Utiliser ce que l'on a pour obtenir ce que l'on veut: pourquoi les pays d'Afrique centrale doivent placer la comptabilité du capital naturel au cœur de leur développement

Les auteurs Nadia Ouedraogo, Issoufou Seidou, Abel Akara Ticha et Antonio Pedro soutiennent qu'il est temps d'échapper au « paradoxe de l'Afrique centrale » où les pays africains extrêmement riches en ressources naturelles nécessaires au développement mondial ne peuvent financer leurs programmes de développement sans recourir à des prêts coûteux et aide avec des ficelles attachées.
21 Juillet 2021

Par Nadia Ouedraogo, Issoufou Seidou, Abel Akara Ticha et Antonio Pedro*

Le paradoxe de l'Afrique centrale est qu'elle regroupe des pays extrêmement riches en ressources naturelles nécessaires au développement mondial. Pourtant, ces pays ne peuvent pas financer leurs programmes de développement sans recourir à des prêts coûteux et à une aide assortie de conditionnalités. La situation devient désastreuse lorsque la sous-région est confrontée à des externalités telles que l'effondrement des prix des matières premières ou une pandémie comme la COVID-19. Mais il ne devrait jamais en être ainsi !

Parmi les nombreuses métaphores utilisées pour déplorer cette situation et réveiller l'esprit des citoyens de cette sous-région afin qu'ils prennent leur destin en main, il y a celle d'un personnage royal assis sur une chaise en or, mais avec un chapeau à la main, demandant des pièces d'argent et des billets de banque aux visiteurs et aux passants. Dans cet article, nous disons qu'il est temps pour les citoyens d'Afrique centrale de se lever de cette chaise, de comptabiliser véritablement leurs richesses et de transformer leurs économies en utilisant ces bénédictions. Et la comptabilisation du capital naturel (CCN) est l'un des principaux moyens d'y parvenir.

Alors, qu'est-ce que la comptabilité du capital naturel ?

La comptabilité du capital naturel (CCN) est un audit rigoureux de la valeur économique et monétaire des ressources naturelles d'un pays, afin d'évaluer sa richesse réelle, de planifier durablement son développement et de mieux négocier le financement du développement sans sombrer dans l'endettement (comme c'est actuellement le cas pour plusieurs économies d'Afrique centrale).

La CCN est un outil relativement nouveau dans la gestion de l'environnement. Elle évalue la contribution des écosystèmes naturels à l'économie d'un pays, son niveau de dépendance vis-à-vis des systèmes naturels, le suivi des changements dans ces systèmes naturels et leurs impacts. Elle peut être comprise comme une nouvelle (et meilleure) manière de combiner les outils existants utilisés dans l'analyse économique avec les données environnementales. En d'autres termes, si le PIB est mesuré en termes de valeur totale des biens et services produits dans une économie au cours d'une année, les ressources naturelles qui offrent des services écologiques et autres devraient être incluses dans l'équation pour évaluer la véritable richesse d'un pays.

Nous soutenons que les avantages à tirer de l'intégration de la CCN dans les comptes nationaux et le schéma global de mesure de la richesse en Afrique centrale sont multiples. Ci-dessous, les 4 points à noter :

1) La CCN permettra un changement de cap dans notre trajectoire de développement

Un comptage systématique du capital naturel d'un pays et de ses services écologiques fournit des indications solides aux dirigeants pour formuler et affiner les politiques de développement et les interventions dans des domaines tels que l'environnement, la gestion des forêts, l'agro-industrie, les collectivités locales, l'économie verte et bleue. En outre, il peut aider à mobiliser des financements innovants pour une transition plus rapide vers une croissance verte, et réduire la dépendance à l'égard de l'exportation de matières premières telles que le pétrole.

Expliquons ce point à l'aide d'un exemple clair.

