Ile Maurice: Problématique - Un Budget mortifère

Le Budget 2021-2022 revêtait une importance capitale car l'enjeu était de jeter les bases d'un plan de sauvetage et de relance/transformation de l'économie.

Ce plan passe par un changement de notre modèle de développement. C'est dire les défis et les enjeux, avec pour toile de fond le dérèglement climatique et notre vulnérabilité, la crise structurelle globale et sectorielle pré-Covid 19 que la pandémie a accélérée et amplifiée. Pour relever les défis de cette crise inédite, une mobilisa- tion de toutes les énergies, intelligences et volontés, autour d'un projet de société, est cruciale. Or, le Budget 2021-2022 n'a pro- posé aucune perspective en ce sens. Renganaden Padayachy a encore une fois «pass dan fail», avec un cocktail de médiocrité et d'irresponsabilité.

Résilience, Reprise et Relance

Le Budget 2021-2022 a été, à juste titre, critiqué par pratiquement tous les acteurs du développement. Les partis poli- tiques de l'opposition parlementaire et extra-parlementaire, les spécialistes et experts crédibles en général, et équilibrés dans leurs appréciations, sont sceptiques, pour dire le moins. Le point commun des critiques est que c'est un Budget qui ne répond pas aux critères/normes élémentaires d'un Budget, tant sur le fond que sur la forme. Oui, c'est un Budget «confetti», c'est du réchauffé, à l'exemple du Rivière des Anguilles Dam, du complexe sportif à Triolet et des 12 000 logements sociaux. Ce Budget souffre d'un manque criant de sens élémentaire des priorités, eu égard aux problématiques à court, moyen et long termes, d'une stratégie pour décliner l'objectif énoncé des trois R - Résilience, Reprise, Relance. Nombreux sont ceux qui ont aussi relevé et dénoncé, avec raison, la manipulation des chiffres.

La présentation du Budget était une occasion de tenir un discours courageux de vérité à la population pour faire état de la situation sur l'impact réel de la pandémie du Co- vid-19 sur l'année écoulée. Et aussi les perspectives pour les années à venir en intégrant les tendances et scénarios de l'économie mondiale où évolue l'économie nationale. C'est le sens de responsabilité dont on doit s'attendre d'un ministre des Finances et de la planification économique, qui a la difficile tâche de fixer les orientations pour sauver et relancer l'économie.

Manipulation des chiffres

Après avoir décortiqué le discours du Budget et ses annexes, ceux maîtrisant l'économie et les finances publiques ont tous relevé que les chiffres des six principaux indicateurs économiques ont été soit manipulés soit faussés. Il en est de même des autres indicateurs/estimations comme la taxe sur la valeur ajoutée, l'Income tax ou la Corporate tax.

La croissance de 9 % du produit intérieur brut (PIB) pour 2021-2022 est contraire aux prévisions d'organisations telles que la Mauritius Commercial Bank, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. C'est une vue de l'esprit. La dette publique est, en réalité, de 103 % du PIB et non de 95 %. Il en est de même du déficit budgétaire, qui est de 19,2 % et non de 5,6 %. Quant au chômage, le taux n'est pas de 9,2 % mais bien de 16,4 %, soit plus de 100 000 chômeurs. Ce dernier nombre risque d'augmenter avec la fin de la perfusion, qui a été étendue à décembre 2021. La dépréciation de la roupie fait que l'inflation réelle est su- périeure à l'inflation officielle pour se rapprocher de 5 % d'ici décembre, affectant plus sérieusement ceux au bas de l'échelle.

Opacité, transparence et confiance

L'année dernière, la Mauritius Investment Corporation (MIC) a opéré dans une totale opacité par rapport aux conditionnalités du soutien aux grosses entreprises. On retrouve cette même opacité dans le Budget 2021- 2022, dont le pouvoir discrétionnaire du ministre des Finances, notamment pour certains permis et autorisations aux étrangers. Si l'ouverture est nécessaire, elle peut vite muer en braderie. Nous avons, de triste mémoire, la vente de passeports. Contraire à la bonne gouvernance, l'opacité est sous l'œil vigilant d'institutions internationales et d'investisseurs. La bonne gouvernance, rappelons-le, est gage de confiance pour notre centre financier, qui se trouve sur la liste noire et grise.

Quel développement ?

La relance passe par la croissance de l'investissement privé, qui en est le carburant. Or, l'investissement privé national est en panne car les gros conglomérats mauriciens sont fortement endettés et la majeure partie des investissements privés étrangers est concentrée dans l'immobilier et l'habitat de luxe. L'investissement public dans les infrastructures - bâtiments et drains - qui dépend de l'importation de pratiquement tous les intrants et de l'emploi de la main-d'œuvre étrangère, apporte très peu de valeur ajoutée à l'économie nationale. La crise structurelle globale et sectorielle exigeait un nouveau modèle de développement, plus conforme aux exigences du développement durable en termes de transition écologique et digitale. À la place, nous avons eu droit à des mesures palliatives, s'inscrivant dans la logique de la continuité du business as usual. C'est encore et toujours le tout béton, y compris pour la construction de drains, présentée comme le moteur de la croissance.

