Ile Maurice: Négligence médicale alléguée - Le couple Antoine revient sur la perte de ses triplés

Que s'est-il passé qui aurait pu causer la mort de leurs triplés, nés prématurément ? Pourtant, même risquée, la grossesse d'Anaïs Antoine semblait bien se dérouler, comme le lui ont si souvent rassuré ses médecins. Trois mois après l'événement traumatisant qu'ils ont vécu, Gary et Anaïs Antoine racontent la perte de leurs enfants et parlent de négligence médicale. La Santé se retrouve avec un énième cas sur les bras. Une enquête est ouverte en parallèle à une autre, policière.

450 grammes, 625 grammes et 620 grammes, c'est les poids de Slimane, Alyanna et Ky-mani respectivement. Les triplés prévus pour fin juillet/début août, mais qui sont venus plus tôt en avril, n'ont pas survécu. Ils sont morts à des jours d'intervalles. «Ils ne sont qu'à 23- 24 semaines et ne sont pas viables... » Ces mots ne cessent de résonner dans la tête de leurs parents, Gary, 31 ans, et Anaïs, 24 ans. Depuis, ces habitant de Tyack sont anéantis, surtout à l'approche de ce qui aurait dû être la date de naissance. Le couple Antoine a porté plainte pour négligence médicale au poste de police de l'hôpital de Rose-Belle.

Deux mois après cet événement douloureux, touchés par l'histoire de la famille Quirin, ils ont décidé d'en parler au grand jour. D'autant que le gynécologue qui suivait Anais Antoine est le même impliqué dans le cas de Virginie Quirin, qui a accouché d'un bébé prématuré, en février, et déclaré mort, alors que bien vivant, à la naissance. Leur objectif : que cesse la négligence à l'hôpital.

En novembre 2020, Anaïs Antoine apprend qu'elle est enceinte. C'est le début des nausées. En décembre, elle se rend chez un gynécologue du privé qui lui confirme la grossesse et, en janvier, il les informe, son époux et elle, qu'elle attend des triplés. Eux, qui ne se doutaient de rien, sont aux anges. Ils commencent à se préparer. La future maman doit être suivie de très près car sa grossesse est à risque.

Les petits risquent de naître prématurément et, pour cette raison, faisant confiance à notre service de santé publique, elle suit aussi des traitements en parallèle à l'hôpital car on y dispose d'incubateurs sophistiqués. Elle se rend alors deux fois par semaine à l'hôpital Jawaharlal Nehru, Rose-Belle, pour des rendez-vous et, à chaque fois, son gynécologue la rassure pour lui dire que tout va bien se passer même si sa grossesse est à risque.

Le 15 avril, elle se présente à l'hôpital pour son rendez-vous. Elle souffre de douleurs atroces et son médecin l'ausculte et l'informe que tout va bien et que le rythme du cœur des bébés est normal, qu'elle peut prendre du paracétamol pour les douleurs. Dans la soirée du lendemain, les douleurs deviennent de plus en plus persistantes et elle a des fuites d'eau. Elle se rend à l'hôpital et dans le casualty, les médecins de service tardent à l'examiner. Après l'auscultation, alors qu'un membre du personnel soignant la conduit aux toilettes, elle perd les eaux. On l'admet et dans la nuit, encore une fois, son médecin l'examine et la rassure. Le lendemain matin, un généraliste l'ausculte de nouveau et constate que son col est ouvert. On la conduit en salle d'accouchement et on lui demande de pousser. «Je n'avais pas de contraction. J'ai poussé pendant une heure, au final, rien ne sortait. On m'a alors reconduite en salle de repos», confie Anaïs.

Aux alentours de 14 heures, elle commence à avoir des contractions. Mais les infirmières lui expliquent que ce ne sont pas les contractions «qu'il faut». «Pa sa kontraksion-la sa madam.» Dimanche matin, elle accouche d'un petit garçon «macérer». Le cordon ombilical du fœtus l'a étranglé et il est mort-né. Son médecin n'assiste, cependant, pas à l'accouchement. Son époux n'a pas de chance de voir son premier enfant. Dans la journée, les médecins expliquent à la jeune femme que son col se referme, ce qui serait une bonne chose.

