Sénégal: ELGAS, FALIA, MBOUGAR SARR... - Ces nouvelles pépites de la littérature sénégalaise

20 Juin 2021

Les férus et puristes de la lecture ont toujours trop de mal à se défaire de la nostalgie des ouvrages des précurseurs. Cela, pour être bien assez subjugués par la délicatesse littéraire et le fond intellectuelle de ces auteurs. À telle enseigne qu'ils ignorent certaines pépites de la nouvelle vague, surtout avec l'idée préconçue que cette génération est médiocre. Ces jeunes qui ont pour noms Elgas, Falia, Mohamed Mbougar Sarr, travaillent admirablement aujourd'hui à raturer cette croyance et contribuer à débarrasser le champ littéraire de ces scories bien réelles.

Une certaine critique populaire n'a que trop bien brocardé la jeune génération d'écrivains. Ces derniers sont accusés de révéler une inculture ennuyeuse et une niaise soif de notoriété, plutôt que cette maîtrise littéraire qui doit en faire des auteurs distingués et respectés. Il devient tentant de créditer ce sentiment à la lecture de certains ouvrages. Des lectures qui vous laissent au même lieu et dans le même temps. Des écrits qui ne bousculent pas vos états d'âme et ne provoquent encore moins de profondes interrogations, si ce n'est celle de savoir pourquoi avoir choisi de lire ces livres-là. Or, le livre, c'est d'abord la découverte et l'évasion.

Toutefois, le champ littéraire comporte quelques belles jeunes graines qui nourrissent l'appétence des puristes. Certains de ce groupe produisent des œuvres faisant les joies des lecteurs et critiquent littéraires qui ne tarissent pas leurs productions d'éloges. Ces récepteurs s'enthousiasment particulièrement du génie rédactionnel qui sert un texte passionnant et passionné. Ce qui dépare le ton soporifique et les dialogues stériles de certains ouvrages, souvent du fait d'un manque de vocabulaire. La créativité de ces «exceptions» leur permet ainsi de servir une intrigue alléchante, avec des sous-actions et des sous-quêtes pertinentes. Ces dernières agrémentent le récit, captivent le lecteur et le délectent, résolument.

Leur œuvre fait aussi remarquer un sens aiguisé de l'observation qui construit leur argument et suscite la curiosité du lecteur. En outre, ils ont l'audace comme principale caractéristique commune. Cela, en plus d'une bonne culture au travers d'une considérable expérience de lectures. Dans le lot de ces exceptions, les noms de Mouhamed Mbougar Sarr, Souleymane Gassama alias Elgas et Ndeye Fatou Fall Dieng alias Falia reviennent bien souvent. Au-delà de la sympathie du public lecteur, ces jeunes bénéficient aussi de la reconnaissance du milieu littéraire avec des prix aussi divers que prestigieux.

SOULEYMANE GASSAMA ALIAS ELGAS

Elgas, l'intrépide et raffiné «Mâle noir»

Natif de Saint-Louis et ayant grandi à Ziguinchor, Elgas a du toupet à revendre. Dans ses écrits, il ose des sujets souvent considérés tabous.

Intrépide. Dans ses productions littéraires, Elgas s'y épanche avec une audace et une brutalité qui présentent la réalité dans toute sa franche splendeur. Dans son premier ouvrage, «Un Dieu et des mœurs : Carnets d'un voyage au Sénégal», Elgas offre une radioscopie crue de la société. Une société emprisonnée dans ses croyances à la tradition et la religion dont le peuple se voile pour fuir ses responsabilités et se lâcher paradoxalement à des opprobres. Après une longue absence du pays, Elgas revient de France et retrouve un Sénégal empoigné par le fatalisme, le fanatisme, l'homophobie, le déni, le cynisme moral, le phénomène des talibés errants, entre autres maux. Avec une relation fort descriptive et à l'aide du regard distant, il creuse des abcès et fait observer de subtiles curiosités sociales.

Comme c'est le cas des femmes «meurtries» et l'exploitation sexuelle du personnel domestique féminin. Dans son nouveau livre, «Mâle noir», à paraître ce 21 juin, Elgas partage encore ses réflexions sur les sujets de société qui le traversent et le dépassent, tels le racisme, le mouvement décolonial, l'immigration. Encore «cynique, mélancolique, tendre ou euphorique» (ainsi dit dans le quatrième de couverture), Elgas nous invite dans sa vie d'immigré en France, en quête de l'amour des autres et de soi. Pour Elgas, l'écriture est un moyen de raconter et de se raconter. Mais pas n'importe comment. Une approche qu'il explique. «L'écriture est une sensibilité personnelle. On ne peut avoir un gouvernement général et commun à tous. Il est bon que les styles et les perceptions varient pour rendre l'écosystème plus riche», nous répond-il quand nous l'interrogeons sur sa singularité. Journaliste, docteur en sociologie, diplômé en communication et en sciences politiques, Elgas dit puiser à différents registres «où il faut toujours plonger dans les textes, les faits, les émotions pour espérer sublimer par le jeu avec la langue sans perdre la vérité comme horizon et l'authenticité comme boussole».

