Algérie: «Bouteflika a vécu toute sa vie autour de deux obsessions - Conquérir le pouvoir et le garder»

interview

L'ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika, muré dans le silence depuis 2019 après avoir échoué à briguer un cinquième mandat sous la pression de la rue, s'est éteint vendredi 18 septembre à Alger, à l'âge de 84 ans. Farid Alilat, journaliste à Jeune Afrique, auteur de l'ouvrage Bouteflika, l'histoire secrète, est l'invité de RFI pour

Quelle image le président défunt laissera-t-il aux Algériens ?

La grande majorité des Algériens vont retenir de lui l'image d'un président cloué sur un fauteuil. Je crois que c'est ça qui va rester définitivement chez ses compatriotes, parce qu'il est tellement resté au pouvoir, 20 ans, qu'il en a fini par être chassé. Et il a été chassé sous la contrainte populaire, contraint par des millions d'Algériens parce qu'il voulait s'accrocher. Et c'est justement cette obsession qui l'a fait perdre, un président cloué sur un fauteuil. Je crois que c'est cela que les Algériens vont retenir, beaucoup plus que son bilan, beaucoup plus que sa carrière politique qui est quand même exceptionnelle.

Et comment peut-on expliquer qu'il s'est ainsi accroché au pouvoir après son accident vasculaire cérébral, son AVC de 2013, où on le voyait bien, il était diminué, il avait du mal à honorer les entretiens avec les diplomates, les chefs d'État étrangers qui pouvaient venir par exemple ?

Parce que [Abdelaziz] Bouteflika a vécu toute sa vie autour de deux obsessions : l'obsession de conquérir le pouvoir et l'obsession de garder le pouvoir. Dès l'âge de 20 ans, il pensait être président. Avant la mort de [Houari] Boumédiène en 1979, il nourrissait déjà l'ambition de lui succéder, il a tout fait pour être son successeur avant d'être écarté par l'armée. Quand il est parti en exil, il a toujours eu cette ambition de revenir au pouvoir et c'est ce qu'il a fait en 1999.

Et depuis 1999, depuis son élection, il a absolument tout fait pour garder ce pouvoir, y compris en changeant la Constitution, qui limitait les mandats à deux. Donc, d'abord conquérir le pouvoir et ensuite, le garder en dépit du bon sens, en dépit de la raison, en dépit de sa maladie. Lui-même savait qu'il ne pouvait pas exercer le pouvoir. Son clan autour de lui savait qu'il ne pouvait pas exercer le pouvoir, parce qu'il ne parlait pas, parce qu'il ne pouvait pas voyager, parce qu'il ne pouvait pas rencontrer de collaborateurs, parce qu'il ne pouvait pas travailler. Mais malgré tout cela, il voulait mourir président et avoir des obsèques nationales.

Est-ce que vous diriez que c'est un énorme gâchis à l'arrivée ? Il y avait eu quand même beaucoup d'espoir quand Abdelaziz Bouteflika avait été élu en 1999...

Absolument, c'est un énorme gâchis, parce que, quand il est arrivé au pouvoir, il avait toutes les cartes en main pour faire de l'Algérie un pays émergent, un pays à développer parce qu'il avait le soutien de l'armée, il avait le soutien de puissances étrangères. Il y avait de l'argent, à cette époque, le baril du pétrole était à 120 dollars. L'Algérie engrangeait chaque année entre 50 et 70 milliards de dollars.

Donc, il avait toutes les cartes en main pour faire de l'Algérie un pays émergent. Comment cet argent a-t-il été dépensé ? C'est la question que les Algériens se posent. Et le grand gâchis qui est illustré par cette image de deux Premiers ministres de Bouteflika qui sont en prison, son frère qui est en prison, une vingtaine de ses ministres sont en prison, une dizaine d'hommes d'affaires qui constituent les plus grosses fortunes du pays sont aujourd'hui en prison. C'est cela en fin de compte le règne de Bouteflika, tous les hommes avec lesquels il a gouverné se retrouvent aujourd'hui en prison.

Abdelaziz Bouteflika aura réussi, lui, à échapper à la justice malgré tout ?

Oui. On peut dire ainsi dans la mesure où il n'a pas été inquiété par toutes les affaires de corruption dans lesquelles sont impliquées son frère, ses deux Premiers ministres et ses ministres. Il n'a pas été convoqué par la justice. C'est peut-être l'un des plus grands regrets de ne pas l'avoir vu devant la justice, même si symboliquement, on sait qu'il ne peut pas parler. Il en est incapable parce qu'il est aphasique. Il ne peut pas répondre aux questions d'un juge. Mais sa convocation aurait été un geste très fort, très symbolique. Maintenant, on sait que cela ne se fera plus jamais.

Vous avez écrit ce livre Bouteflika, l'histoire secrète. Il restera malgré tout l'une des grandes figures de l'indépendance de l'Algérie ?

Oui. Bouteflika est un personnage fascinant, exceptionnel. Je parle de sa carrière, de sa longévité. C'est quelqu'un qui a vécu la guerre d'Algérie, qui a traversé 60 ans d'histoire de l'Algérie avec ses défauts, ses tares, tout cela. Il restera un personnage qui a marqué l'histoire contemporaine de l'Algérie.

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