Maroc: Le pays, nouveau point de passage pour les migrants irréguliers soudanais

La situation chaotique en Libye et les relations tendues avec l'Algérie y sont pour beaucoup

Le Maroc est-il en train de devenir le nouveau point de passage vers l'Europe pour les migrants irréguliers soudanais ? «Oui», à en croire plusieurs acteurs associatifs œuvrant dans le domaine de la migration au Nord du Maroc, qui constatent un afflux vacillant mais constant. « Leur nombre reste inconnu. Les sources non officielles divergent sur leur vrai nombre. Si certaines évoquent 300 personnes, d'autres parlent de 334. Il faut noter également qu'il y a des Tchadiens parmi eux. Mais, il s'agit d'un nouveau phénomène puisqu'à Oujda, nous avons l'habitude d'accueillir des migrants issus de Guinée, du Mali, de Côte d'Ivoire ou du Cameroun.

Il s'agit, en grande majorité, de jeunes hommes qui vivent dans une situation précaire. Ils vivent dans la rue et dans les terrains et maisons abandonnés faute d'infrastructures garantissant logement et services de santé», nous a indiqué Jamila Barkaoui, chercheuse auprès du laboratoire des recherches et études en droits de l'Homme (Faculté de droit d'Oujda). Et de poursuivre : « La ville d'Oujda n'est qu'une étape pour eux avant d'atteindre Nador considérée comme le passage clé vers Mellilia. Les tentatives de passage réussies effectuées dernièrement par certains migrants soudanais ont encouragé d'autres à rejoindre Nador. En effet, 200 personnes y ont réussi avant Aid El Kebir et 250 après. Et dernièrement, 50 personnes ont réussi à franchir les barrières avec Mellilia ».

Comment explique-t-on cette présence soudanaise au Maroc ? « Une grande partie de ces migrants arrivent en provenance de la Libye en passant par l'Algérie. Beaucoup d'entre eux ont été emprisonnés dans les prisons libyennes. Leur arrivée peut être expliquée également par le laxisme des autorités algériennes qui ferment les yeux sur leur passage vers le Maroc dans un contexte diplomatique marqué par des tensions entre les deux pays», nous a indiqué Jamila Barkaoui. De son côté, Omar Naji, militant des droits de l'Homme, a considéré ce phénomène comme nouveau. « Ses débuts remontent à six mois à Nador où nous avons assisté à un passage de cas individuels et isolés à un afflux important des migrants soudanais », nous a-t-il précisé. Et de poursuivre :

« Beaucoup d'entre eux se présentent comme des réfugiés qui cherchent une protection nationale notamment ceux issus du Darfour et Kordofandu Sud ». En effet, et malgré l'accord signé en 2018 entre le président Kiir et son ancien rival Riek Machar et la formation d'un gouvernement de coalition, la paix reste fragile dans ce pays de 12 millions d'habitants et beaucoup de zones restent confrontées à des violences de tous types, à l'hyperinflation et à la faim qui minent le pays. En cinq ans, la guerre civile a fait plus de 380.000 morts et 4 millions de déplacés, et a ruiné l'économie. « Une grande partie de ces migrants irréguliers soudanais ont tenté d'abord, leur chance en Libye et ont ensuite décidé de changer le cap vers le Maroc après l'échec de leurs tentatives», nous a expliqué notre interlocuteur. Et de préciser : « Contrairement à leur vie à Oujda, ces Soudanais ne vivent pas dans la précarité. Ils louent des maisons à Nador ville ou à Beni Ansar et semblent bien intégrés au sein de la population puisqu'ils parlent arabe.

Mieux, cette population est épargnée par les forces de l'ordre puisqu'elle ne subit pas des arrestations ou des poursuites ». Omar Naji nous a affirmé, dans une édition précédente, que ces Soudanais et autres migrants irréguliers ciblent aujourd'hui Sebta et Mellilia parce que ces deux cités sont devenues plus accessibles via les barrières. Les candidats à la migration n'ont plus besoin des passeurs et de débourser 3.000 euros ou plus pour rejoindre l'Espagne. Ces candidats profitent aussi des relations tendues entre le Maroc et l'Espagne pour éviter le refoulement à chaud puisque le Maroc n'accepte plus l'accueil des migrants refoulés et a coupé tout contact avec l'Espagne.

Notre source a précisé que les Soudanais et les Tchadiens n'arrivent pas à bénéficier de la protection internationale au Maroc puisque le HCR ne dispose pas de siège à Oujda et redoutent un voyage long et risqué vers Rabat pour déposer une demande d'asile. « Et c'est pourquoi ils préfèrent rester au Nord pour demander l'asile auprès des autorités espagnoles à Sebta ou Mellilia », a-t-elle conclu.

Une population sans cesse déplacée Depuis 2013, quatre millions de personnes ont été déplacées par le conflit au Soudan du Sud. Au cours des périodes de violences les plus extrêmes, des milliers de personnes ont fui massivement vers les pays voisins. Entre 2016 et 2017, l'Ouganda a ainsi accueilli plus d'un million de réfugiés sud-soudanais. Malgré les bonnes volontés du gouvernement ougandais, les camps de réfugiés, comme celui de Bidibidi dans le district Yumbe, dans le nord du pays, ont rapidement atteint leur capacité d'accueil maximale.

Dans le camp de Bidibidi abritant plus de 200.000 personnes déplacées, les équipes MSF sont rapidement intervenues pour répondre aux besoins médicaux non-couverts par les autres acteurs sur place, notamment dans les secteurs de la santé primaire et de l'assainissement des eaux. Pour échapper aux violences des combats, les Sud-Soudanais se sont également déplacés massivement à l'intérieur de leur pays, cherchant notamment une protection dans les bases de la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS).

A mesure que le conflit s'est étendu, ces bases sont devenues des sites de protection des civils (PoC), gardés par les forces de la MINUSS. On estime aujourd'hui qu'environ 180.000 personnes ont trouvé refuge dans les camps de la MINUSS établis dans le pays. Dans PoC, les déplacés n'ont qu'un accès très limité à l'eau potable, à des installations sanitaires et à des structures de santé. Cette situation les expose à des maladies telles que le paludisme, les infections respiratoires et les dermatoses et, dans certaines régions, le choléra. De nombreux patients, en particulier des enfants de moins de 5 ans, souffrent de diarrhée sévère aiguë, d'affections cutanées ou d'infections des yeux, des maladies facilement évitables avec de meilleures conditions d'assainissement et d'approvisionnement en eau. Les vols, les pillages et les violences sexuelles sont également récurrents au sein des camps. L'insécurité permanente qui y règne et les conditions de vie déplorables affectent la santé mentale des personnes déplacées ; poussant même les plus fragiles à des tentatives de suicide.

Source : Médecins sans frontières

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