Justement, Elgas indique que son expérience personnelle et son rapport à l'écriture procèdent d'un attachement aux textes qui, nous dit-il, «demande d'abord et avant tout beaucoup de lecture». C'est selon lui le «prérequis absolu, de consommer énormément de livres, se forger, souffrir très tôt de savoir qu'on vient après des monstres sacrés qu'on égalera jamais». Ça, et puis «s'enhardir et tracer son chemin dans ce respect qui n'est pas défaite mais acte de fraternité littéraire», conçoit-il humblement. C'est un moyen, selon lui, d'entretenir une lucidité sur les fondements, les rudiments et les exigences de l'écriture qui est «un douloureux acte de gestation». Voilà les secrets du génie littéraire.

NDEYE FATOU FALL DIENG, ALIAS FALIA

Une âme bien née, et génie bien forgé

Avec une plume enchanteresse trempée dans une encre créative, Ndèye Fatou Fall Dieng alias Falia inspire respect dans le milieu littéraire.

Pour Ndèye Fatou Fall Dieng alias Falia, la lecture est le secret. Sa seconde œuvre, «Ci-gisent nos dieux» (2020, Editions L'Harmattan Sénégal), est d'une grande succulence. On y découvre surtout la grande culture de Falia (sa nouvelle signature d'auteure) et sa plume enchanteresse. «Je crains de n'y être pas pour grand chose. J'ai eu la chance d'être née dans un centre culturel et ai très tôt eu un grand nombre de livres à ma disposition. Mon père m'a transmis son goût immodéré des livres et ma mère m'a donné les moyens d'y accéder. À partir de là, c'était facile», avoue, modeste et reconnaissante, la native de Louga. Toutefois, a-t-elle grandi dans plusieurs villes du Sénégal et, ce faisant, n'a de sentiment d'appartenance pour aucune contrée. Un avantage, car cela lui a permis d'être «curieuse et avide des autres». Ensuite, signifie-t-elle avoir lu tôt et longtemps et n'a écrit que très tard. La jeune juriste d'entreprise, titulaire d'une maîtrise en Droit privé à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis, assure que même après avoir fini «Ces moments-là», son premier roman qui lui a valu le prix Aminata Sow Fall de la Créativité, elle restait dans le doute.

Pour «Ci-gisent nos dieux», l'assurance et le cran en font grandement le souffle. Mais aussi cette maîtrise littéraire et ce front éclairé de l'artiste qui se fait écho de nos affections et illumine la piste. Falia remet en question la sacralité du foyer maraboutique, le conservatisme exagéré et impertinent d'us non seulement caducs mais inhumains, ainsi qu'elle célèbre l'amour dans un récit tout aussi poétique que délirant.

Falia avertit également quant à la porosité de nos frontières et de nos mœurs face aux menaces extrémistes et renie l'idée d'inviolabilité de notre «terre sainte». «Le champ littéraire est un espace de liberté, il peut arriver qu'on censure un artiste pour plusieurs raisons, mais ce que je ne peux concevoir, c'est qu'un artiste décide de s'autocensurer. C'est pour moi, presque une trahison», plaide l'artiste et juriste, qui pense qu'il «ne devrait y avoir de limite que la légalité».

Pour elle, il ne peut y avoir de tabous dans l'art déjà, car «le tabou ne l'est que dans un espace temporel et/ou spatial bien déterminé, et l'art transcende ces limites». La preuve, Soljenitsyne a écrit son «Archipel du Goulag» dans la clandestinité, et aujourd'hui l'ouvrage est enseigné dans les écoles russes. Ensuite, poursuit-elle, certaines pratiques considérées taboues existent malgré cela. «Or tout ce qui existe est susceptible de se retrouver dans le champ artistique car, dans l'art, il n'y a de vulgaire ou de choquant que ce qui est mal conçu ou mal exécuté», selon la jeune femme. Et elle, Falia, a le constant souci de bien concevoir ses œuvres et de laisser son lecteur, capable, percevoir cette «curiosité saine». Elle affirme être encore en quête de sa «voix particulière» et son «signe distinctif», quoique d'illustres critiques lui en témoignent de bien marquant.

MOHAMED MBOUGAR SARR

Le prodigieux artiste !

Auteur de quatre chefs-d'œuvre littéraires, Mohamed Mbougar Sarr dessine une trajectoire en lettres capitales.

Elgas dit qu'il est le «meilleur de sa génération». Falia estime que c'est un honneur d'être cité à côté de son nom. Ce nom, Mohamed Mbougar Sarr, est certes significatif. Tant son porteur a bien prouvé, sans conteste, une grande maestria littéraire qu'on soupçonnait peu à notre ère. Âgé de 31 ans, le jeune originaire de Diourbel, ancien enfant de troupe du Prytanée militaire de Saint-Louis, a déjà signé quatre chefs-d'œuvre littéraires. Une nouvelle, «La Cale» (2014), qui a gagné l'illustre prix Stéphane-Hessel. Son premier roman, «Terre ceinte», publiée l'année suivante et qui confirmait le talent majuscule du jeune homme à 25 ans. L'œuvre lui vaut le prix Ahmadou Kourouma, le Grand prix du roman métis et le Prix du roman métis des lycéens la même année.