Les pays d'Afrique centrale disposent d'un énorme potentiel d'énergie renouvelable, estimé à 16 724 190 mégawatts (MW). Sur cette estimation, l'hydroélectricité représente 126 990 MW, le solaire 14 751 375 MW et l'éolien 1 844 125 MW. Plus précisément, la République démocratique du Congo (RDC) dispose d'un énorme potentiel hydroélectrique, notamment le deuxième plus grand fleuve du monde en termes de volume : le fleuve Congo. Alors que Inga I et Inga II, deux barrages construits le long du fleuve il y a plus de trois décennies, fournissent la majeure partie de l'électricité du pays, avec des capacités respectives de 351 MW et 1 424 MW, ils sont loin de répondre aux besoins en électricité du pays et loin d'exploiter au mieux les rapides d'Inga qui ont un potentiel hydroélectrique inexploité de plus de 40 000 MW. Ce potentiel pourrait être exploité par le projet Inga III (d'une capacité estimée à 4 500 MW) et les phases ultérieures du projet Grand Inga (d'une capacité estimée à 40 000 MW). Le Grand Inga, s'il se concrétise en six phases, sera le plus grand projet hydroélectrique du monde et pourra fournir à l'Afrique 40 000 mégawatts d'électricité supplémentaires.

La sous-région recèle également d'un énorme potentiel en matière d'énergie solaire et éolienne. En particulier, le Tchad et les parties les plus au nord du Cameroun, dans le même voisinage, présentent des opportunités incontournables pour la production d'énergie solaire et éolienne, comme l'a établi une analyse préliminaire des données géo spatiales de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA) sur les opportunités économiques le long des corridors de transport d'Afrique centrale. La sous-région peut se targuer d'avoir une moyenne de 22 000 kilojoules par mètre carré de rayonnement solaire par jour et d'une densité d'énergie éolienne de plus de 42 joules par mètre cube.

Ces vastes ressources en énergie renouvelable peuvent être exploitées pour diversifier les économies en laissant de côté les énergies fossiles afin de répondre aux besoins énergétiques nationaux croissants. Cela est essentiel pour atteindre le développement durable et la croissance verte, ainsi que pour contribuer aux efforts d'atténuation des changements climatiques dans le monde. Et pour ce faire, l'Afrique centrale peut tirer parti des investissements liés aux changements climatiques.

Dans le même ordre d'idées, l'Afrique centrale peut profiter de la course mondiale aux émissions zéro pour l'atténuation des changements climatiques afin de grimper dans la chaîne de valeur mondiale. En effet, les engagements en faveur de la réduction nette des émissions de carbone requièrent des quantités importantes de minéraux essentiels tels que le cobalt, le lithium, le cuivre et le manganèse, ainsi que divers métaux des terres rares, dont la production devrait être multipliée par près de sept entre 2020 et 2030 dans le cadre de la voie de la réduction nette des émissions. Dans ce contexte, et avec ses 2/3 des réserves mondiales identifiées de cobalt (plus de 25 millions de tonnes), la RDC a une opportunité unique d'être au cœur de la chaîne de valeur dynamique des batteries et de la révolution des véhicules électriques (BVE), ainsi que du déploiement des énergies renouvelables. Malheureusement, la RDC est toujours bloquée au stade de l'exploitation minière et de la transformation des minerais, et au bas de la chaîne de valeur mondiale, ne captant actuellement que 3% d'une valeur mondiale totale qui devrait atteindre 8,8 trillions de dollars d'ici 2025. Pour briser ce cercle vicieux, le pays doit améliorer les relations entre le secteur extractif et les autres secteurs de l'économie nationale. Grâce à la comptabilité du capital naturel, de telles relations évidentes doivent être établies pour donner à la RDC, à la sous-région et à l'Afrique toute entière un levier leur permettant d'intégrer la chaîne mondiale d'approvisionnement de BEV dont le besoin est crucial pour alimenter la course mondiale vers des émissions nettes nulles.

Les exemples ci-dessus ne permettent pas de faire le tour de la question. En effet, il existe beaucoup d'autres zones dans la sous-région où gisent d'énormes potentiels similaires, inconnus, et donc non pris en compte dans la planification du développement. La CCN aidera à identifier et à valoriser ces potentiels, en fournissant des données de base et des cadres pratiques qui pourront être utilisés pour formuler et mettre en œuvre des politiques et des stratégies visant à accélérer la réalisation des ODD et de l'Agenda 2063, au niveau national ou sous-régional.

