Madagascar: Tourisme - Le cauchemar continue

C'est la saison des grandes vacances scolaires. En temps normal, on parle de haute saison touristique. Mais actuellement, « le tourisme demeure en deuil » selon les opérateurs de l'industrie du voyage.

« C'est vraiment une catastrophe humaine, économique et financière » interpelle Johann Pless, président du Conseil d'administration de la Fédération des hôteliers et restaurateurs de Madagascar.

«Nous sommes à zéro. Nous sommes en perte de revenus de plus de 90% », expose Johann Pless, président du Conseil d'administration de la Fédération des hôteliers et restaurateurs de Madagascar (FHORM) et administrateur de la Confédération du tourisme de Madagascar (CTM). Les opérateurs de l'industrie du voyage, malgré la période de vacances, ont en effet du mal à tenir la tête hors de l'eau. La plupart avance une vraie catastrophe économique.

D'après la « Note conjoncturelle : Mai 2021 » sur la clientèle touristique aérienne internationale de Madagascar, établie par le ministère des Transports, du tourisme et de la météorologie, le PIC ou Pôle intégré de croissance, sur les bases de données de ForwardKeys, « les échanges internationaux, en mai 2021, demeurent toujours fébriles avec seulement 19% des arrivées de 2019 ». « Globalement la baisse demeure encore marquée même si des inflexions commencent à apparaître par endroits avec des ratios inférieurs à la moyenne internationale (continent africain, USA, îles Vanilles). Inversement, d'autres destinations à l'instar de Madagascar et de l'Asie-Océanie, continuent d'être fermées aux déplacements internationaux et présentent de ce fait, des scores plus sévères ».

Ces scores sont respectivement « de -95% » pour Madagascar et de « -94% » pour l'Asie-Océanie, comparé à la situation de mai 2019. Toujours d'après cette note conjoncturelle « en atteignant seulement 4% des arrivées internationales de mai 2019, le pays est frappé d'une baisse majeure de tous les marchés sources étudiés ». Et « malgré les progressions des plans de vaccinations, les clientèles sont dans l'expectative, privilégient les déplacements domestiques, ... ou limitent les échanges internationaux à partir de listes de destinations autorisées... et de ce fait attendent les signes d'ouvertures des destinations ». « Dans ce contexte peu favorable, le carnet de commande au profit de Madagascar pour les prochains mois demeure peu encourageant », stipule l'étude.

SOS

Ces données de la note de mai 2021 corroborent les appels de détresse des opérateurs qui font actuellement état de « 100% d'arrêt des activités, 100% de perte du Produit intérieur brut (PIB), 98% de chômage technique, 16 mois de perte de revenus, 100% de pertes de devises, et 997 millions euros de recette perdue ». « Pourquoi une usine de 2000 personnes peut-elle travailler et nous, avec 15 personnes dans un restaurant ou dans un bar, on ne peut pas travailler ? C'est incompréhensible. Et une deuxième chose qu'on ne comprend pas non plus, c'est pourquoi on n'annonce pas une ouverture des frontières », interroge Johann Pless. « On ne demande pas que ça soit demain. On demande juste de pouvoir gérer petit à petit, par jauge, une ouverture des frontières », souligne-t-il.

Il met l'accent sur la nécessité pour les acteurs de pouvoir « commencer une programmation, une organisation interne, économique et financière ». Ce qui, selon ses dires, est chose « impossible » dans le contexte actuel. Et ce, alors que les pays voisins sont ouverts. « On n'a pas d'aides, on n'a pas de subventions, on n'a aucune réponse favorable et on nous empêche d'opérer », déplore notre interlocuteur.

Le tourisme constitue pourtant, comme le soutient le PCA de la FHORM, « une manne financière de devises ». Il permet, en outre « d'équilibrer la balance des paiements ». Étant donné qu'industriellement, Madagascar « est sous-équipé »¸il se retrouve obligé d'importer beaucoup de produits. Dans ce cadre, le tourisme permet d' accumule r asse z de devises pour pouvoir équilibrer la balance face à ce haut niveau d'importation. « Donc, c'est très important aujourd'hui pour le pays, en macroéconomie, de pouvoir recevoir des devises des touristes. » Les opérateurs appellent ainsi à l'élaboration d'une stratégie de réouverture progressive des frontières car la situation est pratiquement « intenable ».

