Sénégal: Champ politique sénégalais - Les raisons de la forte présence des avocats

2 Août 2021

Le barreau est l'un des plus grands pourvoyeurs de personnels politiques. Au Sénégal, bien avant l'indépendance à nos jours, beaucoup d'avocats ont marqué l'espace politique de par leur engagement. Dans une tentative d'explication de cet engagement, des spécialistes rappellent qu'au moment de l'indépendance, il n'y avait pas beaucoup de cadres et les avocats ont constitué un noyau d'intellectuels sollicités pour bâtir l'Etat. Cette fonction étant aussi libérale, les avocats sensibles au sort de leur communauté qu'ils défendent ont migré vers l'arène politique où ils se sont bien intégrés, de Me Lamine Guèye à Me Abdoulaye Wade, entre autres.

Au Sénégal, le constat est que tous les avocats ne sont pas des politiques, mais parmi les meilleurs hommes politiques, il y a beaucoup d'avocats. Bien avant l'indépendance à nos jours, les avocats ont toujours été au cœur de l'action politique sénégalaise. Tous les partis politiques sénégalais comptent un nombre importants d'avocats. Ces derniers occupent des postes de responsabilités stratégiques dans les formations s'ils ne sont simplement pas les leaders incontournables. De Lamine Guèye à Abdoulaye Wade, les avocats ont incarné le leadership politique au Sénégal et ont joué un rôle essentiel dans l'émancipation démocratique, la gestion de l'Etat. Me idrissa Cissé, avocat au barreau de Dakar, pense que pour comprendre l'engagement des avocats en politique, il faut convoquer l'histoire. Il rappelle que depuis les indépendances, les avocats dont les plus célèbres sont Mes Lamine Gueye, Abdoulaye Wade, Waldiodio Ndiaye, Doudou Ndoye, Doudou Thiam (et la liste n'est pas exhaustive), se sont engagés en politique.

Lamine Guèye fait partie des premiers avocats sénégalais engagés politiquement. Amadou Lamine Guèye né le 20 septembre 1891 à Médine (ancien Soudan français, actuel Mali), premier Président de l'Assemblée nationale du Sénégal, a exercé le métier d'avocat tout en étant engagé politiquement. Il a étudié le droit en France durant la Première Guerre mondiale, devenant le premier juriste noir de l'Afrique française. Docteur en droit, il possède aussi deux Diplômes d'études supérieures spécialisées (Dess) : droit privé en 1919 et droit romain en 1933. Lamine Guèye passe également une licence de mathématiques, ce qui lui permet d'être enseignant à l'École William-Ponty à Gorée. Il a eu comme élèves Félix Houphouët-Boigny et Jean-Félix Tchicaya. Il enseigne pendant dix ans. Mais Lamine Guèye devient avocat auprès des tribunaux et cours d'appel de l'Afrique occidentale française (Aof). Il défend des amis politiques tels que : Galandou Diouf au tribunal correctionnel contre Gaston Saucer ; Amadou Dugay Clédor (Maire de Saint-Louis) contre la Compagnie française de l'Afrique occidentale (Cfao). Plus tard, Amadou Dugay Clédor l'aide à devenir magistrat en intervenant auprès du Gouverneur de l'Aof. Il devient magistrat en 1931 et sera, pendant 6 ans, président de Chambre correctionnelle. En février 1937, il est nommé conseiller à la Cour d'appel de la Martinique. En 1940, il quitte la magistrature pour redevenir avocat et rentre au Sénégal. Lamine Guèye maintient une intense activité politique au sein du parti au pouvoir et reste Président de l'Assemblée nationale jusqu'à sa mort le 10 juin 1968 à Dakar.

Les précurseurs

Cependant, l'avocat ayant exercé la plus haute fonction politique au Sénégal est le troisième Président du Sénégal, Me Abdoulaye Wade (2000-2012). Né en 1926 à Kébemer (Louga), Me Abdoulaye Wade est titulaire de deux doctorats en Droit et Sciences économiques de l'université de Grenoble. Soutenue en 1959, sa thèse s'intitule «Économie de l'Ouest africain : unité et croissance». De 1952 à 1957, il étudie à la Faculté des Sciences, puis à la Faculté des Lettres et enfin à l'École libre de Droit de Besançon. Il est ensuite avocat stagiaire au barreau de Besançon. Abdoulaye Wade pratique brièvement le métier d'avocat en France avant de rentrer au Sénégal pour plaider au barreau de Dakar et enseigner à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). En mai 1963, il défend le Président du Conseil du Sénégal, Mamadou Dia, et quatre autres ministres, Valdiodio Ndiaye, Ibrahima Sarr, Joseph Mbaye et Alioune Tall, dans le cadre du procès relatif à la crise politique de décembre 1962. Il a enfilé sa robe d'avocat pour plaider la cause de ces derniers, accusés de «tentative de coup d'État» par Léopold Sédar Senghor, en compagnie de Robert Badinter. Avocat international, il a allié politique et prétoire jusqu'à son élection comme Président de la République du Sénégal le 19 mars 2000.

