Tunisie: Education - La triche, une fatalité ?

5 Août 2021

« Un peu d'ordre dans tout ça ne se fera pas tout seul » (W. Szymborska)

L 'image de la jeune fille en train de tricher le premier jour des épreuves du baccalauréat cette année, alors que le ministre de l'Education, le gouverneur, les responsables du centre d'examen et les caméras et autres photographes étaient encore dans la salle, a fait le tour des réseaux sociaux. « Démantèlement d'un réseau national de tricherie », « 582 cas enregistrés en 5 jours » (dixit le directeur général des examens au ministère de l'Education nationale), titrent les journaux. Le ministère de l'Education communique quotidiennement sur les efforts déployés pour lutter contre la fraude lors des examens.

Des véhicules transportant les épreuves ont été attaqués, la population a demandé l'intervention de l'armée, autant de signaux qui témoignent de l'impuissance des autorités face à ce fléau. Tous les ans à la même époque, les mêmes scènes se reproduisent et tous les ans tout le monde s'indigne avec une candeur désolante ! Une ou un jeune ne commence pas à tricher le jour de l'épreuve du baccalauréat et une fois le baccalauréat en poche, il ne s'arrête pas en si bon chemin et c'est bien là le problème.

Toutes les promotions d'élèves et d'étudiants ont leurs anecdotes sur les techniques de tricherie et les tricheurs de chaque promotion sont connus de leurs promotionnaires mais pas par l'administration ! Une fois diplômés, la loi du silence s'impose et toute allusion au passé devient calomnie. Malheureusement, les youyous de la maman et les félicitations des voisins passés, ces diplômés auront à affronter la dure réalité du monde du travail. Un médecin, ou un ingénieur, un juriste ou un enseignant incompétent c'est une vie de souffrances qui s'annonce !

Généralement, la fraude commence à l'école primaire. Le tricheur commence par jeter un œil sur l'ardoise du voisin, tout le monde l'a plus ou moins fait, mais certains y trouvent plus goût que d'autres et commencent à utiliser des fausses copies, puis ils ou elles perfectionnent leur système de fraude, des réseaux se mettent en place. Smartphones, appareils d'écoute permettant d'échanger ou de consulter des informations, calculatrices trafiquées. Des ORL nous avaient alertés, en période d'examens certains élèves demandent à ce qu'on leur implante des mini-écouteurs en intra-auriculaires !

Des feuilles d'épreuves identiques à celles fournies par l'administration se vendent à prix d'or au marché noir. Plus élaborés encore, plusieurs anecdotes circulent sur des personnes haut placées aujourd'hui qui se sont fait remplacer par un frère, une sœur plus âgée ou une autre personne lors des épreuves du baccalauréat ou autres. Les plus rustiques utilisent des haut-parleurs pour dicter les solutions de l'extérieur ! Le plagiat, une forme plus insidieuse mais non moins grave de tricherie, ne choque plus personne tellement il s'est généralisé avec l'utilisation d'Internet.

Des paragraphes entiers de thèses, sinon des thèses entières sont simplement un copier-coller d'articles ou de livres. Un responsable d'une prestigieuse institution nationale à qui je proposais de mettre en ligne les thèses de doctorat conduites dans son institution m'avait glissé à l'oreille avec une pointe d'ironie que c'était suicidaire (Fdhiha). Les conséquences de ces pratiques sont dramatiques. Non pas tant sur le plan moral, de ce côté il n'y a pas grand-chose à espérer ! La crédibilité des diplômes délivrés, les efforts des enseignants, les institutions elles-mêmes sont remises en cause. La fraude est source d'injustice. Mais ce n'est pas pour autant une fatalité. Tous les tricheurs l'apprennent un jour ou l'autre dans leur chair. Tricher finit par revenir comme un boomerang sur le tricheur. Un beau diplôme signé du doyen ou du ministre ne garantit pas un emploi. La triche développe le manque de confiance en soi, le sentiment d'autodépréciation. L'échec dans la vie professionnelle est quasiment garanti ! Le fait de disposer d'un papier certifiant qu'un tel titre a été acquis ne présume en rien des capacités de la personne à effectuer correctement un travail. Le monde du travail le sait et seule l'administration, peut-être, refuse encore, dans son archaïsme destructeur, d'admettre que diplôme et compétence sont deux choses différentes. J'ai récemment eu l'opportunité d'assurer l'enseignement d'un module à de jeunes médecins. Pour les évaluations, je leur ai proposé de travailler en groupe avec un accès libre aux documents. Les étudiants, surpris dans un premier temps, m'ont fait part plus tard de leur fierté. En tant qu'enseignant j'ai réalisé à quel point cette évaluation a été l'un des moments les plus fructueux de leur formation. Il n'y a pas de mauvais élèves, il n'y a que de mauvais enseignants, telle a été ma balise durant toute ma vie d'enseignant. La triche n'est pas une fatalité, elle est la suite logique de notre façon d'assurer l'enseignement et les évaluations. Notre enseignement depuis l'école primaire est axé sur le résultat et non l'apprentissage. C'est tellement plus commode. Le contrôle des connaissances se fait essentiellement sur la mémorisation. La restitution des savoirs doit se faire dans un temps limité et dans un esprit de compétition. L'enfant et la famille baignent dans cette culture. Ils auront recours à tous les moyens sans état d'âme pour répondre aux attentes du système. Cours particuliers, tricherie sont les plus connus. Des solutions miracles il y en a point. Il faut aussi accepter de travailler sur le long terme et tout d'abord lever les tabous. L'école avec la santé vient et de loin en tête des priorités des Tunisiens. Le Tunisien est prêt à tous les sacrifices pour assurer une formation de qualité à ses enfants. Nous nous enorgueillissons des résultats obtenus par 5 ou 10% d'une classe d'âge dans les grandes universités mais que deviennent les 90% ? C'est eux qui devraient mobiliser le plus de moyens et non ceux qui ont des facilités. Les lycées pilotes ne sont que l'illustration de cette perversion de l'éducation. L'école privée et les cours particuliers sont la traduction de la faillite dans ce qui a été notre principale richesse. Il est désolant de constater qu'aussi bien les 230 partis politiques que la centrale syndicale ne proposent rien de consistant en matière d'éducation, pire tout ce qui a été entrepris depuis la révolution devrait achever l'éducation publique si rien n'est fait. Seules les revendications salariales, les débats stériles sur les dates de vacances, les modalités d'évaluation, le volume horaire semblent les intéresser ! Un programme interministériel national de lutte contre la fraude sous l'égide du chef du gouvernement incluant l'ensemble des ministères assurant une formation et ils sont nombreux : Éducation, Enseignement supérieur, Formation professionnelle, Santé, Jeunesse et sports, Justice, Agriculture, Intérieur, Défense... devrait s'attaquer aux racines du mal. A court terme, la répression de la fraude est inévitable, mais sans la prévention elle restera sans effet. En parler, débattre, sensibiliser sur les réseaux sociaux, des clips télévisés... il est important d'éviter tout moralisme qui serait de toute façon inaudible. A moyen et long termes, les actions doivent s'attaquer au cœur du problème, aux racines du mal. C'est un long chemin, un très long chemin qui mobilisera toute la société et des moyens colossaux. La crise actuelle nous a fait prendre conscience que nos échecs sont secondaires à la faillite de l'école publique. Tous sont convaincus que les résultats escomptés, directs et indirects, d'une telle action nous permettront de bâtir une meilleure société. Alors souvenons-nous que tout commence et finit par l'école

N.B. : L'opinion émise dans cette tribune n'engage que son auteur. Elle est l'expression d'un point de vue personnel.

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