La connectivité, l'aérien et le tourisme

Le Budget 2021-2022 annonce l'ouverture, en deux temps, des frontières, et projette l'arrivée de 650 000 touristes pour les prochains 12 mois. Mais fait troublant, il n'y a pas un mot sur Air Mauritius, qui depuis plus d'un an, est sous administration volontaire. Plusieurs facteurs vont influencer la reprise du secteur touristique : une politique de desserte aérienne, la finalisation des modalités concrètes du protocole sanitaire entre les autorités et les opérateurs de la chaîne de voyages, une campagne de promotion innovante et performante de la destination pour atteindre les arrivées touristiques attendues, l'évolution de la pandémie dans nos principaux marchés sources, et un dialogue constant entre les acteurs du secteur.

Environnement, gestion des risques

L'écodéveloppement et l'agriculture - et le plan d'aménagement du territoire qui y est lié - sont des pôles stratégiques d'un nouveau modèle de développement. Les rares mesures annoncées ne sont pas à la hauteur des enjeux où le risque tient une place importante. La pandémie actuelle et celles prédites, le naufrage du MV Wakashio, ainsi que les fortes saisies de drogue, sont autant de signaux indiquant que les menaces et les risques feront partie du tableau futur. On se serait attendu que le Budget intègre, comme il se doit, cette dimension pour jeter les bases sur différents fronts, soit entre autres notre système de santé publique, la logistique pour assurer la sécurité de nos eaux territoriales et de nos frontières.

L'économie bleue, qui a un énorme potentiel au sein de notre État-Océan, dont on nous parle depuis maintenant plus de 15 ans, reste encore à l'état d'effet d'annonce. Le pays a tous les ingrédients pour initier un plan d'action digne de ce nom. Ce pilier potentiel est source de création de richesses, au-delà de la pêche et de la création d'emplois pour les gens de la mer, et retenir les jeunes diplômés et chercheurs formés dans ce domaine. Or, dans le Budget, il n'a été question que d'augmentation de Rs 50 dans l'allocation de mauvais temps pour les pêcheurs !

Éducation, jeunesse et plan de compétence

Ce Budget aurait dû envoyer des signaux forts à la jeunesse, soit une ambitieuse politique, porteuse pour la jeunesse dans ses espoirs, ses préoccupations sur l'avenir et ses perspectives. Cette politique comporte plusieurs volets - chômage, éducation, formation, sports et loisirs, qualité de vie, arts et culture. Il y a un manque total d'imagination et d'innovation pour un plan de compétence débutant avec la petite enfance conformément aux exigences actuelles et à venir dans un monde, qui connaît de profondes mutations structurelles - transition digitale, transition écologique. En dépit de tous ses atouts pour devenir un pilier du modèle de développement, le secteur de l'art et la culture n'a eu droit qu'à une promesse de statut professionnel pour les artistes.

Écosystème sociopolitique post-budgétaire

Le risque que le pays se dirige vers la banqueroute - avec pour référence la Grèce - a été évoqué par des autorités, experts et institutions. C'est pour dire que l'économie nationale va être sous forte pression dans un contexte de capital-confiance dilapidé.

Et avec pour toile de fond, un écosystème socio-politique animé par des dynamiques plus ou moins préoccupantes pour la dynamique sociale globale.

Il y a l'affaire Betamax avec ses différents volets, dont l'incident au Lunch room du Parlement, qui est révélateur de la tension violente entre le Mouvement socialiste militant et le Parti travailliste. L'affaire Kistnen et l'interrogatoire de l'ancien ministre Yogida Sawmynaden par les Avengers sont fortement médiatisés, et révèlent les dysfonctionnements de nos institutions - dont la police - et l'état de la gouvernance. Cette affaire est loin d'être terminée. La magistrate, qui préside cette commission d'enquête, fait l'objet d'une attaque frontale de la part du MSM (MSM) sur les réseaux sociaux.

La posture/imposture toxique des complotistes et leurs complices sur la question du vaccin contre le Covid-19 et de la campagne vaccinale est dangereuse. Elle exploite la peur, la confusion et le doute, et est objectivement mortifère pour la population en raison du risque sanitaire qu'elle fait peser sur tous les habitants. Elle est aussi potentiellement asphyxiante pour l'économie du pays dont la relance passe par l'ouverture maîtrisée des frontières, avec un protocole sanitaire approprié.

La mécanique orange, forte des gros moyens dont elle dispose - y compris une solide majorité au Parlement - continue à bafouer les règles de base de la démocratie parlementaire et s'enfonce dans l'autocratie en s'appuyant sur un argumentaire médiocre, dégoûtant et truffé de post-vérités. Sa stratégie reste celle du «seul-contre-tous» et elle n'en a cure si le budget va accélérer la descente aux enfers et conduire le pays à la banqueroute.23 juin 2021

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