Lundi, en se rendant aux toilettes, elle constate qu'elle saigne. Elle a peur et ne veut que ce moment arrive maintenant, d'autant plus que les médecins n'ont pas cessé de lui dire, si les bébés naissent maintenant, ils ne seront pas viables. Alors qu'une infirmière part chercher récupérer une chaise, Anaïs accouche de son deuxième enfant, Alyana, sur son lit. Elle fait 625 grammes. La petite pleure au bout de trois secondes. Quoi qu'elle est angoissée, la jeune femme est soulagée que la petite se porte bien. Et au bout de 15 minutes, le troisième suit. Ky-mani se positionne par le siège et les médecins qui entourent Anaïs la rassure et retournent la position du bébé. «On m'a demandé d'avoir du courage pour pousser.» L'accouchement se passe bien et le petit fait 620 grammes. Elle est aussitôt transportée à la salle d'accouchement pour enlever les placentas.

Mardi, on l'informe que sa petite fille n'a pas survécu. Ky-mani est, lui, transféré à l'hôpital de Flacq pour être placé dans un incubateur plus adapté. Le petit a aussi besoin de transfusions sanguines de sa mère. Le même jour, le gynécologue la revoit et lui explique qu'elle devra subir un curetage. Et lui donne rendez-vous dans un mois. À sa décharge, elle se rend dans un magasin de vêtements, pour acheter des vêtements pour les funérailles de Alyanna, prévues pour le vendredi. À leur retour à la maison, Gary Antoine reçoit un appel de l'hôpital de Flacq concernant Ky-mani. On lui explique que les poumons du petit saignent. Au bout de quelques heures, il reçoit un autre appel qui change tout le sens de leur vie...

Les funérailles de Alyanna et de Ky-mani ont lieu samedi, à l'église de Mahébourg. Après deux semaines, elle saigne abondamment et perd des cailloux. Elle se présente aux urgences dans une clinique et le médecin de service lui explique qu'il y a toujours des cailloux dans son ventre. Elle subit un autre curetage.

Ses accouchements ont été un calvaire pour Anaïs. Perdre les trois enfants qui grandissaient en elle est traumatisant. Anaïs et Gary Antoine ont dû se reconstruire avant d'en parler publiquement. En voyant l'affaire Quirin, ils ont décidé que, maintenant, c'est le moment d'en parler.

Nous avons sollicité la version d'une source au ministère et celle-ci nous a expliqués qu'une enquête est en cours à leur niveau pour faire la lumière sur les circonstances ainsi qu'une enquête policière en parallèle.

Un manque de gynécologues décrié

Après les couples Ram et Nakeed, deux autres cas de négligence médicale allégués sur des naissances à l'hôpital se rajoutent à la liste : ceux des bébés Quirin et Antoine. Plusieurs spécialistes des secteurs public et privé convergent vers le constat d'un manque de gynécologues et le besoin d'une meilleure planification du service, surtout avec des accouchements plus compliqués aujourd'hui. Comment ? Explications.

Alors qu'elles se préparaient à donner la vie, plusieurs mamans ont vécu une tragédie : la mort de leur nouveau-né à la naissance. Depuis le début de 2021, quatre cas de négligence médicale allégués ont été rapportés à l'hôpital, nécessitant l'institution d'enquêtes. Pourquoi ? Dans le public comme privé, une des raisons invoquées est le manque de gynécologues dans le service médical. «Il y en a cinq ou six par hôpital. Or, ce taux aurait dû être de 15 au minimum dans chacun de ces instituts publics», constate le Dr Sattianundsingh Deonarain, secrétaire de la Government Medical and Dental Officers Association (GMDOA).

