Tunisie: Wejdi Ben Rejeb- - Universitaire spécialiste en économie a La Presse - "Aucune démocratie ne peut prospérer sans confort économique"

16 Juin 2021
interview

"En matière de création de richesses, rien n'a été fait et rien ne sera fait tant qu'on continue toujours avec ce système politique qui est en train de tuer, petit à petit, l'économie", affirme l'universitaire spécialiste en économie Wejdi Ben Rejeb. Selon l'expert, malgré une situation économique délicate, la partie reste jouable et les solutions pour relancer l'économie existent. Encore faut-il éviter de chercher les «victoires rapides" qui ont de très lourdes conséquences sociales pouvant embraser tout le pays et donner un signal fort de changement qui peut déclencher une dynamique vertueuse. Interview.

Pour l'année 2021, la BM et le FMI prévoient un taux de croissance aux alentours de 4%, alors que la BAD anticipe une croissance de 2%. Est-ce que ces chiffres sont réalistes, vu notamment le rythme avec lequel se déroule la campagne vaccinale?

Que ce soit 2% ou 4%, ces taux restent bas parce qu'on parle de la croissance par rapport à 2020, année où la pandémie s'est déclenchée et où le PIB a plongé de plus de 7%. Ces taux pourront être réalisés, notamment si on prend en considération la légère reprise des exportations, mais il ne faut pas être floué par les chiffres, parce que même si on parle de 2% voire de 4%, il faut toujours savoir qu'il s'agit d'une croissance très faible par rapport à 2019 et par rapport à l'année de référence 2010.

Mais si on regarde un peu ce qui se passe dans le monde, notamment en Europe et même ailleurs, on constate que la vie est en train de reprendre parce qu'il y a eu des campagnes de vaccination massives. Ces pays ont compris que le salut économique passe par la gestion réussie de la crise sanitaire. Malheureusement en Tunisie, ce n'est pas le cas. Même si on parle de campagnes de vaccination qui ciblent le personnel du secteur touristique, pour sauver la saison, c'est toujours, comme a dit Bourguiba, "trop peu, trop tard". On est toujours en retard, toujours dans la réactivité et pas dans la proactivité. Les grands tour opérateurs--qui vont ramener la majeure partie des touristes-- procèdent au booking et à la réservation aux mois de février et mars. Ils ne le font pas la veille. Donc, la saison touristique, si elle sera sauvée, elle le sera grâce aux locaux. Il ne faut pas mettre beaucoup d'espoir sur les touristes. Et je dirais que, peut-être que cette année va être mal engagée par rapport à l'année précédente parce qu'il ne faut pas oublier, que durant la même période de l'année précédente, il y avait une accalmie de l'épidémie, contrairement à la situation épidémique actuelle. Il y avait moins de cas de contamination et moins de décès. Peut-être que les gens, qui sont partis l'année dernière dans des hôtels, vont cette année réfléchir deux fois avant de le refaire. Donc par rapport au pourcentage, je pense que les 2% peuvent être atteints mais ce n'est pas un taux qui va nous sauver, relancer l'économie ou amortir le choc du covid parce qu'on est toujours dans l'expectative et la réactivité.

Est-ce que le déficit budgétaire 2021 sera plus important que celui de l'année dernière ?

Si l'économie ne fait pas de la croissance, il y a moins de recettes fiscales. Il ne faut pas oublier que nous avons tablé sur un prix du baril qui n'a rien à voir avec le cours actuel sans oublier la baisse des recettes fiscales due à la grève des agents des recettes des finances. Je m'attends sincèrement à ce que le déficit budgétaire s'aggrave. Il est actuellement de 13,1% d'après les chiffres de 2020 et il n'est pas probable qu'il va s'améliorer.

Donc, on s'attend à ce que cette année soit pire que l'année dernière?

Effectivement, et ce, pour la simple raison que l'Etat n'a pas pris les mesures nécessaires. La question qui se pose aujourd'hui: pourquoi on est dans une sorte de spirale infernale? Pour répondre à cette question, prenons l'exemple du gouvernement actuel. C'est un gouvernement mort-né. Il y a eu un accouchement difficile. Et au lieu de se focaliser sur les questions stratégiques, de se pencher sur un nouveau modèle économique, le gouvernement passe son temps à chercher du soutien et à faire plaisir aux partis qui le soutiennent. Il passe à côté des décisions et des choix qui sont décisifs, mais toutefois douloureux et impopulaires pour ne pas froisser ces partis-là. Malheureusement, depuis 2011, chaque gouvernement sait qu'il va rester 6 mois, une année, au plus, deux ans et il va partir.

