Ile Maurice: Bourse de Maurice - Regis Holdings, cotation suspecte et nouvelle saga financière

«On craint que la Stock Exchange of Mauritius ait bien pu être utilisée pour bouger des fonds dont la provenance est douteuse», écrit un journaliste maltais d'investigation dans un long article paru début juin. Au cœur de son enquête : Regis Holdings, une compagnie offshore domiciliée à Maurice, qui est parvenue à se faire coter puis dé-lister à la bourse sans vendre une seule action. Tout cela avec un actionnaire dont le «track-record» fait sourciller...

Derrière les mots techniques - bourse, cotation, holding, audit, merger - de l'antipathique jargon «corporate», se déroule une histoire qui vient encore mettre à mal la réputation financière de Maurice et qui fait entrer la Stock Exchange of Mauritius (SEM) dans la spirale des «pointés du doigt pour leur légèreté» après les faiblesses de l'Independent Commission against Corruption (ICAC) et de la Financial Services Commission (FSC).

En somme, c'est une compagnie offshore basée à Maurice, Regis Holdings, qui se fait coter à la Bourse de Maurice. Cela veut dire qu'elle veut mettre ses actions en vente au public pour lever des fonds. Le fait même que la SEM l'accepte en mars 2019 est une première source d'interrogation. Car parmi les actionnaires de Regis Holdings, il y a un certain Olivier Bernard. L'homme était le no 2 d'une des filiales de Sonangol, compagnie pétrolière angolaise largement citée dans l'enquête #LuandaLeaks ayant mené à la chute de la femme la plus riche d'Afrique et de tout son empire. Regis, fournisseur de logistique dans l'industrie pétrolière et dont l'opération est basée en Afrique du Sud, était un important fournisseur de services à Sonangol. Était-ce suffisant pour refuser à Regis son entrée en bourse ?

«La SEM a recours à une firme britannique pour le due diligence et les actionnaires de Regis ont certainement dû passer le test. Nous nous basons sur les comptes audités signés par des chartered accountants. La SEM n'est pas censée ré-auditer les comptes. S'il y a un problème sur la provenance des fonds d'une compagnie - ce qui n'a pas été établi jusqu'ici pour Regis - c'est aux auditeurs d'assumer», explique à l'express Sunil Benimadhu, le directeur de la SEM.

Infraction au règlement

Les comptes de Regis, justement, c'est le deuxième problème. Plusieurs sources indiquent à l'express que la holding n'a pas soumis ses comptes comme il le fallait - audités, signés, certifiés - pendant qu'elle était listée en bourse. C'est d'ailleurs ce qu'écrit un journaliste maltais qui a enquêté sur Regis. Selon lui, «Regis never published their full audited accounts». Ce que confirment plusieurs de nos sources non-officielles mais le démenti de la SEM est formel. «Les comptes audités de Regis étaient toujours disponibles quand il le fallait selon les listing rules», réplique Sunil Benimadhu. C'est aussi ce qu'a dit le nouveau partenaire de Regis (celle-ci a, après son passage à vide en bourse, procédé à un échange d'actions hors-bourse pour racheter une entreprise maltaise lourdement endettée) au journaliste maltais qui s'est intéressé de près à ce deal. Celui-ci maintient que seul un «condensed and consolidated financial report has been published, only for the year Regis was listed».

C'est une des questions qu'il faudra tirer au clair. Ajoutez-y le fait que Regis au final n'a jamais mis une seule action en vente au cours de l'année durant laquelle elle était cotée en bourse alors qu'elle s'était engagée à le faire. Des whistleblowers estiment que c'est une infraction au règlement et que cela prouve que la SEM «s'est fait avoir», ou «a fermé les yeux». Une première réponse de la SEM à ce sujet, c'est que la compagnie a sans doute changé d'avis et de stratégie, ce qui est tout à fait normal.

Ce qu'il faut mettre au crédit de la SEM par contre, c'est que contrairement à la FSC, qui se contente toujours de réponses sommaires aux requêtes de l'express au sujet de ses enquêtes financières (et là encore elle fait mieux que l'ICAC), la SEM, elle, au moins s'est engagée dans une conversation plus ou moins ouverte avec notre rédaction.

Des échanges qui ne font que commencer, puisque les interrogations et potentielles zones d'ombre restent nombreuses. Au cours de cette semaine, l'express va s'intéresser aux «anomalies» des comptes de Regis, ses management companies, ses comptables, ses auditeurs

Pourquoi une entreprise litigieuse voudrait-elle se montrer en bourse ?

Le fonctionnement basique de la bourse c'est que c'est une plateforme qui permet à n'importe qui d'acheter ou de vendre des actions des entreprises en fonction de leurs «expected performances». Celles-ci peuvent aussi lever des fonds en bourse à travers l'émission de nouvelles actions. Puisqu'être coté en bourse implique la publication régulière des comptes audités et être soumis à des examens minutieux, la bourse est perçue comme un certificat de «patte blanche». Voilà pourquoi toutes les entreprises présentes en bourse se targuent d'être «listed». Il revient ainsi aux administrateurs de la bourse de s'assurer que les compagnies qu'elle accepte sont «clean». Car si jamais il s'avère que l'argent sale a pu transiter par la bourse, c'est tout le marché (toutes les entreprises listées, tous les actionnaires, tous les traders) qui sont susceptibles d'être égratignés par une perte de crédibilité de la plateforme en question. Dans les finances, locales ou mondiales, la réputation est cruciale. Le «blacklisting» de la juridiction financière de Maurice par l'Union européenne, et notre présence sur la liste grise du GAFI en attendant la visite d'une délégation en octobre, est une illustration parfaite de l'importance de la «réputation».

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