Ainsi, indique-t-il, la mise en retraite de plusieurs de ces spécialistes cause divers problèmes. «On peine à les remplacer car on n'a pas pris de dispositions pour ces départs à la retraite. On a procédé à quelques recrutements par voie de contrat puisqu'il est difficile de recourir à la Public Service Commission du fait que ces derniers sont âgés de plus de 45 ans. Aussi, on essaie de les employer par Advisorship», explique-t-il. Et avec le Covid-19, la situation se corse pour recruter des gynécologues internationaux pour venir exercer à Maurice.

Hélas, poursuit le secrétaire de la GMDOA, avec un nombre actuel qui avoisine les 30, il est difficile d'instituer un tel système dans l'immédiat. D'après la liste publiée sur le site du Medical Council, le nombre de gynécologues et obstétriciens était de 108 avec le premier spécialiste enregistré du domaine depuis 1954. De ce taux, plusieurs autres répertoriés par la suite sont maintenant à la retraite.

Pour le Dr Farhad Aumeer, gynécologue et député, «la restriction dans le nombre de gynécologues ne date pas d'hier». D'après un responsable exerçant dans le secteur public, tous départements confondus, y compris la gynécologie et l'obstétrique, souffrent d'un manque de personnel. «Mais ce n'est pas une raison pour que des négligences soient commises sur des bébés. Dans le public comme le privé, il faut que la qualité de service prime», estime-t-il.

Meilleure planification

Par conséquent, le Dr Farhad Aumeer souligne qu'il faut impérativement une meilleure planification du service de garde en gynécologie. «On doit avoir un spécialiste à l'hôpital et non à la maison. Étant donné sa spécificité, la gynécologie nécessite une intervention rapide. Dans les hôpitaux, il y a beaucoup de patientes qui arrivent. Ne pas avoir suffisamment de gynécologues, c'est une chose. Mais ne pas prendre de bonnes décisions ou avoir une surveillance anténatale adéquate, compte également», précise-t-il. Pour lui, une permanence gynécologique est nécessaire après les heures de bureau pour les urgences du soir. Il revient sur des interventions en ce sens au Parlement. Selon lui, le ministère de la Santé a reconnu qu'un travail est effectué à ce niveau. «Mais on ne peut travailler comme des tortues vu la croissance des négligences alléguées sur les bébés. Cela ne peut continuer ainsi», ajoute-t-il.

Suivi pas rigoureux

Existe-t-il d'autres explications possibles à ces cas de décès de bébés à la naissance ? «Le suivi anténatal et par ultra son ne sont pas assez rigoureux. Dans le privé, toutes les consultations y sont sujettes. Or, dans le secteur public, cela ne peut se faire», soutient le Dr Sattianundsingh Deonarain. La faute à qui ? Aux moyens mais aussi le fait que ceci ne fait plus partie des attributions professionnelles des sages-femmes désormais, indique-t-il. À cela, se greffent des facteurs qui compliquent les accouchements tels que le stress, le diabète, l'hypertension, des avortements antérieurs, entre autres.

D'ailleurs, le Dr Mithi Sooknundun Mehta, gynécologue et obstétricienne de la Clinique du Nord, explique que chaque grossesse diffère et qu'il convient de faire une analyse au cas par cas. «Si les fœtus sont multiples et avant 24 semaines, les chances de complications pendant la grossesse et à terme sont relativement considérables. On ne doit pas prendre cela à la légère. De plus, la survie d'un fœtus de moins de 24 semaines est inférieure à 50 %. Aussi, il est vital de faire le bon diagnostic dès le début et être bien au courant de l'évolution de la grossesse. Les visites anténatales doivent être plus rapprochées avec des échographies plus régulières», suggère-t-elle.

