Sud-Soudan: Maria, une naissance ordinaire, dans un pays dévasté par la guerre

communiqué de presse

L'illustratrice Ella Baron s'est rendue dans la ville de Pibor, au Soudan du Sud, pour documenter les difficultés que doivent surmonter certaines femmes pour accéder aux soins de santé dans le cadre de leur maternité. Dans ce pays, qui célèbre cette année les dix ans de son indépendance, on considérait en 2020 que sur quelque 2 300 établissements de santé, seuls 1 300 étaient encore fonctionnels. Ainsi, moins de la moitié des habitants du Soudan du Sud habitent en deçà de cinq kilomètres d'un établissement de santé.

Cette histoire se déroule dans l'est du Soudan du Sud, dans l'État de Jonglei. Laito est une jeune femme qui habite le village de Mallodin, situé à plusieurs jours de marche de la ville de Pibor. Elle illustre les conséquences d'années de guerre civile qui ont frappé le Soudan du Sud et détruit son système de santé.

L'histoire de la naissance de Maria, racontée par sa grand-mère Chacha

Je m'appelle Chacha et ma fille s'appelle Laito. Elle était enceinte de son premier enfant. Quand ses contractions ont commencé, j'ai appelé notre voisine qui est douée pour les accouchements. Elle est venue chez nous et pendant trois jours, nous avons essayé d'aider Laito à accoucher. On voyait bien que le bébé ne venait pas.

« Que se passe-t-il ? Est-ce que Laito va bien ? Est-ce que le bébé va arriver en bonne santé ? », ai-je demandé à notre voisine.

« Je suis désolée, je ne sais pas ce qui ne va pas, a-t-elle répondu. Dans la ville de Gumuruk, il y a peut-être des sages-femmes MSF qui peuvent aider. Mais c'est à plusieurs jours de marche d'ici... Je ne pense pas qu'elle y arrivera. »

« Laito est forte, lui ai-je dit. On va y arriver. »

La description du village de Mallodin, faite par Chacha, la mère de Laito. Soudan du Sud. © Ella Baron

Nous nous sommes mises en marche avant le lever du soleil. Les contractions étaient si fortes que Laito ne pouvait pas marcher seule, je devais toujours la soutenir. C'était la saison des pluies et le chemin était plein d'eau, nous en avions jusqu'à la taille.

Quand l'obscurité est arrivée, nous étions toujours en marche et j'avais peur que nous ne soyons obligées de dormir sur le bord du chemin. Heureusement, nous avons repéré une maison. Nous ne les connaissions pas, mais quand ils ont vu que Laito était enceinte, ils nous ont accueillies dans leur maison.

Chacha et Laito, devant la maison de l'homme qui les a hébergées un soir sur le trajet jusqu'au centre de santé. Soudan du Sud. © Ella Baron

Le lendemain matin, notre hôte a béni notre voyage. À ce moment-là, nous étions très faibles. Nous n'avions pas mangé pendant des jours. Quand Laito était trop fatiguée, nous nous arrêtions pour nous reposer à l'ombre d'un arbre.

Lutter contre la faim est très difficile. Malgré l'état de faiblesse de Laito, je savais que nous devions continuer à marcher. Finalement, nous avons atteint une rivière trop profonde pour la franchir en marchant. J'ai alors payé deux hommes pour nous aider à traverser.

Ils n'avaient pas de bateau, seulement une bâche en plastique. Les hommes ont placé le plastique sur l'eau et nous avons traversé à la nage.

Chacha et sa fille Laito, lors de la traversée de la rivière. Soudan du Sud. © Ella Baron

Nous ne savons pas nager. Seule cette fine pellicule de plastique nous soutenait. Il y avait de l'eau partout. Je pensais que la bâche se plierait et que nous tomberions dans l'eau. Puis, que les crocodiles viendraient nous manger. Ou que nous nous enfoncerions de plus en plus jusqu'à ce que nous nous noyions toutes les trois. Laito avait tellement peur. Mais nous avons réussi à traverser la rivière.

Il nous a fallu deux jours pour marcher jusqu'à Gumuruk. Mais à la clinique, ce fut la déception, car ils ne pouvaient pas nous aider.

Chacha et sa fille Laito se rendent à la clinique MSF de Gumuruk. Soudan du Sud. © Ella Baron

« Je suis vraiment désolée, nous a expliqué une infirmière de la clinique MSF. Vous devez aller à Pibor où ils ont de meilleures installations. Il est possible que votre fille ait besoin d'une césarienne. »

« Mais le chemin est inondé, ai-je dit, nous n'y arriverons jamais. »

« Je vais envoyer un message aux équipes MSF de Pibor pour qu'ils envoient un bateau », a déclaré l'infirmière.

Tout ce que nous pouvions faire était d'attendre et d'espérer. Mais je me suis inquiétée. Je me disais que, peut-être, ils ne viendraient pas. Peut-être que le bébé était déjà mort. Peut-être que je perdrais également ma fille Laito.

Nous avons attendu deux jours puis Maria la sage-femme est venue en hélicoptère, car la rivière était impraticable à cette époque de l'année.

Après l'arrivée de l'hélicoptère, beaucoup de choses ont commencé à se passer, très rapidement.

Puis, alors qu'il semblait que les contractions avaient duré huit saisons au lieu de huit jours, tout s'est arrêté. Sauf pour Maria, qui venait de naître. Et Maria était la seule chose qui comptait à ce moment-là. Elle a reçu le prénom de la sage-femme qui a aidé sa mère à la mettre au monde.

Nous sommes rentrées chez nous quelques jours après. J'ai six autres enfants dont il fallait que je m'occupe. Le plus petit a encore besoin de mon lait.

Épilogue

Les équipes MSF se sont tenues informées de l'état de santé de Chacha, Laito et Maria : elles sont rentrées saines et sauves à Gumuruk. Trois jours après leur départ, la région de Pibor connaissait l'une des pires inondations de son histoire.

La ville a été entièrement submergée par les flots, les habitants se sont réfugiés tant bien que mal sur le monticule le plus haut de la ville et les conditions de vie se sont rapidement détériorées à cause des dégâts engendrés. Lorsque le niveau de l'eau est finalement redescendu, une résurgence des tensions intercommunautaires a déclenché une nouvelle vague de violences, forçant les communautés locales à fuir de nouveau leurs maisons.

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