Afrique: Dr Reuben Veerapen - «La Réunion paie clairement la défiance d'une partie de sa population face au vaccin»

L'Europe connaît actuellement une quatrième vague de Covid-19 due au variant Delta. A La Réunion, l'épidémie prend des proportions alarmantes et les contaminations augmentent aussi à Maurice. On fait le point sur cette résurgence du Covid-19 dans le monde et dans l'océan Indien avec le Dr Reuben Veerapen.

Dr Veerapen, vous disiez lors d'une précédente interview à l'express qu'il fallait rouvrir les frontières et apprendre à vivre avec le Covid-19 et ses variants ? La Réunion l'a fait bien avant Maurice. Or, avec 2 313 cas actifs et 266 décès dont dix en six jours (entre les 10 et 16 juillet), estimez-vous que la population de l'Île Sœur a appris à vivre avec le virus ou est-ce dû à de la négligence ?

Effectivement, les chiffres concernant l'épidémie du Covid-19 sur la Réunion sont alarmants avec un taux d'incidence-record aux alentours de 193 cas pour 100 000 habitants, ce qui veut dire environ 300 cas positifs par jour. La pression hospitalière est toujours forte avec une moyenne de 40 patients en réanimation, liés au Covid-19 et plus de 70 en hospitalisation classique. Ceux qui ne présentent pas de signes de gravité sont gérés à la maison par des équipes soignantes d'hospitalisation à domicile. A part le confinement initial en mars 2020, nous avons eu par la suite des restrictions avec les mesures barrières dans tous les lieux recevant du public, des abaissements des jauges, des restaurants fermés puis rouverts... Les écoles ont été rouvertes dès août 2020 avec fermeture élective des classes en fonction des cas positifs ou des cas contacts. On a vécu avec le virus, avec la possibilité de se déplacer à la Réunion et en Europe jusqu'à présent.

Actuellement, on assiste à une flambée des cas liée à une conjonction de plusieurs facteurs :

1) la population se relâche avec des réunions familiales de plus en plus fréquentes ou encore moins de précautions habituelles dans les milieux professionnels. Cela peut se comprendre mais il faut malheureusement poursuivre ces efforts jusqu'à la maîtrise de la pandémie.

2) Nous avons appliqué des mesures nationales à notre territoire, c'est-à-dire l'absence de couvre-feu, par exemple, alors que nous avions un taux d'incidence encore très haut, aux alentours de 140 cas pour 100 000 habitants en juin 2021. L'épidémie n'avait pas vraiment ralenti chez nous alors que dans l'Hexagone, on avait fait descendre le taux d'incidence à 25. La levée des quelques restrictions à la Réunion a entraîné une augmentation rapide des cas.

3) La population réunionnaise n'est vaccinée qu'à 35 % environ, certes avec du Pfizer (beaucoup plus efficace contre les variants) mais c'est très insuffisant pour obtenir une circulation moindre du virus. On estime aujourd'hui qu'avec les variants, il faudrait environ 70 à 80 % de vaccinés pour contenir l'épidémie.

4) L'arrivée du variant Delta (qui représente actuellement environ 15 % des séquençages), qui est beaucoup plus contagieux fait craindre une augmentation exponentielle (jusqu'à 1 000 cas par jour selon Monsieur le préfet de La Réunion) dans les jours à venir.

5) Les décès recensés sont quasiment tous chez des non vaccinés et les hospitalisés actuellement sont pour 96 % des non vaccinés. La Réunion paie clairement la défiance d'une partie de sa population face au vaccin.

Vu la situation, on risque dans les jours à venir un couvre-feu relativement tôt dans la soirée, voire un re-confinement si les chiffres de la réanimation se dégradent.

En comparaison, Maurice semble avoir pris énormément de précautions avec une ouverture progressive des frontières et pourtant, nous nous retrouvons avec plus de 1 000 cas actifs et 19 décès. Quelle est votre analyse de la situation mauricienne ?

Maurice avait choisi une autre stratégie, celle du zéro Covid-19 avec une fermeture hermétique des frontières. Cela peut se comprendre mais comme beaucoup l'avaient prédit, la nature reprend toujours ses droits et le virus a fini par entrer sur le territoire mauricien et circule activement sur l'ensemble du pays. Cela aurait été le cas, quoi qu'il en soit et à terme, avec la réouverture des frontières. Le variant Delta, qui est plus contagieux, comme le seront probablement les autres variants à venir, fera son apparition à Maurice comme dans le monde entier. Il n'y a pas de raisons que Maurice y réchappe. Il faut pour l'instant renforcer la communication concernant les mesures barrières et vacciner le plus possible et le plus rapidement possible. Ce sont les seules solutions pour s'en sortir au niveau sanitaire mais surtout au niveau économique.