Cette situation d'instabilité prévisible fait en sorte que chaque gouvernement n'ouvre aucun dossier brûlant, ne s'attaque à aucun chantier difficile. Si on fait, par exemple, une sorte d'observatoire des discours de tous les chefs de gouvernement qui se sont succédé depuis 2011, on va remarquer qu'il y a des thèmes récurrents qui sortent toujours: justice fiscale, évasion fiscale, administration moderne, administration électronique, énergies renouvelables, digitalisation, etc. Vous allez voir que chaque chef de gouvernement sort ce discours mais en réalité rien n'est fait et le chef de gouvernement qui lui succède ne fait rien, non plus. Pourquoi? Parce que tout simplement, tous les gouvernements sont mort-nés, ils viennent et ils savent qu'ils vont rester pendant une période très limitée. Leur stratégie est d'éviter de se fâcher avec tout le monde ou d'avoir tout le monde sur le dos. Ils cherchent à gérer le quotidien, qui consiste à trouver du financement quelles que soient les conditions, les conséquences et les répercussions et passer le ballon au gouvernement suivant qui va trouver une situation plus difficile. Il va être sur un siège encore plus éjectable et ainsi de suite.

C'est pour cela qu'aujourd'hui on se retrouve dans une situation où il y a un arrêt total des moteurs de croissance, un pays ingouvernable, une confiance interne et externe qui est au plus bas niveau et une création de richesses au point mort. Rien n'a été fait et rien ne sera fait tant qu'on continue toujours avec ce système politique qui est en train de tuer l'économie petit à petit. Et là, la situation est devenue très grave.

Le gouvernement est en train de préparer une loi de finances complémentaire. Au cas où il ne parvient pas à conclure un accord avec le FMI, y a-t-il d'autres ressources de financement ?

Il faut tout d'abord comprendre qu'avec ou sans FMI, on a toujours besoin d'une loi de finances complémentaire pour la simple raison que le gouvernement a élaboré une loi de finances basée sur un prix de baril fixé à 35 dollars alors qu'aujourd'hui il est à 64 dollars. Il faut rectifier cet écart avec une loi de finances complémentaire. S'agissant des dépenses, on sait que la plus grande partie du budget est consacrée aux dépenses de fonctionnement qui constituent à peu près les deux tiers du budget. Ces dépenses-là, qu'on présente souvent sous forme de masse salariale, sont payées en dinar tunisien. A ce niveau-là, le financement pouvait, avant, se faire d'une manière fictive c'est-à-dire que la BCT peut injecter de l'argent en imprimant des billets. Ce qui constitue le point de discorde entre ce gouvernement et la BCT qui jouit, aujourd'hui, pleinement de son indépendance et ne veut pas être complice de cette solution qui va avoir des conséquences négatives comme, notamment l'inflation.

Pour ce qui est du financement externe. Il faut dire que depuis qu'on a commencé à chuter dans le classement des agences de notation comme, c'est le cas avec le Fitch Rating, le financement sur les marchés internationaux est devenu pratiquement impossible pour la Tunisie. Par exemple, si la Tunisie sort sur les marchés internationaux, le taux d'intérêt ne va pas être inférieur à 8%, de surcroît, on n'est pas sûr de collecter la somme réclamée. Il reste les mécanismes de financement multilatéraux ; c'est-à-dire emprunter auprès d'autres pays ou auprès des institutions financières. Et là, tout le monde est en train d'attendre le FMI qui est le chef de file qui va juste nous donner un peu de légitimité pour que les autres institutions nous fassent confiance.

A vrai dire, je m'attends à ce qu'il y ait un accord avec le FMI. A quel coût ou à quel prix ? Ça c'est une autre question. Mais si jamais on ne réussit pas les négociations, il y aura des problèmes au niveau du paiement extérieur. C'est-à-dire on ne pourra pas rembourser des crédits, acheter de l'énergie, financer les importations et subvenir aux besoins du pays en termes, notamment de médicaments, de pièces de rechange, etc.

Ce que je veux dire c'est que le pays ne fait jamais faillite avec sa monnaie locale par contre on fait faillite lorsqu'on ne peut plus honorer nos engagements extérieurs et, donc là, les solutions existent mais leur efficacité n'est pas très sûre comme les prêts obligataires auprès des banques de la place--comme ils ont l'habitude de le faire.

