Afrique de l'Est: Après la chute de Mekele, le retour du face-à-face entre les Tigréens et l'Erythrée

En Éthiopie, la situation est encore mouvante dans le Tigré, alors que l'armée fédérale s'est retirée et que la rébellion tigréenne a reconquis désormais une bonne partie de la province... Mais du côté de l'autre acteur controversé de la guerre, l'Érythrée, le silence est total. Les troupes érythréennes, accusées de multiples crimes, se sont repliées sur la frontière. De l'avis de plusieurs observateurs, la ligne de front entre les Tigréens et l'Érythrée du président Issayas Afewerki s'est reformée : un face-à-face très dangereux qui a déjà endeuillé l'histoire récente de la région

De l'avis d'un familier des dirigeants tigréens, l'un de leurs buts de guerre est clair : « marcher sur Asmara ». Et du côté érythréen, on prend la menace au sérieux. Comme toujours lors des moments critiques, l'électricité est très rare ces derniers jours, racontent les familles restées en contact avec leurs proches dans le pays, et le gouvernement reste silencieux.

« À l'évidence, les signaux indiquent qu'ils ont peur », explique le politiste érythréen Saleh Younis. La preuve, selon lui : la seule communication officielle depuis la chute de Mekele est un tweet du ministre de l'Information suggérant seulement entre les lignes que, pour Asmara, la guerre contre l'ancien TPLF continuait. Yemane Ghebremeskel y énumérait plusieurs batailles remportées par l'Érythrée entre 2000 et 2016 et rappelait le mantra répété par le président Issayas Afewerki depuis le déclenchement de la guerre en novembre dernier : « Game over » (« La partie est perdue »).

D'un point de vue militaire, le rapport de forces n'est pas clair

Maintenant que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed s'est mis hors-jeu en retirant son armée sans combattre, « Issayas Afewerki a compris que le Tigré est perdu », avance l'ancien diplomate érythréen Fathi Osman, aujourd'hui en exil. « Mais l'objectif qui l'avait conduit dans le Tigré est intact : sa volonté de détruire l'ancien TPLF une fois pour toutes. Pour lui, comme pour le TPLF d'ailleurs, c'est eux ou lui », dit-il.

En effet, ce face-à-face n'est pas nouveau, et il est de sinistre mémoire. Après une alliance de circonstances contre la dictature de Mengistu, le TPLF dominant l'Éthiopie et les Érythréens dirigé par Issayas Afewerki se sont déjà livrés une guerre dévastatrice entre 1998 et 2000, pour le contrôle de quelques villages. Si aujourd'hui ces territoires sont sous le contrôle des Érythréens après avoir été occupé pendant vingt ans par l'Éthiopie, la guerre n'a jamais été véritablement soldée. « Et son règlement, rappelle Fathi Osman, a certes servi de prétexte pour faire la paix avec l'Éthiopie et pour obtenir pour Abiy Ahmed un prix Nobel de la paix. Mais il a aussi servi de prétexte pour l'intervention érythréenne meurtrière dans le Tigré ».

Toutefois, d'un point de vue militaire, le rapport de forces n'est pas clair. Saleh Younis, toujours bien informé sur le premier cercle du pouvoir, indique de son côté qu'à ce stade, il lui est impossible de savoir si l'armée érythréenne a les capacités de résister à un assaut tigréen, ni si la rébellion tigréenne a les moyens d'envahir l'Érythrée. L'ancien diplomate Fathi Osman ne se prononce pas non plus, mais estime que les Tigréens perdraient au moins en cas d'invasion « l'avantage politique gagné lors de cette reconquête éclair de leur territoire » et leur « position de force politique ».

L'effort des chancelleries occidentales : éviter une escalade

Des sources diplomatiques à Addis-Abeba indiquent, du reste, que tout l'effort des chancelleries occidentales ces derniers jours est d'éviter une escalade, notamment un débordement des combats dans la province de l'Amhara, dont les milices ont participé à la guerre, et de l'autre côté de la frontière érythréenne.

Dans ce contexte, il est difficile d'anticiper le prochain coup de belligérants. « Mais celui qui devrait avoir peur, précise Saleh Younis, c'est Abiy Ahmed. Dans son communiqué de victoire, le gouvernement tigréen fait un parallèle entre Abiy et le Derg [le comité militaire dirigé par le colonel Mengistu Hailemariam jusqu'à son renversement par le TPLF en 1991, NDLR], et ne mentionne même pas Issayas. Donc pour le TPLF, nous sommes dans la même situation qu'en 1990, lorsque ses dirigeants ont compris que s'ils prenaient le contrôle du Tigré, mais qu'ils ne détruisaient pas le Derg, ce dernier resterait une menace permanente. »

Le brusque renversement des rapports de force entre Addis-Abeba, le Tigré et l'Érythrée a donc renvoyé les protagonistes non loin de leur point de départ. Comme si huit mois de guerre n'avaient, au fond, pas servi à grand-chose d'autre qu'à causer d'innombrables souffrances.

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