Cote d'Ivoire: Comprendre le regain d'attaques terroristes

interview

Le Nord de la Côte d'Ivoire est de plus en plus la cible d'attaques terroristes. Des attaques attribuées aux djihadistes mais qui ne sont pas revendiquées.

Le samedi 12 juin 2021, deux soldats et un gendarme ivoiriens, ont été tués lors du passage de leur véhicule sur un engin explosif dans la région de Tèhini (nord-est de la Côte d'Ivoire), près de la frontière avec le Burkina Faso.

Cette attaque est la quatrième en un peu plus de deux mois, commise dans cette région. Les dernières attaques dans le Nord de la Côte d'Ivoire, près de la frontière du Burkina Faso, remontaient au 29 mars, lorsque deux positions de l'armée à Kafolo et Kolobougou ont été prises pour cibles par des hommes armés, faisant six morts, trois soldats et trois terroristes.

William Assanvo est chercheur principal à Abidjan pour le compte de l'Institut d'études de sécurité (ISS). Pour lui, il y a des raisons de s'inquiéter face à la multiplication de ces attaques. Dans une interview accordée à la DW (à lire ci-dessous), il répond à quelques questions que l'on se pose sur ces attaques dans le Nord de la côte d'Ivoire.

DW : Faut-il s'inquiéter face à ces attaques dans le Nord de la côte d'Ivoire ?

William Assanvo : Effectivement, la multiplication des incidents dans le Nord de la Côte d'Ivoire depuis ces trois derniers mois, est un signe inquiétant de l'ampleur que la menace est en train de prendre et aussi de la montée en puissance que ces groupes sont en train de développer. Cela témoigne aussi dans une certaine mesure de leur capacité à mener des attaques sur le territoire ivoirien et de leur volonté de le faire.

DW : Mais, il y a que ces attaques ne sont pas revendiquées. On ne sait pas qui est derrière ces opérations ?

William Assanvo : Effectivement, aucune de ces attaques n'a fait l'objet d'une revendication formelle par aucun des groupes connus. Et tout porte à croire que, effectivement, sur la base de certaines informations, qu'il s'agirait des groupes liés à cette mouvance djihadiste qui, actuellement, alimente l'insécurité dans le Sahel et maintenant, de plus en plus, en Afrique de l'Ouest.

DW : Vous faites allusion à quel groupe précisément ?

William Assanvo : Le nom qui revient est celui d'un groupe qui serait lié à la Katiba Macina. La Katiba Macina, qui est principalement active dans le centre du Mali, dans la zone frontalière aussi avec le Burkina Faso.

DW : La Katiba Macina de Amadou Kouffa ?

William Assanvo : Oui, c'est bien cela.

DW : L'armée ivoirienne est-elle suffisamment préparée pour faire face à ce genre de menaces djihadistes ?

William Assanvo : Généralement, lorsqu'un pays n'est pas touché par une menace de cette nature, il n'est pas préparé et c'est à l'épreuve du feu qu'on peut juger le niveau de préparation d'une armée. Au départ, l'armée ivoirienne n'était pas totalement préparée, notamment si on prend le cas de l'utilisation des engins explosifs improvisés. Ce n'est pas quelque chose contre lequel les forces armées ivoiriennes étaient préparées. Ce n'est pas le type de combat contre lequel nos forces armées sont préparées.

DW : Il y a des localités dont les noms reviennent le plus souvent, Kafolo et Tèhini, pourquoi ces localités ?

William Assanvo : Lorsqu'on regarde les dernières attaques de ces trois derniers mois, presque toutes ont eu lieu le long de la frontière, véritablement avec le Burkina Faso. C'est la proximité avec une base de ces groupes-là. Il y a aussi l'existence dans cette zone-là, de la forêt du parc national de la Comoé, qui permet à ces groupes-là, de pouvoir se dissimuler et de pouvoir accéder à des ressources pour nourrir leurs troupes et pouvoir aussi se cacher et se mettre à l'abri des dispositifs de détection des armées.

DW : La coopération entre la Côte d'Ivoire et le Burkina Faso, c'est l'une des clés pour venir à bout de ces mouvements dans la région ?