Il y a d'autres solutions qui sont plus difficiles et plus douloureuses, à savoir le rééchelonnement des dettes. Mais si on dit rééchelonnement, c'est une annonce explicite ou implicite qu'on ne peut pas payer. Ça va affecter notre image encore une fois et ça va nous empêcher d'avoir des crédits potentiels. Une autre solution, la vente des actifs que l'Etat possède: le désengagement de l'Etat de ses participations dans des entreprises qui sont en bonne situation comme les banques. Il y a des solutions mais elles sont douloureuses, difficiles et vont ouvrir la voie aux crises et aux conflits en interne. Elles sont coûteuses, en termes de stabilité sociale et politique .Personnellement, je pense qu'on va réussir à trouver l'argent dont on a besoin, mais sincèrement à quelle condition, à quel sacrifice et à quel coût? Je ne sais pas.

Justement, parmi ces solutions douloureuses recommandées par le FMI, il y a la suppression des subventions des produits alimentaires de base qui fait polémique et qui est très critiquée même par des experts économiques. Pourtant, le gouvernement semble déterminé à aller de l'avant dans cette mesure ...

Je suis d'accord avec tous les économistes qui disent que ce n'est pas 'une mesure intéressante. Parce que si on fait le calcul, on va trouver qu'il s'agit d'une centaine de millions de dinars, et non pas de milliards de dinars comme le gouvernement essaie de l'expliquer. Si on enlève la subvention, on doit donner de l'argent aux classes pauvres et moyennes inférieures, sous forme de mandats ou de compléments de salaires pour qu'elles ne perdent pas leur pouvoir d'achat.

Finalement, l'Etat ne va pas se débarrasser complètement des subventions, mais on va réduire les dépenses qui leur sont liées. Le problème c'est qu'il s'agit d'une mesure impopulaire qui aura des répercussions sociales énormes. A tort ou à raison, il y aura des revendications sociales, alors qu'on est dans un climat lourd et explosif. Mais puisque ce gouvernement est en train de séduire le FMI et de le caresser dans le sens du poil, il est en train de tout faire pour que le FMI lui fasse confiance. C'est ce qu'on appelle les quick wins "les victoires rapides".

Le gouvernement veut montrer patte blanche, qu'il a une bonne intention en appliquant une mesure que les gouvernements précédents n'ont pas réussi à faire. Donc, ce gouvernement cherche un peu à se trouver une légitimité auprès du FMI. Or, il y a plusieurs chantiers qui peuvent lui permettre de regagner la confiance du FMI, comme la réforme de l'entreprise publique, la réforme de la sécurité sociale, du régime fiscal et de la caisse de compensation qui semble être pour le gouvernement --à tort ou à raison--une mesure à la portée. Il est en train de travailler là-dessus pour montrer qu'il peut réussir là où les autres gouvernements précédents n'ont pas su le faire et, comme ça, le FMI va être convaincu de sa bonne intention et il va débloquer les fonds.

Peut-on sortir de la crise?

La réponse est oui. Mais si on continue avec la politique de l'autruche, avec les mêmes recettes qui ont montré leurs limites et défaillances, bien sûr, le plafond des solutions devient plus bas et l'éventail des mesures ainsi que la probabilité du succès sont réduits.

En Tunisie, on est en train d'utiliser un modèle économique qui date pratiquement de plus de 50 ans. C'est un modèle économique qui a été mis en place dans les années 70, qui se base sur une activité agricole aléatoire, une industrie de sous-traitance des industries légères comme le textile, l'électronique, etc, un tourisme balnéaire, saisonnier bon marché, orienté vers l'Europe et une activité minière qui est l'extraction du phosphate. On a continué avec ce modèle pendant 50 ans. Quarante ans durant, il a été rafistolé avec des rustines et des bricoles pour qu'il continue à fonctionner, et ce, jusqu'en 2011, année de la chute de l'ancien régime qui n'a pas su se renouveler. Le problème c'est qu'au lieu d'améliorer ou de changer de modèle économique, on a continué à l'utiliser mais, de surcroît, on lui a coupé les ailes.

Ce qui se passe avec le Groupe chimique, le problème du pétrole qui a été politiquement instrumentalisé, etc. font en sorte que même ce modèle archaïque a été anéanti. Comment sortir de la crise?

Premièrement, il faut un pacte national qui garantit le maintien d'un gouvernement pendant 5 ans. Il faut lui donner un mandat de stabilité et de continuité, pour qu'il ne passe pas son temps à faire des compromis et des collusions politiques et pour qu'il se concentre sur un travail bien déterminé et ouvre les chantiers de réforme et de transformation. Entretemps, il faut maintenir en vie le modèle économique qui existe, notamment en reprenant la production du phosphate et du pétrole.

