Cote d'Ivoire: L'éditorial de Venance Konan - Le réconciliateur

éditorial

On avait annoncé urbi et orbi que Laurent Gbagbo était le chaînon manquant, mais indispensable, de notre processus de réconciliation. Pas de réconciliation en Côte d'Ivoire tant que Laurent Gbagbo sera hors du pays, disait-on. Gbagbo est rentré. Où en sommes-nous ? Pour le moment, il a demandé le divorce d'avec Simone. Il est allé vanter les qualités de sa « petite femme » à ses parents. Il s'est rabiboché avec Henri Konan Bédié, puis l'a dribblé en allant saluer joyeusement le Président de la République, et maintenant il a abandonné son parti à Affi N'Guessan.

C'est-à-dire que le grand réconciliateur a été capable de se réconcilier avec Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, mais pas avec son épouse et son ancien Premier ministre à qui il avait confié son parti. Il a dit que si sur votre chemin vous rencontrez un obstacle, soit vous le contournez, soit vous le sautez. Affi serait-il un obstacle aussi important ? Pèse-t-il si lourd au Front populaire ivoirien (FPI) pour que Laurent Gbagbo abdique devant lui, et lui abandonne le parti qu'il a créé ? Et si le problème se trouvait ailleurs ? L'obstacle ne serait-il pas plutôt Simone ?

Depuis plus de dix ans, Laurent Gbagbo a fait savoir qu'il ne veut plus voir son épouse en peinture. On a vu comment il l'a humiliée à l'aéroport devant le monde entier, de retour au pays, dix ans après leur séparation forcée. Et sa première déclaration fut d'annoncer qu'il demandait le divorce d'avec elle. En réponse, elle remercia Dieu et le Président de la République d'avoir permis que lui, Laurent Gbagbo, soit libéré et regagne son pays. L'humiliation qu'elle a subie lui a permis de gagner les cœurs de nombreuses femmes et même de plusieurs hommes au sein du FPI. Elle est vice-présidente du parti, dont elle est l'un des membres fondateurs, et sa légitimité en son sein est au moins aussi grande que celle de Laurent Gbagbo. On dit même qu'elle est la véritable tête pensante, la stratège dans le duo qu'ils formaient. Pour tout dire, elle est pour Laurent Gbagbo un adversaire redoutable. Et, même si elle ne le laisse pas paraître, on peut parier que ce qui la lie actuellement au Woody de Mama est plus proche de la haine que de l'amour. Elle pourrait donc parfaitement lui disputer le leadership au sein du parti, et même la place de candidate à la prochaine élection présidentielle. Et elle pourrait gagner. Ce qui n'est pas le cas d'Affi N'guessan. S'il a la légalité pour lui, la légitimité est pour le moment à Laurent et Simone. Ainsi donc, en quittant le FPI pour créer son propre parti, Laurent quitte plutôt politiquement Simone après avoir rompu avec elle sur le plan conjugal et religieux, et accessoirement Affi N'guessan.

A mon humble avis, Laurent Gbagbo commet une erreur stratégique en créant ce nouveau parti. Je crains qu'il ne se soit surestimé. Il semble oublier qu'il n'est plus neuf, mais plutôt très usé aujourd'hui. En 1990, Houphouët-Boigny qui dirigeait le pays depuis trente ans était vieux et une bonne partie de la population aspirait à un changement. Et le fait de contester son pouvoir rendit Laurent Gbagbo populaire. Mais il lui fallut attendre 2000 pour arriver au pouvoir, et seulement en utilisant la ruse pour écarter ses principaux adversaires. Il a régné dix ans, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas beaucoup fait avancer le pays. Croit-il que le président brouillon et populiste qu'il fut hier, l'homme vieilli, fatigué, ayant du mal à marcher qu'il est aujourd'hui, puisse encore faire rêver beaucoup d'Ivoiriens ? Il a quitté le pouvoir depuis seulement dix ans et nous avons encore le souvenir de sa gestion calamiteuse du pays. Nous n'avons pas encore oublié le charnier de Yopougon découvert le jour de sa prise du pouvoir, les militantes du Rassemblement des républicains (RDR) battues et violées, l'assassinat de Robert Guéï, de sa femme et de leurs proches, l'assassinat manqué du président du RDR, les escadrons de la mort, les manifestants de l'opposition assassinés en 2004, la guerre qu'il déclencha en refusant de reconnaître sa défaite en 2010... Laurent Gbagbo dit aujourd'hui que sous son règne aucun leader politique n'a été emprisonné. Jean-Jacques Béchio qui fut arrêté pour avoir dit dans une cabine téléphonique « on est prêt » appréciera beaucoup.

Non, je ne crois pas qu'ils soient nombreux les Ivoiriens qui auraient envie de reprendre encore du Laurent Gbagbo. Mais on aura le temps de voir ce que donnera ce nouveau parti.

Et si Simone décidait d'adhérer au nouveau parti de Laurent Gbagbo ? Pourra-t-il l'en empêcher ? A priori non. Mais il pourrait décider de ne lui confier aucune responsabilité. Cependant, Simone Gbagbo étant Simone Gbagbo, c'est-à-dire avec son intelligence, son aura et la cote qu'elle a toujours au sein des militants du FPI, surtout depuis que Laurent multiplie les bourdes, elle pourrait parfaitement lui tailler des croupières dans ce nouveau parti. Terminons en reconnaissant une grande qualité à Laurent Gbagbo : avec lui, on ne s'ennuie jamais. Le « Gbagbonovelas » est plus passionnant que jamais.

On avait annoncé urbi et orbi que Laurent Gbagbo était le chaînon manquant, mais indispensable, de notre processus de réconciliation. Pas de réconciliation en Côte d'Ivoire tant que Laurent Gbagbo sera hors du pays, disait-on. Gbagbo est rentré. Où en sommes-nous ? Pour le moment, il a demandé le divorce d'avec Simone. Il est allé vanter les qualités de sa « petite femme » à ses parents. Il s'est rabiboché avec Henri Konan Bédié, puis l'a dribblé en allant saluer joyeusement le Président de la République, et maintenant il a abandonné son parti à Affi N'Guessan.

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