Après ces précurseurs, tous les nouveaux partis politiques ont en leur sein beaucoup d'avocats. Me Ousmane Ngom, Me Souleymane Ndéné Ndiaye, Me El hadji Amadou Sall, Me Madické Niang, entre autres avocats, ont occupé des postes de responsabilités au Parti démocratique sénégalais (Pds).

Dans l'actuelle majorité présidentielle aux côtés du Président Macky Sall, il y a beaucoup d'avocats dont Me Ousmane Seye, Me Bassirou Ngom, Me Pape Sène, Me El-Hadji Oumar Youm, Me Malick Sall, Me Sidiki Kaba, Me Aïssata Tall Sall, Me Moussa Bocar Thiam, etc. On peut citer aussi parmi les responsables politiques Me Elhadji Diouf, président du Parti des travailleurs et du Peuple (Ptp), Me Abdoulaye Tine, président de l'Union sociale et libérale(Usl). Pratiquement, toutes les formations politiques comptent des avocats.

Me Idrissa Cissé du barreau de Dakar, interpellé sur le fort engagement politique des avocats, souligne qu'il n'y a pas de raisons particulières si ne n'est que les avocats sont des intellectuels qui se sentent concernés par les aspirations de leur peuple et s'engagent pour changer les choses. Me Idrissa Cissé estime que le métier d'avocat peut bien aller avec l'engagement politique. «On peut concilier la pratique professionnelle avec les activités politiques à cause du libéralisme qui règne dans le barreau», détaille le jeune avocat.

Me Bassirou Ngom : « L'avocat est toujours engagé pour une cause»

Me Bassirou Ngom, membre de l'Alliance pour la République (Apr), indique que la forte présence des avocats dans la politique se comprend, car l'avocat est toujours engagé pour une cause et en général, il y va avec conviction. «C'est naturellement le prolongement de l'engagement de l'avocat à tous les niveaux. L'avocat a toujours des idées à défendre et le courage de ses idées», dit-il.

En ce qui le concerne, il confie qu'il s'est engagé en politique pour soutenir un homme, le Président Macky Sall, en qui il a toujours observé une ambition pour son pays. À cela s'ajoute sa volonté personnelle de soutenir sa collectivité et de participer au développement socio-économique de son pays en général et de son terroir en particulier.

À partir de la deuxième génération d'avocats, le spécialiste en Sciences politiques, Moussa Diaw, explique que ces avocats ont commencé à se spécialiser en Droit humanitaire et en Droits de l'Homme. Ces avocats ont contribué à la protection des citoyens à travers le monde. «Cette deuxième génération d'avocats, bien après les indépendances, a contribué à la mise en place, au niveau africain et international, du Droit international». De cet engagement est aussi née une fibre pour la défense des communautés qui conduit facilement à un engagement politique.

«Des intellectuels au service de leur pays», selon le Pr Moussa Diaw

Moussa Diaw, politologue, enseignant chercheur à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis (Ugb), a fait noter qu'au début des indépendances, pour mettre en place les institutions de l'Etat, on avait besoin d'experts en Droit et les avocats, compte tenu de leur formation de juriste, avaient un avantage. Les avocats ont toujours constitué un vivier d'intellectuels dont avaient besoin les nouvelles nations africaines pour mettre en place des institutions nécessaires au fonctionnement des Etats modernes. «Les avocats ont fortement contribué à la mise en place des institutions.

De par, leur expertise, ils se sont orientés vers la gestion de l'Etat et l'engagement politique. Cela a été une perspective leur permettant de s'engager politiquement», dit-il. Moussa Diaw renchérit qu'à l'indépendance, il n'y avait pas beaucoup de cadres et les avocats ont constitué un noyau d'intellectuels sollicités pour bâtir l'Etat, les instruments juridiques, institutionnels et asseoir un Etat organisé. «C'est dans ce registre que beaucoup d'avocats se sont engagés politiquement. Le Sénégal est un pays qui a eu beaucoup de cadres dont des avocats qui se sont engagés dans la construction de l'Etat. Ils ont continué dans cette voie pour participer à la vie politique. Les avocats sont un des corps les plus sollicités pour faire fonctionner l'Etat, du fait de leur formation. C'est un avantage pour leur engagement politique, mais aussi pour les partis», analyse le Docteur en Sciences politiques.

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