Tunisie: 25 juillet, le tournant ?

27 Juillet 2021

Encore une longue journée dans l'histoire du pays. Dimanche dernier, qui coïncide avec la fête de la République, a marqué un événement majeur. L

e Président de la République, Kaïs Saïed, a décidé après concertation avec le président du Parlement et le Chef du gouvernement, conformément à l'article 80 de la Constitution, le gel de toutes les activités du Parlement pour trente jours.

Le Président a également décidé de lever l'immunité parlementaire de tous les députés et de poursuivre en justice ceux parmi, ceux qui sont aux prises avec la justice. Il a ajouté qu'il présidera dorénavant le ministère public.

Kaïs Saïed a annoncé également que le président de la République se chargera du pouvoir exécutif aidé en cela par un gouvernement présidé par un chef de gouvernement nommé par lui-même. Ainsi, la Tunisie entame un virage dont on ne peut estimer jusque-là les conséquences.

Hier, il a également annoncé avoir décidé de démettre par décret Brahim Bertégi, ministre de la Défense, et Hasna Ben Slimane, ministre de la Fonction publique et ministre de la Justice par intérim. Cette décision a pris effet le 25 juillet 2021, indique la Présidence de la République dans un communiqué, assurant que les secrétaires généraux ou les chargés de la gestion administrative et financière à la présidence du gouvernement ainsi qu'aux ministères mentionnés se chargeront de la gestion des affaires administratives et financières jusqu'à nomination d'un nouveau chef de gouvernement et de nouveaux ministres.

Si pour le Chef de l'Etat, ces décisions ne renvoient en aucun cas à un coup d'Etat, plusieurs partis politiques ont dénoncé une prise du pouvoir par la force. C'est d'ailleurs la position exprimée par le mouvement Ennahdha. Le président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, a qualifié les décisions du Président de la République Kaïs Saïed d'un «putsch contre la révolution et la Constitution», assurant que les partisans d'Ennahdha et le peuple tunisien vont défendre la révolution.

«Ce qu'a fait Kaïs Saïed est un coup d'Etat contre la révolution et la constitution», a estimé le mouvement dans un communiqué publié sur sa page Facebook.

Polarisation et division

D'ailleurs, le parti ainsi que son président Rached Ghannouchi, ont appelé leurs sympathisants à venir en masse devant le siège du parlement pour défendre ce qu'ils appellent la légitimité du processus démocratique. Un appel auquel ont répondu favorablement un certain nombre de personnes qui sont venues manifester devant le parlement contre l'annonce présidentielle. Les abords du Parlement ont connu tout au long de la journée d'hier l'afflux de dizaines de partisans d'Ennahdha et d'autres soutenant le Président de la République, Kaïs Saïed. Les partisans du Chef de l'Etat ont brandi des slogans contre les députés, au milieu d'une forte présence sécuritaire devant l'Assemblée des représentants du peuple (ARP).

Il faut rappeler aussi dans ce contexte que quelques heures après l'annonce des décisions du Président, le chef du parlement Rached Ghannouchi a été interdit par l'Armée nationale d'accéder au parlement, en compagnie d'autres députés, dont Samira Chaouachi, vice-présidente de l'ARP. Face à ces événements, Ghannouchi a quitté, lundi vers 12h15, les environs du parlement à bord de sa voiture.

Ces scènes de violence observées devant l'ARP renvoient malheureusement à un contexte de polarisation politique extrême et de division, ce qui laisse planer le doute quant à la prochaine étape du pays.

Réactions politiques

L'annonce du président de la République a marqué un fait majeur dans l'histoire du pays. D'ailleurs ses échos ont retenti à l'étranger. En tout cas jusqu'à la rédaction de ces lignes, Kaïs Saïed peut compter sur le soutien de la Centrale syndicale, du mouvement Echaab et de Tahya Tounès qui ont annoncé à demi-mot leur soutien au processus engagé par le président de la République.