Vous êtes actuellement en vacances en France où le nombre de cas explose en raison du variant Delta. Selon la BBC mardi, la France enregistrait 18 000 cas positifs en un jour alors que la semaine d'avant, c'était 7 000 cas positifs en un jour. Doit-on incriminer la haute transmissibilité de ce variant ou l'insoumission de nombreux Français face à la vaccination qu'ils considèrent comme «dictatoriale» ou les deux à la fois ?

C'est également multifactoriel lié au variant Delta (c'était déjà prévu fin juin par les autorités) qui est plus contagieux, lié à une vaccination pas encore optimale mais qui atteint quand même presque 50 % de la population française. Nous n'avons pas encore de remontée d'hospitalisation en réanimation ou en médecine classique. Si ce sont des jeunes non vaccinés qui sont positifs, on aura de la chance car les structures de santé ne seront pas saturées. Les réunions de crise prévues dans les jours à venir laissent transparaître un risque de submersion liée à cette quatrième vague. Il faut souligner que dans toute l'Europe, il y a une augmentation des cas de Covid-19, avec, pour l'instant, quasiment 68 % des Européens ayant reçu une dose et pas d'augmentation de la mortalité.

D'après vous, la vaccination devrait-elle être obligatoire pour le personnel médical, les instituteurs/ enseignants/chargés de cours et pour tous ceux en contact avec le public ?

Clairement oui pour les professionnels de santé car nous faisons un métier qui nous met en contact direct avec des personnes fragiles, voire âgées. Nous avons un devoir de soigner, de soulager et de protéger. Nous avons des droits pour accéder à l'intimité des patients, qui nous font confiance et des devoirs, notamment de se faire vacciner. Ce n'est d'ailleurs pas le premier vaccin obligatoire pour les professionnels de santé en France, le Bacille Calmette et Guérin (BCG) pour se protéger contre la tuberculose, celui contre l'Hépatite B et le vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite (DTP) le sont aussi.

Pour les autres corps de métiers, je pense que si nous voulons enrayer cette pandémie, il faut inciter le maximum de personnes à se faire vacciner. On sait que plus de deux milliards de personnes dans le monde ont été vaccinées et que les vaccins de l'Europe sont des vaccins sûrs (en respectant les contre-indications et les conditions d'âge). Il faudrait que la population comprenne que se faire vacciner permettra de reprendre une vie quasi normale.

Le pass sanitaire applicable à La Réunion et probablement bientôt en France, devrait-il s'appliquer non seulement aux déplacements outremer mais aussi à l'entrée de tous les lieux publics ?

Oui, pour nos allers-retours avec l'Europe, le pass sanitaire est maintenant nécessaire avec en plus de la vaccination, un test PCR négatif, réalisé moins de 72 heures avant le déplacement ou un test antigénique de moins de 48 heures. Oui, il est maintenant exigé pour tous les espaces recevant du public de plus de 50 personnes depuis le 21 juillet 2021. C'est une très bonne chose qui sécurisera ces lieux et évitera des contaminations encore trop fréquentes. Il est nécessaire de rappeler que le vaccin n'empêche pas la transmission du virus mais réduit très significativement sa transmissibilité.

La vaccination des 12 à 17 ans est-elle une bonne chose ?

Oui, il s'agit d'une bonne chose vu que le vaccin est sûr. Cela protègera les jeunes, qui sont actuellement les plus contaminés en raison d'une absence ou un faible respect des mesures barrières, avec des fêtes multiples entre copains pendant les vacances. Mais cela implique aussi que les plus anciens soient également vaccinés.

Pfizer a estimé que d'ici septembre, il faudrait que les personnes déjà vaccinées reçoivent une troisième dose pour que leur système immunitaire soit maximal. Qu'en pensez-vous ?

Effectivement, il est prévu cette troisième dose pour les personnes immunodéprimées et il se pourrait qu'il faille à terme faire une vaccination annuelle comme pour la grippe.

Vous qui avez contracté le Covid-19, virus qui a eu peu d'incidence à l'époque sur vous, craignez-vous une deuxième infection ?

Une deuxième infection est tout à fait possible. C'est la raison pour laquelle je maintiens au maximum les mesures barrières (lavage des mains, masques, distanciation physique... ). Toutefois, ayant déjà contracté le virus du Covid19 et ayant été vacciné, je suis à très faible risque de développer une forme grave. Le risque rejoint celui de la grippe mais même à 0.1 %, cela peut être grave avec des séquelles respiratoires, qui peuvent être très invalidantes. C'est ce qu'on appelle le Covid long.

Quelle devrait, selon vous, être la nouvelle normalité sanitaire pour les mois, voire les années à venir ?

Quand nous aurons une immunité collective de l'ordre de 80 %, nous pourrons reprendre une vie quasi normale. On changera, quoi qu'il en soit, nos habitudes avec moins d'embrassades, moins de contacts directs de type serrage des mains ou accolades. Il faut pour cela demander, inciter, voire rendre obligatoire la vaccination pour certaines professions. C'est notre seule porte de sortie pour retrouver notre vie sociale et surtout économique.

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