A mon sens, c'est la priorité des priorités, quitte à militariser les sites de production. Si vous regardez les pays comme les Etats-Unis ou l'Australie, là où il y a du pétrole, de l'uranium, il n'y a plus de droits de l'homme, plus de démocratie, plus de droit de manifester ou de revendiquer. Il y a zéro tolérance parce qu'une minorité va compromettre l'avenir d'une majorité. Normalement, on ne doit plus parler d'arrêt de production et de sit-in, etc. Entre-temps, il y a des choses qui peuvent être faites à condition d'avoir un gouvernement clairvoyant qui a la volonté de faire bouger les lignes.

Si on prend l'exemple de la grève des agents des recettes de finances et on voit comment le gouvernement a réagi face à cette situation, on va voir qu'il a passé son temps à attendre. Alors qu'un gouvernement éclairé, qui a l'intention de changer, aura saisi l'occasion pour obliger les changements. Rien que des étudiants à l'université ont pu développer une application de paiement de déclaration fiscale en une semaine. Avec cette application, on aurait frappé avec une pierre plusieurs coups. Tout d'abord, on va casser la grève, on continue à offrir les services aux citoyens et puis on va inciter les gens à devenir bancarisés en leur imposant certaines conditions comme la possession d'une carte bancaire. Mais puisque le gouvernement passe son temps soit à faire l'autruche, soit à faire les beaux yeux aux partis politiques, il ne voit pas ce genre de solutions. Il passe à côté.

A situation exceptionnelle, des mesures exceptionnelles. Il faut être créatif, il faut chercher des solutions créatives, et il ne faut pas continuer avec les mêmes recettes des gouvernements précédents. Il faut également transformer les slogans en réalité. Aujourd'hui, on ne peut pas par exemple investir dans un pays où les entrepreneurs passent leur temps à faire des déclarations. Plus on alourdit les procédures administratives, plus on ouvre la voie à la corruption et à tout ce qui fait fuir les investisseurs. Il faut qu'on arrête avec les déclarations d'intention, il faut transformer cette administration en administration électronique d'autant plus que, contrairement à d'autres mesures, ce genre de transformations ne constitue pas un point de discorde avec les syndicats. Il faut passer la vitesse supérieure, il faut montrer des signes.

L'économie et la finance, généralement, se basent sur la théorie de signaux, qui consiste à entamer une mesure et ensuite donner un signal. C'est un message qui veut dire qu'on n'a pas de baguette magique pour tout changer, du jour au lendemain, mais on montre que les choses sont en train de changer. A ce moment, on arrive à créer une sorte d'engrenage qui va faire tourner à son tour d'autres mécanismes et rouages permettant de mettre en place des décisions même si elles sont douloureuses parce que les gens verront que la situation est en train de changer. C'est ce qu'on appelle le management du changement.

C'est qu'il faut commencer par un changement qui va déclencher une dynamique vertueuse. Si on continue à avoir des tiraillements politiques entre les trois présidences, une classe politique et un gouvernement qui ne cherche pas de solutions mais qui cherche juste à se maintenir en place le plus longtemps possible, bien sûr, il n'y a pas de sortie de crise. Durant les années précédentes, on était nombreux, analystes, observateurs et experts de l'économie à mettre en garde contre l'explosion de la dette qui va générer un problème de financement, alors que tous les gouvernements passés nous ont accusés d'être pessimistes et alarmistes. On voit aujourd'hui les résultats. C'est une règle d'airain de l'économie, on ne peut pas augmenter les dépenses, ne pas créer de la richesse et s'attendre à ce que la situation s'améliore. Plus on néglige l'économie et on perd du temps, plus la situation s'aggrave et peut-être qu' on sera dans une situation de faillite de l'Etat.

Il faut que les gouvernants se rappellent, que s'ils sont là c'est parce qu'il y a eu des revendications le 14 janvier qui appelaient certes à la démocratie et à la liberté d'expression mais qui émanaient des préoccupations économiques. Il n'y a aucune démocratie dans le monde qui peut fleurir et prospérer sans un confort économique. L'économie doit être une priorité, tout comme la priorité sécuritaire et la lutte contre le terrorisme, sinon les répercussions --on est en train de les voir actuellement-- seront graves parce qu'elles vont toucher toute la société.

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