Cependant, l'Union générale tunisienne du travail (Ugtt) a souligné hier que les mesures exceptionnelles décidées par le Président de la République, Kais Saied, doivent être accompagnées de garanties constitutionnelles loin de la centralisation excessive et de fixer les objectifs de ces mesures et la durée de leur application afin qu'elles ne se transforment pas en mesures permanentes, insistant sur la révision des décisions relatives au secteur judiciaire pour assurer son autonomie.

L'Ugtt a appelé, dans un communiqué publié par le bureau exécutif à l'issue d'une réunion tenue ce matin, à la nécessité de déterminer les délais d'application de ces mesures et de permettre aux institutions de l'Etat de reprendre leurs activités ordinaires et de respecter les droits et les libertés, y compris les droits économiques et sociaux. Pour sa part, le Courant démocratique a fait part de son «désaccord avec l'interprétation de l'article 80 de la Constitution par le Président de la République», et rejette les dispositions qui en ont découlé en dehors de la Constitution.

Dans un communiqué rendu public à l'issue d'une réunion d'urgence de son bureau politique et son bloc parlementaire, le parti fait assumer la tension sociale légitime, la crise multiforme et l'impasse politique à « la coalition au pouvoir, dirigée par le mouvement Ennahdha et le gouvernement de Hichem Méchichi ».

Échos à l'étranger

Les réactions provenant de l'étranger étaient également nombreuses. La Turquie était le premier pays à s'exprimer sur les événements en Tunisie. La diplomatie turque a appelé à un retour «immédiat à la légitimité démocratique». Le président du parlement turc a affirmé pour sa part qu'il s'agit d'un coup d'Etat militaire en Tunisie.

La porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères, Maria Adebahr, a déclaré que Berlin était préoccupée par l'escalade des troubles politiques en Tunisie et appelait au retour à l'état d'ordre juridique constitutionnel.

La porte-parole a souligné que Berlin ne considère pas les événements en Tunisie comme un « coup d'Etat », expliquant que le ministère allemand des Affaires étrangères entend mener des négociations avec l'ambassadeur tunisien.

Pour sa part, l'Union européenne a appelé tous les protagonistes en Tunisie à se conformer aux dispositions de la Constitution et à faire prévaloir la voie du dialogue.

La Ligue arabe s'est également montrée préoccupée par les événements en Tunisie, appelant à dépasser ce moment le plus vite possible

En marge de ces événements historiques, plusieurs constitutionnalistes ont exprimé leur interprétation de la situation. Ils étaient nombreux à confirmer que le processus engagé par le Président de la République est anticonstitutionnel. Le professeur de droit constitutionnel Yadh Ben Achour a affirmé hier que « le recours à l'article 80 de la Constitution est injustifiée, car il requiert des conditions de fond et de forme », considérant les annonces présidentielles comme étant « un putsch contre la Constitution, et l'Etat et une transgression de la loi »

Une longue journée !

D'ores et déjà, la journée du dimanche dernier était tendue, mouvementée et violente. Et pour cause, des milliers de Tunisiens sortis de partout manifester contre un système qu'ils jugent périmé. Si au Bardo, devant le siège du parlement la situation a été maîtrisée par les forces de l'ordre massivement déployées, dans plusieurs gouvernorats la situation a basculé dans la violence. En effet, le mouvement Ennahdha, force majeure au Parlement et principal soutien au gouvernement Mechichi, se trouvait au centre des critiques et des slogans scandés à Tunis et à travers le pays.

A Kairouan, Tozeur, Sousse, Sfax, Monastir, etc. plusieurs manifestants ont tenté de prendre d'assaut les sièges du mouvement Ennahdha, scandant des slogans contre le mouvement et son leader, Rached Ghannouchi, et l'accusant de terrorisme et de corruption.

Un certain nombre de partisans d'Ennahdha ont assuré la protection du siège, sans enregistrer d'affrontements entre manifestants en raison de la présence d'importants renforts de sécurité.

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