Sénégal: De Seydina Limaamou Laay à El Hadji Malick Sy - Spirituel et temporel dans la gestion des épidémies au Sénégal

25 Juillet 2021

Choléra, fièvre jaune, peste... l'élite religieuse et les hommes politiques ont largement contribué auprès des autorités coloniales à la lutte contre ces catastrophes en favorisant l'adoption de nouvelles attitudes face à la contagion. Hadji Malick Sy pôle de la confrérie tidiane de Tivaoaune, face à la réticence des St- Louisiens de se faire vacciner, donna l'exemple. Il prescrit des mesures à adopter dont la « distanciation physique » ! Brochure que l'administration coloniale se précipita de traduire en français et de partager. Auparavant contre la choléra, Seydina Limaamou Laay, fondateur de la confrérie Layène fit adopter des mesures d'hygiène à Yoff dont la désinfection des habits !

(Genève - Correspondant permanant)- L'histoire du Sénégal est traversée par d'innombrables crises sanitaires qui ont pour noms : fièvre jaune, peste, variole, choléra et autres fléaux aux noms mystérieux. Ces épidémies « furent des moments de fractures sociales, de transformation de l'espace politique et économique mais également d'expérimentation de la bio-politique et de la gouverne-mentalité et de la médicalisation de la société sénégalaise », rappelle Dr. Adama Aly Pam, chef du Département des Archives et de la Bibliothèque de l'UNESCO, à Paris, qui nous guide dans cette traversée.

La fureur de la peste et de la fièvre jaune entre collaboration des marabouts et fracture sociale

A Thiès, suite à deux cas de fièvre jaune, l'administration mit le feu aux cases indigènes et créa le nouveau quartier Randoulène en 1905. Le village des pêcheurs de Guet Ndar fut également incendié à plusieurs reprises. La même expérience est reproduite à Dakar en 1914, à la suite de l'épidémie de peste avec la création de la Médina pour abriter la population indigène. Cette mesure a été à l'origine d'une crise politique majeure entre la population léboue et l'administration coloniale. La défiance de la communauté léboue était telle que le Gouverneur général fit intervenir l'armée pour le maintien de l'ordre à Dakar. C'est dans ce contexte de crise et de défiance des populations contre les mesures sanitaires que les chefs religieux comme Elhadji Malick Sy, le Cheikh Sidya Baba furent mis à contribution afin de contribuer à la communication et à l'adoption des mesures sanitaires. Dans une série de correspondances adressées au Gouverneur, aux populations de Dakar, les chefs religieux ont rappelé les mesures à prendre en vue de sauvegarder la santé publique. Ces derniers ne se limitèrent pas qu'à préconiser des prières et aumônes, ils recommandèrent également aux populations de se conformer à la tradition prophétique de la prévention des maladies contagieuses telles que la lèpre ou la peste. La recommandation faite par Elhadji Malick Sy aux populations de Dakar était d'une extraordinaire modernité.

En plus de rappeler le hadith interdisant d'entrer ou de sortir d'une localité atteinte par la peste, le marabout faisait référence aux maladies transmissibles par voies aériennes et rappelait les références bibliographiques médicales contemporains pour illustrer son propos. Face au refus des populations de Guet Ndar de se faire vacciner et de suivre les règlements sanitaires, le marabout donne l'exemple en se vaccinant lui-même. A Dakar, en 1893, le marabout Seydina Limamoulaye apporte un soutien actif à la prévention et à la lutte contre la terrible épidémie de choléra. Il recommande à la population de ne boire que l'eau préalablement bouillie et d'utiliser le chlorure d'acide phéniqué pour traiter les effets des malades. « Une épidémie est un évènement total qui révèle l'individu et le groupe dans leur vulnérabilité mais également c'est par la collaboration d'acteurs divers que les stratégies de lutte contre les épidémies peuvent aboutir à des résultats », soutient Adama Pam dans son livre « Colonisation et santé au Sénégal (1816-1960): crises épidémiques, contrôle social et évolution des idées médicales » publié en février 2018 par l'Harmattan avec la préface du grand historien Professeur Ousseynou Faye de l'Université de Dakar.

L'épidémie transforme l'espace territorial

Devant l'impossibilité de faire admettre les nouvelles valeurs, l'Administration fit recours à plusieurs solutions », souligne Pam. Parmi ces mesures, figurent l'éclatement de la ville de Dakar en ville européenne et en ville indigène, mais surtout de la partition administrative de la colonie du Sénégal en séparant Dakar du reste de la colonie. A l'intérieur de cet espace, les groupes sociaux s'affrontent et utilisent l'argument sanitaire comme arme politique. La peste de 1914 fut habilement exploitée par de nouveaux acteurs politiques indigènes, dont le député Biaise Diagne. Il ressort de cet épisode épidémique une défaillance au sein du système de gestion des épidémies. En effet, les maires des communes évitent de prendre des mesures impopulaires et rejettent sur le gouverneur général de l'A.O.F. la responsabilité des décisions relatives à l'hygiène publique. Tirant les leçons de la crise de 1914, l'administration centrale décide une réforme administrative séparant Dakar de la colonie du Sénégal en 1924.

Cette réforme a le double avantage de mettre le chef-lieu de la fédération à l'abri des épidémies et de protéger l'économie de l'A.O.F. des mesures de quarantaine qui sont sans cesse imposées à son encontre à la suite des multiples épidémies qui s'y déclarent. « En effet, en protégeant Dakar on préserve l'unique port militaire de la côte atlantique, à partir duquel toutes les transactions commerciales s'effectuent avec le reste du monde, ainsi que le nouvel aéroport. Pour répondre aux normes des organisations internationales relatives à la fièvre jaune, un certain nombre de critères devaient être remplis par la colonie, en particulier un index stégomyen inférieur à 1 % ». C'est dans le cadre de cette réforme qu'un service spécial de lutte contre la fièvre jaune a été créé pour la circonscription de Dakar et dépendances. A partir de 1927 on recueille les fruits de cette politique. La fièvre jaune n'apparaît plus dans les statistiques médicales de la capitale. La maladie cesse de se manifester dans les centres urbains pour réapparaître dans les campagnes, sans toutefois mettre en péril la capitale, protégée par la vaccination.

Et l'Institut Pasteur Découvrit à Dakar le vaccin !

Les épidémies ont aussi été le champ de l'instrumentalisation politique du fait sanitaire. A défaut de nier l'existence d'une épidémie, l'administration en minimise la gravité en lui donnant dans un premier temps un nom rassurant ou manipule les informations. La presse « métroplitaine » a contraint l'administration à réagir. Le gouverneur Carde fut contraint de rejoindre son poste à Dakar et le ministère des Colonies commit une mission chargée de combattre activement l'épidémie. La mission dirigée par M. Petit membre de l'Académie de Médecine, aboutit à la découverte à l'institut Pasteur de l'AOF de Dakar au vaccin neurotrope contre la fièvre jaune. Cette découverte essentielle permit la mise en place des campagnes de vaccination de masse contre la fièvre jaune et mit définitivement fin aux épidémies cycliques meurtrières de fièvre jaune en Afrique.

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