En 2017, il publie «Silence du chœur» qui est distingué du Prix littéraire de la Porte dorée, du prestigieux Prix Littérature monde 2018 et du Prix du roman métis des lecteurs de la ville de Saint-Denis. Le même livre l'amène, fait historique, en finale du Prix des Cinq Continents de la Francophonie. En 2018, il sort son dernier roman, «De purs hommes». Le parcours de son œuvre parle assez pour le brio de celui qui a subi ses études supérieures à l'École des hautes études en sciences sociales (Ehess).

Abdoulaye Racine Senghor, coordinateur du Comité de lecture Sénégal du Prix des Cinq Continents de la Francophonie, s'enthousiasme du génie de Mbougar Sarr. «Bien que jeune, il fait preuve d'une maturité étonnante. Maturité dans les sujets très sérieux qu'il aborde, la finesse de son approche des sujets souvent délicats et surtout son écriture qui révèle, par ailleurs, un très riche intertexte scientifico-philosophico-littéraire à vous saisir pour de bon», témoigne le critique littéraire. Celui-ci pense que le jeune auteur va aller plus loin au vu des esquisses qu'il distille de temps en temps dans les réseaux sociaux et du rythme de ses publications

ABDOULAYE RACINE SENGHOR, CRITIQUE LITTÉRAIRE

«Leur particularité, c'est d'abord une culture littéraire avérée»

Le critique littéraire Abdoulaye Racine Senghor analyse la montée de jeunes auteurs sénégalais au talent avéré.

Il est souvent indexé un manque de relief et de maîtrise littéraire dans le grand lot des publications des jeunes auteurs. Toutefois, certains tels Mbougar Sarr, Elgas ou encore Ndèye Fatou Fall Dieng Falia se distinguent brillamment dans la mêlée. Selon vous, qu'est-ce qui fait leur particularité ?

De jeunes auteurs se distinguent, auprès de brillants anciens. Vous en avez cité certains. La liste est plus longue. Ce qui fait la particularité de ces écrivains reconnus, c'est, je le répète, que d'abord ils ont une culture littéraire avérée. C'est fondamental, à mon sens. Un auteur est avant tout un grand lecteur, quelqu'un qui a fréquenté les livres abondamment et qui peut être un interlocuteur agréable à côtoyer. C'est quelqu'un qui a un point de vue argumenté sur les livres et qui, à partir de ce capital amassé au fil des pages, peut faire vraiment œuvre de création et d'originalité. Ils maitrisent également la langue de leur écriture et ils peuvent lui imprimer leur vouloir, leur choix de forme. En ce sens, ils sont les continuateurs des grands classiques africains dont ils ont réussi à se départir pour «trouver du nouveau».

Il faut se féliciter de l'engouement que suscite l'écriture littéraire chez les jeunes et, parfois, tardivement, chez de moins jeunes. Je rappelle que la plupart de nos grands écrivains tels que Senghor, Cheikh Hamidou Kane, Cheik Aliou Ndao, Aminata Sow Fall, Ken Bugul, Mariama Ndoye, Boris Diop, Mbougar, bref quasiment tous, ont commencé à écrire très jeunes. Je ne voudrais pas parler de précocité, mais enfin, le fait est là. Le fait qui signifie peut-être l'éclosion de talents, leur révélation quand ils sont étudiants ou juste après. Il faut accepter également que, dans le domaine littéraire, comme dans bien d'autres domaines, il y a du bon et du moins bon. Cela dit, nous devons, en effet, reconnaître quelques insuffisances dans cette foison d'ouvrages que, sans doute, compenserait la remise du métier sur l'ouvrage ou, carrément, l'apprentissage de l'art.

De votre avis, qu'est-ce qui fait que la sublimation et l'entraînement du lecteur vers l'imaginaire soient de plus en plus aussi peu présents dans les œuvres de la nouvelle génération ?

Disons que l'œuvre littéraire est une totalité signifiante. S'il est possible et même nécessaire de l'analyser, il est difficile d'en isoler des aspects sauf pour les besoins de cette analyse. Le tout devant converger vers une appréciation qui place l'ouvrage à tel ou tel autre niveau. C'est donc la somme de l'ouvrage faite de «l'histoire», de la démarche narrative et de l'écriture qui produit les impressions que nous laisse sa lecture. Je ne pense pas d'ailleurs qu'un livre puisse ne pas atteindre nos imaginaires. Quant à la sublimation, elle procède d'une haute maîtrise du sujet par l'auteur. C'est sans doute là qu'il y a problème comme indiqué plus haut.

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