Guinée: Cellou Dalein Diallo (Opposition guinéen) - « La principale mission d'une transition, c'est d'organiser le retour à l'ordre constitutionnel »

19 Septembre 2021
interview

Le coup d'Etat militaire qui a renversé le président Alpha Condé ainsi que la situation sociopolitique en Guinée a été suivis de près par Fraternité Matin. L'envoyé spécial du quotidien pro-gouvernemental était en Guinée pour une série de reportage. Dans un entretien avec l'un des leaders de l'opposition guinéenne, Cellou Dalein Diallo ce dernier aborde ce que doit être la mission principale des militaires. Le président déchu n'échappe pas aux critiques de son principal rival. « Mon parti et les partis alliés ont salué le sursaut patriotique de notre armée qui a parachevé notre combat contre le régime dictatorial d'Alpha Condé », s'est réjoui M. Diallo.

Comment avez-vous vécu la journée du 5 septembre ?

J'ai été appelé, vers 8 h, par un proche qui m'a informé que des coups de feu étaient tirés dans la ville, notamment vers le palais présidentiel. C'est vers 14 h que j'ai appris qu'Alpha Condé a été arrêté et par la suite que les forces spéciales conduites par leur chef, le colonel Mamady Doumbouya, avaient pris le pouvoir.

Quelle a été votre première réaction ?

Je dois avouer que cela a été un soulagement. Un sentiment partagé par une grande majorité de la population. Parce que le régime d'Alpha Condé a été un régime d'échec. Les scandales dans les mines sur fond de népotisme ou dans les infrastructures avec des surfacturations au profit du clan n'ont été que la partie visible de l'iceberg. Le mal est bien plus profond : Alpha Condé, en mettant la main sur toutes les institutions pour asseoir son autocratie, a désorganisé l'État. Une fonction publique politisée et corrompue qui a perdu le sens du service public. Une justice inféodée qui a aliéné l'autonomie de ses décisions et le respect des justiciables. Des forces de défense et de sécurité manipulées capables de délinquance pour maintenir Alpha Condé au pouvoir quel que soit le coût pour la cohésion nationale. Dans ce désordre institutionnel pluspropice à l'affairisme crapuleux et à la corruptionqu'au développement, les politiques publiques sont peu efficaces. Ainsi pendantles 10 ans de ses deux mandats, Alpha Condé n'a construit aucune université, aucun hôpital, l'accès à l'eau de robinet et à l'électricité malgré des milliards de dollars engloutis dans ce secteur, est encore aléatoire dans la capitale et impossible dans plusieurs régions du pays. Et c'est pourquoi la Guinée est encoredans le rang des pays les plus pauvres.

Alpha Condé, homme de désordre et conflit, avait anéanti l'État guinéen et conduit notre nation au bord de l'abime. Toutes nos frontières étaient fermées pour contrer d'imaginaires mercenaires au service de comploteurs fictifs qui menaceraient son régime. Ce désordre institutionnel s'inscrivait dans un contexte de barbarie politique. Depuis son avènement au pouvoir en 2010, au demeurant par effraction, Alpha Condé a truqué et fraudé toutes les élections, réprimé avec une violence extrême les opposants politiques et les défenseurs de droits de l'homme, protégé les tueurs des manifestants contre son pouvoir et entretenu une corruption éhontée face à une population qui n'a cessé de s'appauvrir. Comme vous le savez, au dernier scrutin présidentiel, je l'avais proprement battu dans les urnes. Mais il s'était autoproclamé président. Non seulement il a volé notre victoire, mais il s'est acharné contre mes partisans. Il a tué, emprisonné, humilié de nombreux militants et aussi des membres de la société civile. J'ai été interdit de mouvement. C'est cette chape de plomb sur notre nation qui a été enlevée le 5 septembre.

Comment voyez-vous la suite des événements ?

Mon parti et les partis alliés ont salué le sursaut patriotique de notre armée qui a parachevé notre combat contre le régime dictatorial d'Alpha Condé. Nous avons pris acte de la déclaration de prise de pouvoir du Comité National pour le Rassemblement et le Développement (CNRD), l'organe mis en place par l'armée. Pour la suite, nous invitons le CNRD à inscrire dans ses responsabilités prioritaires la protection des libertés civiles et le rétablissement de l'ordre républicain. A cet égard, la transition doit permettre la mise en place, dans des délais raisonnables, de conditions d'élections transparentes en vue de doter le pays de dirigeants légitimes et d'institutions crédibles.