Danil Abdulla: PDG du Groupe Kimony Lodge et Resort - « On attend de pouvoir reprendre les activités »

Dès que les frontières s'ouvriront, je pense que le Menabe va rapidement se placer en très bonne position sur le plan touristique. Car, actuellement, nous avons de très nombreuses demandes et je pense qu'on va se placer en deuxième position après Nosy Be. Néanmoins, pour ce faire, la conservation de la biodiversité du Menabe devrait être la priorité du gouvernement parce que sans cette biodiversité, les touristes ne viendront pas. Juste pour vous en donner un aperçu, une grande masse de touristes vient dans le Menabe uniquement pour voir les Baobabs. Cette forêt sèche autochtone représente beaucoup pour nous, aussi bien pour les opérateurs touristiques que pour la population locale. Parce qu'elle est rare et unique au monde.

Pour moi, le gouvernement doit penser à conserver ce qu'il y a et surtout à reconstruire tout ce qu'on a perdu. Et pour cela, il y a beaucoup de politiques de conservation et de restauration dont on peut s'inspirer. Dans certains pays par exemple, avant qu'un élève passe son baccalauréat, il doit planter dix ou vingt arbres. Cela peut accélérer le processus de reboisement. Outre cette solution, il serait également préférable de tout faire pour limiter le phénomène de migration interne. Car, les gens se déplacent dans les forêts du Menabe pour les brûler à des fins agricoles.

Le Sud-Ouest de Madagascar a pourtant tout pour attirer les touristes. On a la descente fluviale, la descente du Tsiribihina et du Manambola. On a le trecking, le Tsingy de Bemaraha. On dispose de deux réserves, celle de Kirindy et celle de Kirindy Mitea. On a également le tourisme balnéaire près de Beloha-sur-Mer. On a tout ce qu'il faut dans le Menabe. Sans oublier le Massif de Makay qui n'est pas encore exploité et où on peut également faire du trekking. C'est vrai que son accès est un peu difficile, mais c'est un très beau site, encore plus beau que le Tsingy de Bemaraha. On a tout ce potentiel touristique avec lequel on peut faire un circuit touristique de dix, quinze, ou vingt jours. On attend juste de pouvoir reprendre les activités.

INTERVIEW

Aina Raveloson - « La situation est dramatique jusqu'aux confins du pays »

La haute saison touristique à Madagascar semble être compromise par le maintien de la fermeture des frontières. Face à cette situation, on a décidé d'approcher la Confédération du tourisme de Madagascar (CTM) pour avoir un meilleur aperçu de ce que vivent les acteurs du secteur. Aina Raveloson, présidente du Conseil d'administration de la CTM nous en dit plus.

Comment vivez vous actuellement le maintien de la fermeture des frontières et de l'état d'urgence sanitaire évoqué par le Premier ministre lors de son intervention dimanche ?

Pour l'industrie du voyage qui inclut à la fois le tourisme et les transports, puisque ces deux secteurs font partie de la Confédération du tourisme, la situation aujourd'hui est vraiment dramatique. On ne le dit pas beaucoup dans les médias, l'État même ne veut pas qu'on en parle, mais il y a beaucoup d'entreprises qui ont fermé. Il y a des pertes d'emplois. Et il y a des milliers de foyers qui n'ont pas de revenus, qui ont été fragilisés. On arrive vraiment à des drames sociaux. Ce que l'on voit, ici, c'est Antananarivo et ses restaurants qui ouvrent un peu à gauche et à droite. Mais on oublie tout le reste de Madagascar. Pourtant, la situation est dramatique jusqu'aux confins du pays.

