Sénégal: [Portrait] El Hadj Adama Keïta - Sculpteur antiesclavagiste

25 Juillet 2021

Issu d'une famille d'artistes, il s'inspire de la nature. Le fils de « Le Blanc » Keïta, un artiste, peintre, plasticien et décorateur, très célèbre dans la capitale du Nord, au Sénégal et à l'étranger, est un sculpteur sur bois et sur métal. A travers ses œuvres, on se rappelle avec amertume, les dures conditions de vie des esclaves noirs. Des œuvres de haute facture qui nous donnent une idée précise du processus et de l'évolution de l'esclavage, de la traite à l'abolition.

El Hadj Adama Keïta, car c'est de lui qu'il s'agit, nous fait comprendre que, du 16e au 19e siècle, 12 millions d'Africains furent envoyés comme esclaves dans les plantations des Amériques. Un trafic d'une ampleur incommensurable. Avant de nous parler de ses sculptures, ce jeune artiste accepte de discuter avec nous à bâtons rompus sur l'histoire de l'esclavage. D'emblée, il nous fait savoir que ce sujet l'a toujours intéressé, au point de maîtriser les enseignements et les écrits de Gabriel Paquette (Université Johns Hopkins Baltimore, États-Unis). Ce sculpteur antiesclavagiste éprouve du plaisir à nous faire lire les textes de Gabriel Paquette, qu'il a déposés depuis fort longtemps sur sa table de chevet.

Et selon cet historien, au milieu du 15e siècle, les explorateurs espagnols et portugais qui accostent en Afrique viennent chercher... de l'or. De fait, jusqu'en 1700, c'est surtout l'or, et non les esclaves, qui est le produit africain le plus apprécié des Européens. Mais la situation change avec le développement des plantations de canne à sucre.

Les Européens avaient besoin d'esclaves pour travailler dans ces domaines, d'abord sur les îles de l'Atlantique, comme Madère ou São Tomé et Príncipe, puis dans le Nouveau Monde. Car la culture de la canne à sucre requiert une main-d'œuvre considérable, affectée à une besogne rude et épuisante, notamment au moment des récoltes. C'était une tâche très pénible, que les travailleurs européens libres se refusaient à exercer.

L'intensification de la production de sucre a donc favorisé le travail forcé. Les Européens sous contrat et les travailleurs forcés engagés dans les plantations sucrières succombaient aux maladies endémiques des climats tropicaux où pousse la canne à sucre. Par ailleurs, les maladies introduites par les Européens aux Amériques ayant décimé la population indigène, les colons se voyaient privés de la main-d'œuvre autochtone dont ils avaient besoin ; ils allaient la chercher en Afrique... .

Et Hadj Adama Keïta, bien inspiré par cette triste histoire, s'évertue à travailler le bois, l'argile ou le caoutchouc, pour sculpter ces chaînes qui menottaient les esclaves, pour transformer les ordures en œuvres d'art, pour réaliser des sculptures en forme de pélican blanc, de flamant rose et autres animaux qui représentent pour lui des totems.

Malheureusement, a-t-il souligné, ces animaux vont disparaître avec les changements climatiques, « cela me fait peur car, l'Afrique va encore être plus chaud ».

Ces chaînes en bois bien sculptées, qui font partie de son identité artistique, nous rappellent celles des esclaves. Ces chaînes représentent aussi pour lui, les différents organes de l'être humain, les différentes lettres de l'Alphabet, qui sous soudées, qui s'enchaînent, qui s'enchevêtrent, « un chaînon manquant peut créer un déséquilibre, une perturbation du fonctionnement harmonieux de l'organisme, peut symboliser la mort en cours de route de nombreux esclaves forts et valides qui pouvaient être très utiles dans les champs de leurs maîtres, c'est toute une philosophie ».

Mais attention, nous précise l'artiste, il n'y a pas que l'esclavage des noirs, celui qui fait partie de notre histoire, qui a contribué au métissage, « il y a aussi l'esclavage des temps modernes, l'esclavage de ces nombreux enfants qui traînent dans la rue, souvent réduits à la mendicité forcée, aux pires formes de travail dans les marchés, les gargotes, les gares routières, de ces petits talibés obligés quotidiennement de faire la manche pour nourrir, entretenir et enrichir de manière illégale et illicite certains maîtres-coraniques tapis dans l'ombre, etc ».

