, un procès contre le natif de Ziniaré n'est pas opportun en ce sens qu'il risque de raviser les « fissures nationales » visibles depuis l'insurrection populaire de 2014. Pour lui, il vaut mieux aller à la réconciliation nationale sans louvoyer.

« Faire juger l'ancien Président Compaoré́ serait pour le président Kaboré se déjuger, violer une disposition constitutionnelle et accuser les fractures nationales.

Devant des médias internationaux et tout au long de la campagne pour les élections, le président Kaboré n'avait pas (et nous l'en félicitions car c'était tout à son honneur), tari d'assurances sur sa volonté́ de favoriser le retour de l'ancien président dans la dignité et le respect de ses privilèges d'ancien président. Ces promesses s'intégraient au surplus dans le cadre d'autres engagements faits sous serment et par lesquels, il se portait garant, devant la nation et le monde entier, de ce que dans les 6 mois qui suivraient son élection, des concertations et une dynamique de réconciliation validée par un forum national, parachèveraient cette réconciliation. Nous sommes à tous ces niveaux bien loin du compte et l'affliction grandissante qui en résulte pour cet espoir déçu de retrouvailles nationales, est incommensurable surtout en ces moments ou le pays sombre dans les abysses du désespoir. Mais ce n'est pas seulement ces questions d'abjurations qui étreignent de déception nombre de Burkinabè́, de partenaires et d'observateurs étrangers. Encore plus grave, nous avons affaire à la violation d'une disposition constitutionnelle qui, même abrogée (par une transition au demeurant incompétente), restait inviolable selon le principe bien connu de la non rétroactivité́ des lois.

Cette disposition est ainsi matérialisée dans la Constitution par l'Article 168-1:

« Une amnistie pleine et entière est accordée aux chefs de l'Etat du Burkina Faso pour la période allant de 1960 à la date d'adoption des présentes dispositions. »

[Article ajouté par la loi de révision du 11 juin 2012].l

L'euphorie insurrectionnelle donnant de l'impétuosité́ et des ailes à la haine, beaucoup, à défaut de « mieux », se juraient, contre le droit, de faire rendre judiciairement gorge à Blaise Compaoré.

Les pressions n'ont pas manqué en ce sens.

Le 21 novembre 2014, le président de la transition, Michel Kafando, autorisait ainsi l'identification du corps de Thomas Sankara par ces mots : « J'ai aussi décidé́, par le fait du prince, que les investigations pour identifier le corps du Président Thomas Sankara ne seront plus assujetties à une décision de justice, mais seront du ressort du gouvernement. D'ores et déjà, aujourd'hui même, cette autorisation est accordée ». Quelques jours après le 28 novembre 2014, le Premier ministre Isaac Zida, devant les journalistes, prenait sur lui d'affirmer que le dossier Sankara serait entièrement rouvert et la justice rendue. Michel Kafando avait certes autorisé l'identification du corps de Sankara en utilisant l'expression malheureuse de fait du prince, mais il n'avait jamais transgressé la loi modificative sur l'amnistie en laissant entendre que des poursuites pourraient être engagées contre l'ancien président.

Le 2 décembre 2014, réponse du berbère à la bergère :

« Le président par intérim du Burkina Faso, Michel Kafando, a déclaré́ à la BBC que son prédécesseur déchu, Blaise Compaoré, est couvert par une amnistie consacrée par une loi votée il y a quelques années par l'Assemblée nationale ». Pour le premier ministre qui avait donc déclaré l'extradition de Compaoré, possible si des plaintes étaient déposées contre lui, le président de la transition, une semaine après, un peu agacé, remettait les pendules à l'heure, disant ou vertement que ce dernier était allé vite en besogne. Il affirmait ainsi comme pour clore la malheureuse digression:

"Blaise Compaoré bénéficie d'une loi d'amnistie qui a été votée il y a quelques années et qui concerne tous les anciens présidents".

Kafando, lui, savait que l'amnistie pour les faits du passé, c'est bien connu, est un droit acquis.