2) La CCN peut améliorer le développement durable et élargir considérablement l'espace fiscal en faveur développement

La richesse de l'Afrique centrale sera mieux connue si l'on mesure et évalue correctement son capital naturel, ainsi que les services et activités y afférents qui étaient sous-évalués ou non enregistrés auparavant. Une meilleure évaluation du capital naturel d'un pays augmentera sa richesse nette déclarée et ouvrira la voie à son inclusion dans le PIB, et au rebasage de la richesse nationale. Sans compter que, si un pays peut mesurer en permanence son stock de ressources renouvelables, il peut contrôler leur utilisation et donc concevoir des politiques qui aboutiront à un mieux-être sans détruire des atouts irremplaçables tels que le stock de biodiversité.

Dans leur article en préparation du Forum des affaires RDC-Afrique qui se tiendra à Kinshasa, Congo-RDC, en septembre 2021, les auteurs (sens horaire) Nadia Ouedraogo, Issoufou Seidou, Abel Akara Ticha et Antonio Pedro soutiennent que « les pays d'Afrique centrale devraient « compter littéralement leurs bienfaits et transformer leurs économies en utilisant ces bienfaits », et placer la comptabilité du capital naturel (CCN) au cœur de leur développement est l'un des principaux moyens d'y parvenir.

"Le PIB ne vous dit rien sur la durabilité", a déclaré Joseph Stiglitz. Cependant, avec un système de comptabilisation du capital naturel fiable, un pays peut produire un ensemble d'indicateurs qui complèteront efficacement le PIB pour suivre son développement durable.  C'est la volonté et l'engagement politique qui manquent encore le plus...

Malgré tout, et comme nous l'avons dit précédemment, les pays d'Afrique centrale peuvent également tirer parti de leur capital naturel pour mobiliser des financements innovants et élargir l'espace fiscal nécessaire à l'adoption de mesures anticycliques pour accélérer la diversification économique et mieux construire l'avenir. Il convient de le faire en période de crise comme la pandémie de COVID-19, qui a aggravé la situation déjà précaire de la dette de la sous-région en particulier, et de l'Afrique en général.

Alors que les pays plus riches en liquidités ont maintenu leurs économies à flot en dépit du confinement et grâce à des plans de relance, l'Afrique centrale, à l'instar du reste du continent, n'a pas été en mesure de fournir de telles incitations aux entreprises et aux citoyens, ce qui a entraîné une perte de 6,6 % du PIB. C'est un double déclin de l'économie et des services de santé, qu'un espace fiscal plus large aurait permis d'amortir.

D'après les simulations de la CEA montrant que les obligations liées au service de la dette pourraient amener de nombreux pays africains à consacrer plus de la moitié de leur PIB au service de la dette au début des années 2020, la solution passe par les CCN. Les services écologiques rendus au reste du monde par les forêts du bassin du Congo (considérées comme la deuxième biosphère et le poumon de la planète) doivent être quantifiés et monétisés pour élargir un tel espace fiscal. La CEA, le PNUE et le PNUD travaillent actuellement avec le gouvernement gabonais pour utiliser la CCN afin d'auditer ses forêts et de déterminer la valeur exacte du puits de carbone qu'elles fournissent afin d'aider à stocker les gaz à effet de serre et éviter d'aggraver le défi climatique mondial. Moins de 1 % des 230 000 km² de forêts du pays ont été détruits. Il s'agit d'un capital naturel qui devrait être rémunéré par le biais de mécanismes innovants de financement vert et climatique, tels que les fonds verts, les obligations vertes et bleues, ainsi que les échanges dette contre adaptation au climat.

Tout à côté, la République du Congo et la République démocratique du Congo ne possèdent pas seulement de vastes étendues de forêts, mais aussi une puissante source de séquestration du carbone : une ceinture de tourbières de 245 000 km².  Ces tourbières piègent 30 milliards de tonnes de gaz à effet de serre, soit l'équivalent de trois années d'émissions mondiales de carbone. Les pays d'Afrique centrale devraient clairement signaler ce soutien écologique naturel au reste du monde, le monétiser et exiger des paiements. Cette démarche leur évitera de faire le choix douloureux entre les objectifs à court terme de rétablissement des équilibres macroéconomiques et l'objectif à long terme de placer leurs économies sur une trajectoire de croissance soutenue et inclusive par la diversification économique et la transformation structurelle, en période de crise comme la pandémie de COVID-19. Il est grand temps de le faire.