Ce sculpteur fait allusion également à ces jeunes travailleurs incultes, analphabètes, issus des familles très pauvres du milieu rural, sur employés et sous-payés, comme subalternes, dans certaines sociétés et entreprises de la place. C'est une forme d'esclavage. Ces nombreuses fillettes souvent victimes des mariages forcés, ces jeunes candidats à l'émigration clandestine, obligés de traverser l'océan à bord de ces embarcations frêles et vétustes, de ces zodiacs bondés de monde, qui les laissent périr en haute mer.

D'autres migrants africains qui endurent un calvaire, qui se livrent à une galère, à une corvée inhumaine, à bord de certains navires qui finissent par briser leur rêve en les jetant en mer, après avoir utilisé leur énergie pour des sales besognes, violé leur psychologie en leur faisant croire qu'ils vont bientôt les introduire en Europe ou aux Etats-Unis. C'est l'une des pires formes d'esclavage.

De l'avis de ce sculpteur, il faut libérer les esprits, briser ces chaînes, les écarter pour voir et ouvrir d'autres portes.

El Hadj Adama Keïta est né en 1975 à Saint-Louis. Après ses études primaires à l'école Corniche de Sor, il a juste eu l'occasion de poursuivre ses études du cycle moyen jusqu'en 5ème, avant de se lancer dans la pêche artisanale, « j'étais Capitaine de pirogue et j'allais jusqu'en Angola pour des campagnes de pêche de 20 jours, avec des équipages de 17 personnes, il nous arrivait de monter la garde durant la nuit, à l'extrémité de la pirogue, pour surveiller le mouvement des grands bateau de pêche qui pouvaient nous surprendre à tout moment pour nous écrabouiller, en les apercevant de loin, il nous fallait tout simplement mettre la lumière pour leur permettre de nous éviter ».

C'est durant ces moments de pleine obscurité en haute mer, à une heure très avancée de la nuit, que ce sculpteur méditait sur la Grandeur de Dieu, ses différentes créatures, l'univers, les étoiles, les hommes, les animaux, les végétaux, les cris des oiseaux, le bruit assourdissant de la mer, « une tempête nous a surpris un jour et a renversé tout le contenu de la pirogue, j'ai été inspiré par un morceau de bois de l'embarcation, que j'ai arraché pour le sculpter en lui donnant la forme d'une grosse cuillère, qu'on utilisait ensuite pour retourner dans la marmite cette petite quantité de riz qui nous servait de nourriture, j'étais bien inspiré car nos ustensiles de cuisine étaient au fond de l'eau ».

De cette fameuse sculpture, est née la fameuse carrière d'un grand sculpteur prompt à sculpter sur bois et sur métal tout ce qui lui tombait sous les yeux.

Ce jeune artiste est aussi un adepte de la danse, « j'exprime à travers la danse et la chorégraphie tous les messages véhiculés par mes sculptures, mes œuvres d'art, lorsque je me suis produit à l'Ambassade de France à Dakar, à Gorée, à l'Institut français de Saint-louis, au Festival Gnanamaya de Bobo Dioulasso, au Burkina-Fasso, du 18 au 22 janvier dernier, ma chorégraphie sur l'esclavage a fait pleurer, à chaudes larmes, le public, partout où je suis passé, on m'a délivré des attestations de partenariat artistique très riche.

Adama Keïta nous a fait savoir qu'il fait partie des premières personnes qui ont pu se rendre compte de la présence d'importantes ressources pétrolières et gazières au large de Saint-Louis, « en 2004, j'ai capturé en haute mer du cymbium, produit de mer communément appelé yéét en wolof et utilisé pour faire des plats de riz au poisson, lorsque je l'ai pressé, le pétrole a coulé, j'ai plongé pour prélever au fond de l'eau une partie de l'argile, qui était imbibée de pétrole, j'ai ensuite annoncé cette découverte importante à travers des émissions de radio et de télévision ».

Il nous a enfin parlé de l'art en général, qui est un métier noble, « une œuvre d'art n'a pas de prix, elle suit son auteur jusqu'à la mort, c'est une partie intégrante de ce dernier, les œuvres d'art de Jacob Yacouba, accrochées à la Maternité de l'hôpital régional de Saint-Louis, contribuent à soigner les malades ».

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