Comment y remédier ? Selon Dr Mithi Sooknundun Mehta, s'il y a effectivement un manque de gynécologues à Maurice, on pourrait en trouver dans le privé ou recruter de l'extérieur comme indiqué dans le nouveau budget. Selon le Dr Farhad Aumeer, un protocole standardisé doit être élaboré et appliqué dans tous les hôpitaux. «En gynécologie, on sait quels sont les circonstances et les patientes à risque. En sus du diabète et l'hypertension, les femmes qui ont plusieurs césariennes, des pertes d'enfants à leur actif, des maladies associées à la grossesse, sont plus vulnérables. Aussi, il faut une unité spécialisée dans chaque hôpital pour leur surveillance régulière. Aussitôt leur arrivée dans le service, on peut déclencher ce protocole de traitement», soutient-il.

Parallèlement, le médecin appelle aussi à la publication d'une liste des gynécologues accrédités par le Medical Council et prévient, de plus, contre le nombre de praticiens non spécialisés qui exercent pourtant dans la réalité. «Certains se sont fait des fortunes en prescrivant des pilules abortives. Que ceux exerçant clandestinement soient sanctionnés exemplairement par la loi. Et pour les gynécologues accrédités, il faut que les autorités y mettent bon ordre. Une grosse majorité d'entre eux fait un excellent travail alors qu'une poignée laisse à désirer au niveau de leur performance comme ils n'ont pas la formation requise», affirme-t-il.

Un consultant en gynécologie, travaillant dans cette filière depuis 40 ans, abonde dans ce sens. «Le niveau a changé. Les professionnels ne sont plus les mêmes. Par exemple, certains spécialistes n'ont pas assez de pratique. En même temps, les gynécologues doivent redoubler de vigilance face aux accouchements plus difficiles. Il faut bien évaluer les risques pour les interventions prématurées afin de prendre les meilleures décisions», déclare-t-il.

Comment cela se passet-il dans le privé ? Selon le Dr Farhad Aumeer, une vingtaine de gynécologues exercent actuellement dans les cliniques. La responsable du personnel d'une clinique privée, qui exerce depuis 30 ans, cite environ quatre à cinq gynécologues en «freelance». «Comme nous n'avons pas de maternité, ces derniers exercent pour les consultations et pour les interventions. On fait avec ce taux. Il n'y a pas de permanence gynécologique. En cas d'urgence, on demande aux patients le nom de leur médecin traitant. Un généraliste va aussi les examiner d'abord. On les réfère alors à leur gynécologue ou leur en suggèreront un», confie-t-elle.

Les décès à la naissance et césariennes en hausse

131 : tel était le nombre de «still births» enregistrés en 2019 selon le rapport des «Health Statistics». Il s'agit de bébés mort-nés, indique-t-on à Statistics Mauritius. Comparativement, ce taux était de 123 en 2018 ; de 128 en 2017 et 117 en 2016 respectivement. Quant aux césariennes pratiquées à l'hôpital comme en clinique privée, elles sont aussi en hausse. Ainsi, dans le secteur public, 4 519 ont été répertoriées en 2019, constituant 53,9 % de la totalité des accouchements.

En 2018, 4 165 césariennes ont été effectuées, soit 49 % des accouchements en général. Et en 2017, ce taux était de 4 309, représentant 47,9 % des accouchements, toujours dans le service public. En clinique privée, 2 278 césariennes ont été réalisées en 2019 contre 2 207 en 2018 et 2 113 en 2017 respectivement. Cependant, les pourcentages des accouchements au privé sont supérieurs, comparés à ceux entrepris dans les hôpitaux. Ainsi, les césariennes représentaient 62,1 % des accouchements généraux au privé en 2019, contre 59,3 % en 2018 et 57,9 % en 2017 respectivement. En combinant les secteurs public et privé, on note un taux de 6 797 césariennes en 2019 contre 6 372 en 2018 et 6 422 en 2017. En revanche, depuis les dernières années, les naissances ont chuté. De 12 862 en 2019 pour Maurice et Rodrigues, ce taux était de 12 965 en 2018 et 13 479 en 2017 respectivement.

Plus de: L'Express

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