Burkina Faso: Extradition François Compaoré - Sursis à exécution

analyse

Pour François Compaoré, la course, on devrait dire la fuite en avant, est peut-être bientôt terminée. « Bori baana » comme aurait écrit Norbert Zongo, sauvagement assassiné le 13 décembre 1998 et dont le fantôme est depuis 23 ans maintenant aux trousses de ceux qui sont suspectés de l'avoir boucané.

Parmi eux, le frère cadet de l'ancien président Blaise Compaoré, accusé à tort ou à raison d'être le commanditaire de la boucherie de Sapouy, dans la mesure où au moment des faits, le directeur de publication de L'Indépendant enquêtait sur la mort suspecte de son chauffeur David Ouédraogo. De ce fait, ce dernier a tout de suite été mis à l'index comme le coupable, avant que six « suspects sérieux », tous de la garde prétorienne de l'ancien régime, ne soient désignés par une commission d'enquête internationale comme les mains armées qui ont accompli la base besogne. Comme par hasard, ces sicaires sont presque tous d'ailleurs morts les uns après les autres jusqu'à ce que le dossier lui-même soit enterré après le non-lieu dont a bénéficié le 18 juillet 2006 l'adjudant-chef Marcel Kafando, qui était alors l'unique inculpé.

Il faudra attendre la chute de l'enfant terrible de Ziniaré fin octobre 2014 pour que la machine judiciaire, qui était grippée pour des raisons manifestement politiques, redémarre au quart de tour ; que trois militaires (1), tous de l'ex-Régiment de sécurité présidentielle, soient inculpés en 2015 et qu'un mandat d'arrêt international soit délivré contre celui qu'on avait surnommé « le petit président ». C'est en vertu de ce mandat que François, qui vivait entre la France et la Côte d'Ivoire, a été cueilli un matin d'octobre 2017 à l'aéroport parisien de Roissy Charles de Gaulle où il venait de débarquer. Depuis, le gros poisson pris sur les bords de la Seine se débat dans la nasse judiciaire pour éviter son extradition vers les rives du Kadiogo comme le Burkina le demande. Depuis presque quatre ans, il multiplie ainsi les procédures - ce qui est dans son droit - et les recours pour ne pas être expédié à Ouagadougou.

Hélas pour lui, le Conseil d'Etat français vient de doucher son avant-dernier espoir. Le vendredi 30 juillet 2021, la plus haute juridiction de l'ordre administratif hexagonal a en effet rejeté le recours qu'il avait formé suite à la signature par le gouvernement français du décret d'extradition en mars 2020. Les uns après les autres, les obstacles à son retour forcé au bercail se lèvent puisqu'en juin 2019, la Cour de cassation avait déjà rejeté le pourvoi du mis en cause.

Pour autant l'arrêt du juge administratif ne met pas fin à cette interminable guéguerre judiciaire, puisque les avocats de l'incriminé ont aussitôt saisi en urgence à la Cour européenne des droits de l'homme afin qu'elle enjoigne à la France de ne pas exécuter le fameux décret. Comme il fallait s'y attendre donc depuis le début de cette guerre des tranchées, François Compaoré, qui freine des quatre fers, compte bien utiliser toutes les voies de recours que lui offre le droit pour éviter de prendre un aller simple pour Ouaga. Dès samedi, du reste, la CEDH a enjoint à la France de surseoir à cette extradition, le temps qu'elle statue. Une décision qui peut prendre des années, ce qui laisse le temps au précieux colis de 67 ans de « voir venir » comme on dit. L'épilogue de ce feuilleton reste donc à écrire même si, depuis vendredi, François a fait un nouveau pas en direction de Ouagadougou.

Cela dit, la ligne de défense de ses conseils semble plutôt fragile. Ils excipent notamment du fait que la demande burkinabè serait politique, que la justice du Burkina ne serait pas impartiale et que leur client risque d'être torturé, de subir des traitements inhumains et dégradants s'il ne risque pas tout simplement sa tête. Pour un peu on croirait qu'ils sont d'ores et déjà convaincus de la culpabilité de celui qu'ils défendent alors même qu'il est présumé innocent même si tout l'accable dans cette affaire. Au demeurant, leurs arguments prêteraient à sourire si on ne connaissait pas la situation de la démocratie, des droits humains et l'état des prisons durant le long règne des Compaoré. Pour sûr, en la matière, on est passé de l'enfer au paradis. L'institution judiciaire est du reste devenue tellement indépendante aujourd'hui que certains parlent de République des juges. Ce n'est pas aujourd'hui qu'on liquiderait ou torturerait jusqu'à ce que mort s'ensuive des opposants politiques, journalistes ou militaires. Et pour quelqu'un suspecté de s'être acharné sur le cadavre de son semblable en le brûlant, oser parler de « traitement inhumain » sonne comme une faute de goût.

Maîtres Pierre-Olivier Sur et François - Henri Briard l'ont dit, tout en regrettant la décision du Conseil d'Etat, leur client est «prêt à faire face dans la dignité, dans l'honneur et avec responsabilité à la justice burkinabè ». C'est même ce qu'il aurait dû faire depuis longtemps pour se laver de tout soupçon s'il n'a vraiment rien à se reprocher dans cette tragédie. Et qui sait du reste si le procès tant attendu ne nous réservera pas quelques surprises dont on était loin de se douter !

La Rédaction

(1) Il s'agit du sergent Yaro Banagoulo, du caporal Nacoulma Wampasba et du soldat Kombasséré Christophe

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