Ce qui tue le secteur, c'est l'absence de visibilité. On nous avait dit en 2020, quand ça a commencé, que cela allait être provisoire. Cependant, les choses ont évolué dans le mauvais sens, côté sanitaire. Et ça s'est prolongé. Mais à chaque fois, on avait un regain d'espoir. Car, juste après, le gouvernement nous avait invités à réfléchir avec eux sur une stratégie de La haute saison touristique à Madagascar semble être compromise par le maintien de la fermeture des frontières. Face à cette situation, on a décidé d'approcher la Confédération du tourisme de Madagascar (CTM) pour avoir un meilleur aperçu de ce que vivent les acteurs du secteur. Aina Raveloson, présidente du Conseil d'administration de la CTM nous en dit plus. préparation de réouverture des frontières et de relance. On avait donc cet espoir qu'une décision courageuse allait être prise. Le secteur comprend tout à fait les impératifs, les contraintes dont le gouvernement doit tenir compte par rapport à la situation sanitaire. Mais encore une fois, le tourisme, ce n'est pas juste des hôtels et des restaurants, ce sont aussi des transports, des guides, tous les services associés, l'approvisionnement et tous ces gens qui vivent directement ou indirectement de l'industrie du voyage.

Et donc aujourd'hui, cette fermeture impacte l'ensemble de l'économie. Ce, parce qu'il n'y a pas de visibilité sur une reprise normale des activités. Des entreprises qui n'ont rien à voir avec le tourisme sont freinées parce qu'elles ne peuvent pas faire venir leurs partenaires, ou leurs investisseurs, ou même des prestataires de l'extérieur. C'est vraiment le serpent qui se mord la queue. Parce qu'on préserve la population par rapport à la pandémie qui sévit dans les autres pays, mais on tue l'économie en parallèle.

Pourrait-on dans ce cas parler d'une reprise actuellement ?

Aujourd'hui, on ne peut malheureusement pas du tout parler de reprise. Au contraire, le nombre d'entreprises touristiques, de transport ou de voyage, qui ferment leurs portes - soit définitivement en dépôt de bilan, soit sinedie - ne cesse d'augmenter. Nous en avions déjà beaucoup en 2020, mais maintenant il y a encore plus d'entreprises qui, chaque semaine, contactent la confédération pour nous dire qu'elles ne travaillent plus et qu'elles sont arrivées au bout de leur survie. La trésorerie des entreprises n'est pas infinie. Si, comme dans d'autres pays, les entreprises du secteur avaient été soutenues financièrement, cela aurait permis de tenir le coup. Mais là, au contraire, la solution qui a été proposée par le gouvernement pour survivre était « endettez vous ». Et il y en a qui se sont endettés pour préparer la relance. Malheureusement, alors qu'on pensait qu'on allait progressivement rouvrir les frontières ce mois de juillet, on assiste à un regain de fermeture. Les entreprises qui se sont endettées, ne peuvent même plus payer le remboursement de leurs crédits. C'est vraiment l'hécatombe. Et on lance un appel au secours dans ce sens. Malheureusement, nous avons l'impression de ne pas être entendus.

Là, nous soutenons vraiment qu'il nous faut une stratégie de sortie de crise. Car, aujourd'hui, contrairement à d'autres pays, nous n'avons pas cette stratégie. Alors que pour pouvoir reprendre la vie normale, il y a diverses mesures à prendre. Notre inquiétude et notre frustration, c'est qu'il n'y a pas cette stratégie de sortie de crise qui nous donnerait cette visibilité dont tous les secteurs économiques ont besoin. Et nous sommes vraiment perplexes par rapport au plan national de vaccination qui a été évoqué par le Premier ministre dimanche. Il parlait d'un objectif de 800 000 doses, je pense, pour 2022 et 4 millions pour fin 2023. Mais qu'on s'entende bien, 800 000 personnes vaccinées d'ici un an et demi, c'est 3% de la population. On va donc laisser les 97% vulnérables face à cette pandémie. Évidemment que dans ces conditions, on peut s'attendre à ce que les frontières restent indéfiniment fermées et que le tourisme ne reprenne pas avant des années à Madagascar. Et j'insiste, à Madagascar, parce que dans les autres pays, il y a des efforts et ils reprennent petit à petit la relance de leurs activités et les voyages internationaux. C'est extrêmement inquiétant. Il faut qu'on soit proactif et qu'on atteigne cette immunité collective.

