Afrique de l'Ouest: L'éditorial de Venance Konan - Le fardeau de la France

Voilà ! Le grand chef français a fini par se fâcher et il vient de nous déposer par terre. Il dit qu'il est fatigué de nous porter sur le dos et qu'il est temps pour nous de nous assumer comme des grands. « Je ne pense pas que l'on puisse se substituer à un peuple souverain pour construire son bien à la place de lui-même...Nous ne pouvons pas sécuriser des zones qui retombent dans l'anomie parce que les Etats décident de ne pas prendre leurs responsabilités, c'est impossible, ou alors c'est un travail sans fin. »

Anomie signifie en français facile, selon mon dictionnaire, absence d'organisation ou de loi, disparition des valeurs communes à un groupe. Donc le chef dit en gros qu'il est fatigué de faire le boulot dans certaines zones et de voir que dès qu'il tourne le dos, nous revenons y réinstaller notre n'importe quoi, ce qui l'oblige à revenir refaire le travail qu'il vient à peine de finir.

Pour épicer un peu la sauce, il a ajouté que les militaires maliens sont plus forts pour faire des coups d'Etat que pour assurer la protection de leurs populations, qu'il n'apprécie pas du tout qu'ils aient été adoubés par la CEDEAO, et qu'en plus, ils cherchent à s'acoquiner avec les djihadistes coupeurs de bras et de têtes. Il n'a pas parlé des Russes, mais des complotistes affirment qu'il est aussi fâché parce qu'il soupçonne les galonnés maliens de vouloir fricoter avec le grand Vladimir. Il a dit enfin que l'exemple malien est une mauvaise jurisprudence pour l'Afrique, ce qui veut dire que des colonels ou généraux d'autres pays africains pourraient être tentés de faire comme leurs collègues maliens. Je me demande pour ma part si ce n'est pas plutôt le cas tchadien, où il est allé lui-même adouber fiston quand papa est décédé, qui a fait jurisprudence au Mali. Ou bien ? Avons-nous assisté au Tchad à un mode très élaboré de transmission démocratique de pouvoir ?

Toute ironie mise à part, la déclaration du président français met les Etats africains devant une situation inédite : assurer eux-mêmes leur sécurité ou laisser la France le faire et se taire. Pour ma part, il me semble évident que si ce sont des jeunes Français qui doivent venir mourir dans nos déserts pour nous protéger pendant que nous faisons la bamboula dans les Palais présidentiels, on ne peut pas interdire au président français de vouloir nous dicter ce que nous devons faire. Cela me rappelle le discours de la Baule du président français François Mitterrand en 1990, dans lequel il faisait injonction aux présidents africains de devenir des démocrates, faute de quoi il leur couperait son aide. Aucun des chefs des pays africains, même ceux qui sont de vraies éponges à pétrole et qui pourraient voler de leurs propres ailes, n'a osé dire : « chiche ! Je me passe de votre aide et je prends mon indépendance. » La plupart d'entre eux ont fait semblant de se convertir à la démocratie, et la France a fait semblant d'y croire, car il n'était pas évident que cela l'aurait arrangée que nos pays deviennent vraiment démocratiques.

Aujourd'hui, pouvons-nous assurer notre propre sécurité sans la France ? Pourrions-nous vaincre les djihadistes tous seuls ? A vrai dire ces questions n'ont aucun sens, parce que d'emblée, nous sommes déjà CONVAINCUS que nous ne le pouvons pas sans la France. Assurer notre sécurité fait partie, pour nous, du fardeau de l'homme français. Tout comme nous sommes convaincus que nous sommes incapables de faire le moindre pas sans l'aide de la France, et que le devoir de nous développer incombe à l'ancienne puissance colonisatrice. Il y a trois ans j'avais publié un livre intitulé « si le Noir n'est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas l'empêcher de se tenir debout » (Editions Michel Lafon). Avons-nous vraiment envie de nous tenir debout ? On peut en douter.

Lorsque les djihadistes fonçaient sur Bamako en 2012, les soldats maliens n'avaient pas trouvé plus urgent à faire que de renverser le président qui était à quelques semaines de la fin de son mandat et n'avait pas l'intention de se présenter à nouveau. Devant l'avancée des djihadistes, tout le monde a tergiversé jusqu'à ce que la France arrive pour les stopper. Des pays tels que la Mauritanie, le Maroc ou l'Algérie ont réussi à contenir les terroristes chez eux. Par leurs propres moyens. Dans notre région, les terroristes ne font que détruire nos pays les uns après les autres. Et nous attendons toujours que ce soit la France qui vienne faire le boulot à notre place. Tout en lui crachant dessus. Parce qu'elle ne serait dans nos pays que pour défendre ses seuls intérêts. Tiens donc ! Et nous aurions voulu qu'elle y soit pour quoi d'autre ? Lorsqu'au Burkina Faso l'on massacre plus de cent personnes durant des heures, à quelques kilomètres d'un cantonnement de militaires, que ces derniers se contentent de venir, trois heures après, compter les morts et repartir, qui doit-on accuser ?

Le président Macron nous le dit de manière on ne peut plus claire : « je ne pense pas que l'on puisse se substituer à un peuple souverain pour construire son bien à la place de lui-même. » Méditons longuement cette phrase et sortons de notre posture d'oisillons qui attendent que leur mère vienne toujours leur donner la becquée. Elaborons nous-mêmes les stratégies qui nous permettront de construire notre bien. Intégrons définitivement dans nos esprits que personne d'autre, ni la France, ni la Chine, ni la Russie, ni la Turquie, ne viendra porter notre fardeau à notre place. Celui qui se proposera de le faire pour nous le fera uniquement pour ses intérêts. Et il aura parfaitement raison.

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