William Assanvo :Il y a plusieurs clés qui se trouvent du côté du Burkina Faso, qui se trouvent du côté de la Côte d'Ivoire et qui se trouvent aussi dans la coopération entre ces deux pays. Et je pourrais même ajouter à la coopération avec d'autres pays tels que le Mali et le Ghana. Il y a eu effectivement quelques opérations conjointes qui ont été menées par ces pays-là au cours des deux dernières années, particulièrement en mai 2020.

Il y a eu une opération conjointe qui a été menée par les forces armées ivoiriennes et par les forces armées burkinabè et on considère généralement que cette opération conjointe a été le point de départ du ciblage de la Côte d'Ivoire et qui expliquerait en partie, cette multiplication des attaques, cette volonté affichée des groupes armés de cibler maintenant la Côte d'Ivoire. Il y a aussi une collaboration au niveau des services de renseignement.

Mais il y a toujours une marge de manœuvre qui reste en termes d'approfondissement et d'amélioration et de renforcement de cette collaboration. Et c'est dans ce cadre que le ministre de la Défense de la Côte d'Ivoire s'était rendu il y a quelques semaines au Burkina Faso et au Mali, histoire de trouver les voies et moyens pour renforcer cette collaboration qui est nécessaire pour faire face à cette menace et la contenir.

DW : On dit que les terroristes et les djihadistes jouent aussi sur les antagonismes intercommunautaires. Est-ce qu'il y a cette possibilité dans le Nord de la Côte d'Ivoire ?

William Assanvo : Le fait est que les groupes extrémistes violents exploitent toutes les vulnérabilités et toutes les failles de tous ordres qu'ils trouvent dans les zones où ils veulent s'implanter, que ce soit des vulnérabilités d'ordre socio-économique, d'ordre sécuritaire, ou d'ordre politique ou en termes de gouvernance. Et donc, le Nord de la Côte d'Ivoire recèle un certain nombre de vulnérabilités de cette nature.

La question de la porosité de la frontière entre la Côte d'Ivoire et le Burkina Faso est un élément de vulnérabilité que les groupes exploitent à foison. Il y a aussi les conflits locaux, que ce soit les conflits entre les agriculteurs ou éleveurs, les conflits autour de l'accès aux ressources, autour du foncier, qui sont souvent exploités par ces groupes-là pour pouvoir s'implanter et mener leur belligérance. Il y a aussi des réalités telles que des activités illicites, tout ce qui relève de la contrebande et des trafics.

DW : Vous faites allusion à l'orpaillage clandestin ?

William Assanvo : L'orpaillage clandestin, le trafic de carburant, le trafic de motos, le trafic d'espèces protégées, bref, toutes ces activités ou le banditisme ordinaire. Ce sont souvent des phénomènes à travers lesquels les groupes profitent pour pouvoir s'implanter, à travers des alliances de circonstance, des alliances d'intérêt dans une zone donnée. Autant de réalités, de vulnérabilités qui peuvent permettre aux groupes de mener leur travail d'implantation et d'ancrage. Il y a aussi, bien entendu, ce qui relève des conditions de vie difficiles des populations dans ces zones-là. Ces zones frontalières, on le sait, sont généralement abandonnées, en tout cas en termes de développement d'infrastructures de base et sont souvent confrontées à des difficultés qui font que les populations ne se sentent pas véritablement appartenir à un pays, ce qui les rend vulnérables à ces acteurs de la violence.

DW : Alors, selon vous, qu'est-ce qu'il y a lieu aujourd'hui de faire en Côte d'Ivoire pour juguler cette menace djihadiste ?

William Assanvo : Il faut renforcer le dispositif sécuritaire qui l'avait déjà été au cours des derniers mois. Mais il s'agira véritablement encore de s'assurer qu'il est en mesure de pouvoir faire face à la menace en termes d'équipements, de protection aussi pour les troupes pour faire face aux engins explosifs improvisés, en termes de transport pour pouvoir mener des patrouilles, mais il y a aussi un effort beaucoup plus substantiel à mener pour pouvoir identifier et apporter des réponses efficaces à toutes les vulnérabilités que j'évoquais précédemment, d'ordre socio-économique, en termes de gouvernance, par rapport aussi aux activités illicites et véritablement aussi à travers une implication, une prise de conscience des populations face à ces menaces.

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