Sud-Soudan: "La chirurgie de guerre exige un engagement total"

interview

Entretien avec Carina Ginaserra, chirurgienne de guerre, qui exerce en ce moment à l'Hôpital militaire de Juba, au Soudan du Sud. Ce qu'elle retient de son expérience ? Un quart des blessés par balle pris en charge sont des femmes et des enfants.

Qu'est-ce qui vous a poussée à rejoindre une organisation humanitaire et exercer la chirurgie de guerre ?

Je voulais mettre toutes mes connaissances et compétences au service des personnes qui en avaient le plus besoin. Jusque-là, je n'avais pratiqué que la chirurgie générale en Argentine, et j'ai dû apprendre beaucoup de choses pour être en mesure d'opérer des blessés de guerre et de répondre à leurs besoins spécifiques. La chirurgie humanitaire vous confronte à des problématiques de santé complexes qui exigent de votre part un engagement total.

Votre mission au Soudan du Sud est-elle la première pour le CICR ?

Non. Ma première mission, c'était à Maiduguri, au Nigéria. Une expérience intense, avec beaucoup d'urgences à traiter, d'afflux de blessés. Il fallait aussi prendre en charge les membres des communautés déplacées en attente de soins chirurgicaux qui vivaient aux alentours de la ville.

Ensuite, j'ai été envoyée à Goma, en République démocratique du Congo, où nous traitions essentiellement des blessures par balle ou à l'arme blanche.

Actuellement, je suis en poste à Juba, au Soudan du Sud, où je m'occupe des blessés qui arrivent des quatre coins du pays. Un quart des blessés par balle que nous prenons en charge sont des femmes et des enfants victimes du conflit armé non international et de la violence armée.

En quoi l'exercice de la chirurgie dans des pays en proie à un conflit armé est-il plus difficile ?

Le plus dur, c'est de parvenir à « réparer » du mieux possible les patients blessés. Dans bien des cas, les blessures dont ils souffrent modifient radicalement leur existence ; certains par exemple devront vivre avec un handicap physique le restant de leurs jours. Mon travail, c'est d'atténuer autant que faire se peut les conséquences de leurs blessures et de faire en sorte qu'ils puissent vivre une vie aussi normale que possible.

Au Soudan du Sud, après des décennies de conflit, l'accès aux soins de santé demeure très limité. Nombre des blessés par balle qui sont transportés au sein des deux unités chirurgicales soutenues par le CICR arrivent trois ou quatre jours après avoir été touchés, ce qui augmente le risque d'infection et de complications. Si les communautés avaient des structures médicales près de chez elles, ça n'arriverait pas. Entre janvier et décembre 2020, nous avons pris en charge 438 blessés par balle, et 124 sur la seule période allant de janvier à mars 2021.

Que pouvez-vous nous dire de la situation des personnes que vous prenez en charge ?

Après des décennies de guerre, les communautés du Soudan du Sud, plus jeune pays au monde, font face à de nombreuses difficultés. Les conséquences humanitaires des cycles de conflits et de violence armée qu'a connus le pays limitent les perspectives d'avenir des gens - quand elles ne les en privent pas purement et simplement. Ils doivent se déplacer d'un endroit à un autre et se trouvent dans l'impossibilité de produire leur propre nourriture. Leurs biens sont pillés, leurs maisons incendiées.

Beaucoup sont tués ou blessés. La plupart vivent dans des régions reculées dépourvues d'accès à l'eau potable et aux autres services essentiels comme les soins de santé ou l'éducation. On estime que près de 65% des femmes et des filles sont victimes de violences sexuelles à travers le pays.

Pour reconstruire leur vie, rétablir leurs moyens de subsistance et élever correctement leurs enfants, les familles ont besoin de paix, de sécurité et de stabilité sur la durée, sans devoir constamment craindre pour la vie des leurs à cause de la violence et faute d'accès aux services de santé.

À quoi pensez-vous quand vous partez travailler le matin ? Quelles sont vos motivations, vos peurs ?

J'espère trouver mes patients en meilleure forme à mon arrivée à l'hôpital. J'ai peur de découvrir qu'ils souffrent de complications ou de problèmes de santé que je n'avais pas anticipés. Mais ma plus grande peur, c'est de ne pas arriver à sauver un patient malgré toutes mes compétences et ma bonne volonté.

Avez-vous été marquée par certains de vos patients ?

Oui, beaucoup d'entre eux m'ont marquée. Je suis vite gagnée par l'émotion quand je pense à eux, même si ce n'est pas vraiment admis de la part d'un chirurgien. Je me souviens en particulier d'un jeune patient, Jacques.

Il avait 18 ans quand il a été admis à l'hôpital de Goma où je travaillais à l'époque, pour une blessure à l'arme blanche. Il était 2 heures du matin. Nous l'avons immédiatement transporté au bloc. Il fallait lui ouvrir la poitrine rapidement. Natalie, l'anesthésiste, et moi avions pleinement confiance l'une dans l'autre mais c'était un cas difficile et nous avions peur de ce qui pouvait se passer. Le patient avait été blessé au cœur, au niveau du ventricule droit.

Je n'avais encore jamais pratiqué d'opération à cœur ouvert de toute ma carrière médicale.

L'opération a été longue et difficile mais tout s'est bien terminé. Le jour suivant, toutefois, nous avons découvert que la lame avait perforé la paroi entre les deux ventricules, provoquant un œdème pulmonaire - le genre de blessure qu'on ne peut pas soigner sur le terrain. Après une longue convalescence et beaucoup d'efforts, Jacques a repris du poil de la bête mais il est rentré chez lui avec une maladie cardiaque qui requiert un traitement.

C'est lui sur la photo ci-dessous. C'est un garçon adorable, timide et respectueux, et il a le plus beau sourire que j'ai jamais vu.

Quelles sont les forces et les compétences requises pour travailler sur le terrain ?

Il les faut toutes !

Il faut être fort et indépendant tout en sachant travailler en équipe, être doté d'une patience à toute épreuve, savoir gérer les situations stressantes et les opérations complexes, et aussi avoir une bonne résistance émotionnelle pour ne pas se laisser abattre après le décès d'un patient ou lorsque les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous.

Il faut aussi accepter d'être loin de ceux que l'on aime, conserver une certaine distance et supporter la solitude en se nourrissant de la gratitude de ceux que l'on a aidés.

Et ne jamais oublier que soigner et aider les autres est un magnifique cadeau de la vie.

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