On ne peut pas appliquer une loi nouvellement adoptée à des faits commis antérieurement à l'entrée en vigueur de cette loi. Ce principe se moule dans un autre principe plus général celui de la légalité des délits et des peines, qui exige que rien ne se fasse en-dehors des prévisions légales.La disposition modificative instaurant l'amnistie a été́ effectivement abrogée le 5 novembre 2015 par les députés du Conseil national de la Transition présidé́ par Sy Cheriff. La loi constitutionnelle 072-2015/CNT, portant révision de la Constitution a été imaginée pour biffer l'article 168-1 . Par ce moyen, ils pensaient tous benoitement que l'ancien président retournerait à la case départ, dépouillé des bénéfices de l'amnistie. Que la justice militaire suive finalement le CNT en inculpant Blaise Compaoré, ce n'est pas étonnant quand on connaît ses dépendances et les libertés qu'il prend avec la justice équitable. Il y a seulement que le président Roch Kaboré qui ne peut rien gagner de durable à ce jeu. Il ne devrait pas faire moins que Kafando, au point d'envoyer des missions en Côte d'Ivoire pour enjoindre à Blaise Compaoré de venir satisfaire à quelques prises de corps que ce soit, pour les besoins de son jugement, avant d'envisager son association à la réconciliation s'il sort indemne des griffes du tribunal militaire. Initiative aberrante, et même ubuesque. Comme si l'homme tomberait dans ce piège béant en sacrifiant à la volée son honneur, comme si le président Ouattara, son hôte, et par ailleurs, compatriote qui lui doit beaucoup, le laisserait comme ça, aller boire le calice de l'humiliation jusqu'à la lie. La position n'est ni révélatrice d'un souci de réconciliation ni d'une justice équitable et encore moins d'une conscience d'Etat, au regard des agressions qui menacent de faire couler le pays et qui commandent de colmater les brèches baillantes de la cohésion sociale et nationale. Sauf à donner notamment raison à Macron qui met en cause l'inconséquence, l'irrationalité et le manque de responsabilité́ d'Etat des dirigeants du Sahel, ce n'est vraiment pas le moment de parler de jugement de Blaise Compaoré et de louvoyer avec la réconciliation. Ce n'est pas le moment d'aggraver les fissures nationales quand l'éducation coule à pic, quand de nombreux compatriotes vivent les affres d'un véritable holocauste, que les volontaires pour la défense de la patrie (VDP), et militaires mal équipés sont envoyés à la boucherie et que des portions entières du territoire, en raison notamment de la division des Burkinabè, passent allègrement à l'ennemi, menaçant de la sorte jusqu'à la survie de l'Etat.

Des dossiers emblématiques, il n'en existent pas que trois ou quatre. On en compte des dizaines sous le seul CNR.

Alors, trêve de justice à la tronche pour conforter des positions politiques ou pour tenter de distraire le peuple de ses préoccupations vitales.

Le crime contre la patrie, c'est de se taire devant pareille situation ou justement cette mère patrie implore à tout va secours à cœur fendre.

C'est faire fausse route ou pire, le jeu de ceux qui mènent sans état d'âme le pays au désastre, que d'incriminer tel ou tel ministre, omettant que le mal tient au système lui-même résolument enferré dans un autisme périlleux pour la nation.

Si la voix du peuple demeure l'ultime recours, il en est d'autres qui gagneraient à éviter le pire en jouant le rôle d'intercesseurs, en s'activant à mettre le holà à cette descente aux enfers.

L'écroulement de l'Etat burkinabè ne servirait pas forcément loin de là, les intérêts de la chefferie traditionnelle. Si quelques chefs sont déterminés à sonner du cor pour mettre en garde contre les dangers, Il serait urgent que le Moro Naba lui-même incarne sur le sujet un leadership plus engagé. L'Eglise catholique de son côté n'est pas assurée de tirer meilleur profit de la désagrégation de l'Etat. Elle gagnerait, par delà quelques prélats, à voir le Cardinal lui- même monter au créneau pour conseiller les brûlantes rectifications et résolutions qui s'imposent. C'est du pareil au même pour les églises protestantes qui, dans nos villages, ont déjà payé le prix fort devant l'intolérance. Il est temps, pour leurs premiers responsables, de tirer la sonnette d'alarme. Pour les partis politiques et associations qui sont restés constants dans la dénonciation de l'abandon de la protection des citoyens et du territoire national et auxquels le temps donne aujourd'hui raison, il s'agit de redoubler d'engagement et de courage pour faire face à ce fatal défi historique auquel le pays est confronté pour la première fois ».

« LA CAPACITE DE REFUS EST LA MARQUE DES HOMMES LIBRES ».

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