Congo-Brazzaville: «Transcrire» - La plateforme qui ressuscite les journaux de bord des ethnologues

Comment travaillaient les ethnologues, géographes et archéologues français qui ont sillonné le monde au XIXe et au XXe siècles ? La plateforme collaborative Transcrire permet de le découvrir grâce à leurs carnets, regorgeant de notes de terrain, de plans ou de lexiques. Le site propose aussi de participer à la retranscription de ces carnets numérisés, tirés d'expéditions en Afrique, du Sahel nigérien à l'Algérie et à la corne de l'Afrique, mais aussi en Europe centrale, au Mexique et en France.

Un café algérien dans la région des Aurès en 1936 ? Les montagnes de Transylvanie en 1921 ? La littérature orale bretonne au XIXe siècle ? À vous de choisir, le voyage commence à peine ! Enfin, il est quand même bien entamé. Près de 15 000 pages numérisées, plus de 60 carnets et 11 projets. La plateforme Transcrire est née d'une collaboration avec une dizaine de bibliothèques de recherche et de centres d'archives français. Tous ont déjà numérisé ces documents datant parfois de plus de 150 ans. Des documents légués par les chercheurs eux-mêmes ou leurs descendants s'ils étaient décédés. Mais même numérisés, leur format et leur état les rendent parfois difficilement lisibles ou exploitables. D'où l'idée de les retranscrire.

« Faire découvrir un patrimoine pas assez mis en valeur »

C'est Fabrice Melka, ingénieur d'études au CNRS, et à l'Institut des mondes africains (IMAF) à Paris, qui a imaginé cette plateforme collaborative. Son intuition date de 2011. Il étudie alors les carnets de terrain de l'archéologue Raymond Mauny, qui s'est beaucoup rendu en Afrique de l'Ouest entre 1942 et 1962. Fabrice Melka décide d'ouvrir un blog sur lequel il publie régulièrement quelques pages de l'archéologue.

L'expérience lui plaît. Mais pour transformer l'essai, il mise sur un projet collaboratif. C'est ainsi qu'il crée en 2016 la plateforme Transcrire : il contacte les centres d'archives et les bibliothèques pour récolter des carnets de terrain.

« Le but n'est pas seulement de transcrire ces documents pour les chercheurs universitaires, explique-t-il. Il s'agit surtout de faire de la médiation culturelle, de mettre en relation des publics avec des collections, pour découvrir ce patrimoine qui n'est pas assez mis en valeur. [...] Avec la transcription collaborative, les lecteurs ne se contentent pas seulement de regarder et de lire les documents. Ils s'engagent véritablement dedans ! [...] Et cela leur permet d'en apprendre plus sur une région, un territoire, des pratiques. Mais aussi de découvrir la façon dont ces chercheurs travaillaient à cette époque, dans des régions du monde très différentes. »

Attirer les amateurs

Si le site possède environ 400 comptes de contributeurs, selon Fabrice Melka, seuls 40% d'entre eux sont vraiment actifs. Souvent des chercheurs, mais aussi des professionnels de la documentation, des bibliothécaires, ainsi que des retraités. Cependant, la plateforme souhaite attirer plus d'amateurs et diversifier les documents accessibles afin d'intéresser d'autres publics. Des archives sur la Seconde Guerre mondiale seront ainsi disponibles à la retranscription d'ici quelques mois.

En attendant, pour les curieux qui voudraient commencer dès cet été, le coordinateur de la plateforme conseille aux débutants de se plonger dans la retranscription de quelques pages des carnets de l'archéologue Raymond Mauny.

Trois questions à l'historienne Anaïs Wion

Chargée de recherches au CNRS et chercheuse à l'IMAF, spécialiste de l'Éthiopie du XVe au XVIIIe siècles, Anaïs Wion co-dirige le dernier projet mis en ligne sur la plateforme, celui de la transcription des carnets du géographe et linguiste Antoine d'Abbadie.

RFI : Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ces carnets ?

Les carnets d'Antoine d'Abbadie, qui a parcouru la Corne de l'Afrique entre 1837 et 1848, sont une sorte de fantasme pour tous les chercheurs qui travaillent sur l'Éthiopie ! Ils regorgent de descriptions linguistiques, historiques et géographiques prises lors de son voyage. Il n'y a pas d'équivalent de données aussi importantes, précises et anciennes sur cette région avant ces carnets. Mais jusque-là, ils ont été très peu exploités. Ce sont des petits carnets et la numérisation permet de les rendre beaucoup plus lisibles.

Comment travaillez-vous sur la transcription de ces carnets ?

Faire de la transcription collaborative est un véritable défi, car l'écriture d'Antoine d'Abbadie est très resserrée et les notes sont prises dans plusieurs langues : en français, en somali, en afar, en arabe, en amharique... De plus, Antoine d'Abbadie a souvent inventé des symboles pour retranscrire la prononciation des noms. Et puis ces carnets sont extrêmement précis : ils regorgent de noms propres de lieux, de personnes rencontrées... Pour traduire une seule page, il faut au moins une heure. Pour quelqu'un qui ne connaît pas du tout l'Éthiopie, ce n'est pas évident. Il vaut mieux commencer par ses carnets de traduction ! Un monsieur retraité a retranscrit à lui seul deux carnets d'Antoine Abbadie. Une assistante de recherche du laboratoire a aussi travaillé tous les jours pendant un an pour avancer la retranscription.

Quels sont les objectifs de ce projet ?

Ce projet va permettre à des chercheurs de pouvoir travailler sur ces carnets, pour l'instant peu exploités et de créer une petite communauté de gens intéressés par Antoine d'Abbadie et par la région. Nous aimerions aussi beaucoup aller présenter ces carnets et organiser des ateliers de transcription collaborative en Éthiopie quand la situation sanitaire et politique le permettra. Et à terme, nous prévoyons d'éditer ces carnets, pour les rendre accessibles au plus grand nombre.

► Chronologie de la plateforme :

2011 : l'Institut des mondes africains (IMAF) débute une 1ère expérience de valorisation d'archives sur un blog (carnet de recherche) avec les cahiers de Raymond Mauny

2016 : Naissance de Transcrire. 1ère version de la plate-forme de transcription collaborative, réalisée grâce au Consortium Archives des ethnologues (https://ethnologia.hypotheses.org/) de la TGIR Huma-Num.

2021 : refonte et 2e version de Transcrire, grâce au financement du réseau CollEx-Persée.

Ateliers de transcription collaborative :

Plusieurs rendez-vous sont prévus en France à la rentrée 2021 pour retranscrire à plusieurs et partager autour de la pratique :

- Les épopées du campus Condorcet : jeudi 30 septembre, 11h-13h et vendredi 1er octobre, 14h-16h

- En fin d'année, nouveau transcrithon à la Bibliothèque nationale de France à Paris (BnF), sur les carnets d'Abbadie.

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