Comment vous positionnez-vous par rapport au Tourisme national sur lequel l'État comptait miser ?

À défaut d'échanges internationaux, les acteurs du secteur se sont donnés la main pour promouvoir et développer le tourisme national. Malheureusement, ce marché reste encore un marché insuffisant pour vraiment faire tourner une économie. Dans les grandes villes, notamment dans la capitale, les entreprises de restauration ont pu survivre grâce à la consommation locale. Mais la plupart des opérateurs touristiques n'ont pas pu générer de revenus suffisants pour pouvoir subvenir à toutes leurs charges, sur la base seulement du tourisme national. Pourquoi ? Parce que le tourisme national a un comportement d'achat différent. Il consomme très peu de services, se déplace par ses propres moyens. Il ne passe pas par des agences de voyage pour organiser leur voyage. Je crois que plus de 60%, 70% des Tananariviens, quand ils partent en vacances, vont chez la famille. Ils ne vont pas à l'hôtel ni louer quelque chose. Donc, c'est un niveau de consommation touristique qui est trop limité pour qu'on puisse parler de marché suffisant économiquement.

Face à une telle situation, que préconisez-vous pour remettre le secteur sur les rails ?

Actuellement, la CTM est en train de préparer une stratégie de relance du secteur que l'on discutera avec le gouvernement et les partenaires techniques et financiers. Mais en fait, l'élément clé de reprise des activités demeure l'ouverture des frontières. Et là-dessus, on maintient qu'on n'est pas obligé de les ouvrir en grand, mais d'avoir une reprise progressive des vols qui nous permettent de rôder un système de maîtrise des risques à l'aéroport, au départ et à l'arrivée des voyageurs. Mais aussi de rôder les moyens, les ressources qui sont mises en place au fur et à mesure et ainsi, reprendre progressivement les échanges.

Après, il faut accélérer la vaccination afin de protéger au mieux la population et reprendre les activités. Il faut développer une stratégie plus ambitieuse par rapport à cela. Sont également nécessaires les renforcements des systèmes hospitaliers et des mesures d'urgence en cas de nouvelle vague. Pour que justement nous n'ayons plus à revivre le drame que le monde a connu en 2020.

Et la troisième chose, c'est le soutien, l'accompagnement aux entreprises pour qu'elles restent debout. Parce que ce sont les entreprises qui créent la valeur ajoutée dans ce pays. Et si on parle de développement, ce n'est pas uniquement des infrastructures ou du social, mais c'est également de l'économie. Donc, là dessus, il faut vraiment qu'il y ait une volonté plus ferme de vouloir appuyer et soutenir la survie des entreprises.

Par rapport à cet appel au soutien en particulier, auriez vous déjà un genre précis de demande d'appui à soumettre à l'État malgache ?

En particulier, ce que le gouvernement pourrait déjà faire, c'est de voir par rapport aux charges fiscales qui pèsent sur les entreprises de toute l'industrie du voyage. Nous l'avons déjà évoqué et le Premier ministre lui même en a parlé quand il était à Nosy Be.

C'est bon que l'État ait accepté d'octroyer des reports fiscaux. Mais c'était dans l'optique où les activités allaient reprendre et que les entreprises seraient donc en mesure de payer leurs arriérés. Mais le problème, c'est qu'il n'y a pas de reprise. Il n'y a pas de réouverture des frontières. Les gens ne peuvent pas travailler, ils sont obligés de licencier. Donc, il y a zéro revenu et les dettes s'accumulent. C'est exactement comme Madagascar qui négocie avec les bailleurs de fonds pour une annulation de dettes parce que le pays est asphyxié et qu'il y va de la survie de son économie et de sa population. Et c'est le même cas pour les entreprises du secteur actuellement. Si l'État souhaite que les entreprises puissent continuer à créer des emplois lorsqu'on pourra reprendre les activités, et à investir, il faut pouvoir vraiment les alléger, au moins fiscalement.

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