3) Par où devons-nous commencer ?

Bien sûr, la première chose à faire est de cartographier, délimiter et évaluer toutes les ressources naturelles (renouvelables et non renouvelables), des richesses disponibles dans la sous-région. Si nous ne savons pas ce que nous avons et où nous l'avons, nous ne pourrons pas tirer le meilleur des ressources naturelles.

Nous devons également dresser des systèmes d'enregistrement ou cadastraux, produire des informations pertinentes, y compris des licences, accessibles au public et en ligne sous forme de données libres, conformément aux exigences de l'ITIE[1] en matière de divulgation complète des informations. Cela permettra d'améliorer la gouvernance et la transparence dans la gestion de ce secteur.

Nous devons également lever les barrières techniques et institutionnelles liées à l'établissement de comptes environnementaux et économiques produits de manière routinière au niveau national, en nous concentrant sur : 1) la mise en place du cadre institutionnel d'appui à la mise en œuvre de la CCN ; 2) la formation d'experts techniques locaux (notamment des scientifiques, des économistes, des statisticiens, des spécialistes des politiques) pour compiler régulièrement les comptes prioritaires et renforcer leur capacité à négocier de nouveaux systèmes d'octroi de licences, dans lesquels, par exemple, la préservation du capital naturel pourrait faire partie des critères de soumission ; 3) le renforcement des relations interinstitutionnelles afin de promouvoir la collaboration et le partage des données ; et 4) la promotion de la communication et de l'utilisation efficaces de la CCN pour soutenir  les politiques fondées sur des données probantes et les ODD. Nous avons commencé à le faire au Gabon. Nous devons le faire systématiquement dans toute la sous-région.

4) Nous avons besoin d'un accord nouveau et vert

Les récents chocs externes que de nombreux pays d'Afrique centrale ont subis en raison de la chute des cours mondiaux du pétrole et de la nécessité de financer le développement dans l'ère post-Covid-19 devraient être un appel pour sortir de sa torpeur notre roi endormi. L'Afrique centrale doit passer d'une croissance brune qui a plongé la sous-région dans un cycle vicieux d'expansion et de récession, à un modèle de croissance verte qui exploite le plein potentiel du capital naturel de la sous-région et de ses services écologiques. Nous devons passer du modèle de ressources pour les infrastructures à un modèle de ressources pour l'industrialisation et le développement durable. Il s'agit d'un pacte qui nécessite l'implication de plusieurs parties prenantes, notamment les gouvernements, les institutions financières, les communautés locales et internationales, les grandes et petites entreprises ainsi que les citoyens ordinaires.

La comptabilité du capital naturel est au cœur de cette transition ! Avec elle, nous devons rebaser les principaux indicateurs de la richesse, et faire pression à juste titre pour le paiement des services écologiques rendus par la sous-région à travers ses puits de carbone forestiers, souterrains et sous-marins afin d'élargir l'espace fiscal.

Conformément à la Décennie de la diversification économique en Afrique centrale déclarée en novembre 2020, notre Décennie d'action en Afrique centrale doit contribuer à la diversification économique rapide et à la transformation structurelle des économies, en faisant progresser la participation de l'Afrique centrale aux chaînes mondiales, notamment dans l'industrie des batteries, des véhicules électriques et des énergies renouvelables. C'est l'objectif du Forum d'affaires RDC-Afrique sur le thème "Favoriser le développement d'une chaîne de valeur et d'un marché de l'industrie des batteries, des véhicules électriques et des énergies renouvelables en Afrique", que le gouvernement de la RDC, la CEA, Afreximbank, Africa Finance Corporation et la BADEA organisent à Kinshasa, en RDC, en septembre 2021. Rendez-vous à Kinshasa !

https://www.uneca.org/events/central-africa/drc-business-forum

*Antonio Pedro dirige le Bureau sous-régional pour l'Afrique centrale de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA). Nadia Ouedraogo et Issoufou Seidou sont économistes au sein de ce Bureau, tandis qu'Abel Akara Ticha est le chargé de la communication du Bureau.


[1] https://eiti.org/files/documents/eiti_standard_2019_en_a4_web.pdf

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