Cote d'Ivoire: L'éditorial de Venance Konan - Akwaba Laurent Gbagbo !

analyse

Bon retour chez vous, président Laurent Gbagbo, cher camarade. Pour un bon nombre de personnes de ma génération, vous resterez toujours le camarade, même si nous n'avons pas tous adhéré à votre parti et à vos combats. Pour ce qui me concerne, vous avez été notre idole lorsque j'étais étudiant, parce qu'à cette époque, nous admirions tous ceux qui osaient s'opposer à Houphouët-Boigny et à la France.

Frantz Fanon, Aimé Césaire, Jean Ziegler, René Dumont étaient parmi nos auteurs préférés. Et nous adulions Sékou Touré, Kwame Nkrumah et Patrice Lumumba. Je me souviens du débat qui vous avait opposé à notre professeur Robert Bourgi sur la conférence de Brazzaville, et de cette autre conférence que vous deviez prononcer au Théâtre de la Cité sur le thème « démocratie en parti unique » et qui fut interdite par le pouvoir.

Nous avions alors fait la grève pour manifester notre colère, et nous fûmes détenus pour cela pendant deux jours au camp militaire d'Akouédo. C'était en 1982, j'étais en année de maîtrise en droit et je faisais mes premiers pas dans le journalisme en étant l'un des dirigeants du journal Campus Info. Je crois que mon admiration pour vous s'est arrêtée à cette période de l'université d'Abidjan. Parce que par la suite, lorsque je me suis retrouvé à Nice avec Yao Ndré Paul, pour qui j'avais beaucoup d'amitié et d'admiration, il n'a cependant pas réussi à me convertir à vos idées. Vous étiez alors exilé en France en tant qu'opposant à Houphouët-Boigny et lui était l'un des prophètes qui annonçaient votre venue. Lorsque nous sommes rentrés à la fin de nos études et que le multipartisme est arrivé, absolument rien dans vos discours et actes ne m'a donné envie de vous rejoindre.

Votre ancien compagnon, feu Zadi Zaourou, avait coutume de me dire cette phrase dont je ne sais plus bien si elle est de lui-même ou de Frantz Fanon : « Chaque génération trouve ses combats à mener, elle suscite ses combattants, les mène, les gagne ou les perd, et passe le flambeau à une autre génération ».

Vous avez mené le combat de la démocratisation de notre pays. Au final, nous avons eu le multipartisme. Ce n'est pas la même chose, même si vos partisans se sont affublés du titre de démocrates. Vous êtes parvenu au pouvoir comme annoncé par vos prophètes. Vous avez régné dix ans. Sur votre bilan, évidemment que les avis sont partagés. Aujourd'hui, il y a ceux qui sont prêts à se faire tuer pour vous et il y a ceux qui sont prêts à vous tuer. Personnellement, j'estime que votre bilan est globalement négatif et que vous n'étiez pas taillé pour diriger un pays comme la Côte d'Ivoire. Ce combat-là n'était pas le vôtre. Mais il ne s'agit pas de cela aujourd'hui. Le nouveau cheval que vous avez enfourché est celui de la réconciliation de notre nation. Je crois que toutes les attentions que le Président de la République vous témoigne montrent clairement qu'il est lui-même inscrit dans une telle démarche depuis longtemps. Ce n'est certainement pas à moi de vous dire de saisir cette main tendue ni comment le faire. J'ose simplement espérer que le troisième partenaire politique qu'est l'ancien président Henri Konan Bédié joindra lui aussi sa main aux vôtres pour former une voûte d'airain au-dessus de la Côte d'Ivoire afin de la protéger des dangers qui se manifestent actuellement sous forme de terrorisme islamique.

Cher camarade Laurent, vous trouverez une Côte d'Ivoire très différente de celle que vous avez quittée il y a dix ans. C'est normal. Comme on le dirait au quartier, on n'a pas dormi pendant votre absence. Vous pourrez reprocher beaucoup de choses à votre successeur, sauf qu'il est un gros travailleur et un grand bâtisseur. Je ne vous citerai pas tout ce qu'il a réalisé en dix ans. Vous le découvrirez vous-même. Ce qui importe, c'est l'avenir de ce pays. Et l'on ne peut construire cet avenir pour les prochaines générations que dans la concorde et la réconciliation. Même si de mon point de vue, la grande majorité des Ivoiriens vivent sans aucune envie de tuer leurs voisins. Vous connaissez mieux que moi l'histoire de ce pays. D'abord parce que vous êtes historien et surtout parce que vous avez, avec messieurs Bédié et Ouattara, contribué à en écrire les pages les plus récentes. Vous savez quelle Côte d'Ivoire Houphouët-Boigny vous avait laissée en héritage. Vous savez ce que vous en avez fait et dans quel état elle est aujourd'hui. Chacun de vous connaît sa part de responsabilité devant l'histoire. Et chacun de vous sait ce qu'il souhaite que l'histoire retienne de lui.

Monsieur Laurent Gbagbo, cher camarade, je vous souhaite bon retour dans votre pays. Et vos compatriotes espèrent que les mots qui sortiront de votre bouche contribueront à guérir notre belle Côte d'Ivoire.

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