Dans combien de temps voyez-vous ces élections transparentes ?

Pour moi et mon parti, la question ne se pose pas en termes de temps à impartir. Il importe avant tout de s'assurer du cadre légal et institutionnel dans lequel vont se dérouler les prochaines élections. Il faut revoir tout le système électoral. Faire l'inventaire des réformes à mener. Se poser les bonnes questions. Comment se déroulera le scrutin ? Avec quel fichier électoral ? Que faut-il faire pour garantir à tous un scrutin transparent ? Avec quelle Constitution ? A mon sens, c'est l'identification des obstacles et leurs solutions qui permettra d'avoir une idée exacte du temps à mettre pour arriver à un scrutin juste et transparent. On ne peut pas fixer une date sans savoir les actions à prendre entretemps. Mon parti est en train de travailler sur la question en vue de faire des propositions pertinentes.

Quelles missions devraient s'assigner la junte au pouvoir ?

La principale mission d'une transition, c'est d'organiser le retour à l'ordre constitutionnel par la mise en place d'institutions légitimes issues d'élections inclusives, libres et transparentes.

Pour beaucoup de Guinéens et aussi de l'extérieur, vous êtes vu comme celui qui va gagner les prochaines élections pour les performances obtenues lors desderniers scrutins. Est-ce que vous vous voyez comme le prochain Président de la République ?

Cela tient du choix souverain du peuple de Guinée. Il est vrai que j'ai bénéficié depuis 2010 de la majorité de ses suffrages malheureusement fraudés et détournés par Alpha Condé et son administration. Comme l'ont attesté les observateurs de l'Union européenne chaque fois qu'ils ont supervisé les élections en Guinée. La dernière campagne présidentielle que j'ai remportée illustre la relation de confiance qui me lie à mes compatriotes. Mais à chaque chose son temps. Nous venons de sortir d'une période chaotique. Notre pays doit vite retrouver sa place dans le concert des nations. Réussir ce pari est l'enjeu majeur de la situation actuelle.

Avez-vous les nouvelles de l'ancien président Alpha Conté ?

Oui, à travers les médias. On nous a dit qu'il va bien, qu'il est bien traité, qu'il a accès à son médecin et aussi à son cuisinier. Ce dont je me réjouis.

Que lui réserverez-vous si vous arrivez au pouvoir ?

Vous posez là la question de la réconciliation. Il faut proscrire la chasse aux sorcières, la rancune, l'esprit de vengeance. La Guinée qui a trop souffert n'en a pas besoin. Nous pensons qu'il faut éviter quand il y a un changement de pouvoir, que la peur, l'injustice, les maltraitances changent de camp. Cela est aux antipodes de notre vision de la gestion du pouvoir public. Ce que nous visons, c'est la réconciliation de tous les fils et filles de la Guinée. Il faudra, pour tourner le dos aux mauvais actes, initier une Commission de vérité et réconciliation. On devra dire ce qui a été fait de mal et s'assurer que cela ne se reproduise plus. On devra aussi réparer toutes les injustices qui ont été faites au nom de l'État. Même si c'est à titre symbolique.

Comment voyez-vous la Guinée de demain ?

La situation de grande précarité que vit notre population ne tient pas de la fatalité. Elle doit changer.Mais seul un État exemplaire peut porter le sursaut du changement. C'est pourquoi, je ne cesse d'appeler de mes vœux la refondation de l'État par des réformes profondes de ses trois piliers : l'administration, la justice et les forces de défense et de sécurité. Une administration efficace, neutre et impartiale, débarrassée du laxisme et de la corruption, capable de délivrer des services de qualité aux citoyens et de créer et d'entretenir un climat des affaires rassurant pour les investisseurs et les

créanciers. Une justice indépendante et impartiale pour constituer un recours sûr aussi bien pour les citoyens que pour les investisseurs et les entreprises dans leurs droits. Des FDS seulement au service de la République et de ses lois, inspirant le respect du citoyen et suscitant sa confiance en assurant sans discrimination leur mission de gardien de la sécurité de tous les guinéens. Ces réformes profondes qui doivent nécessairement être engagées n'auront pas le cours tranquille d'un fleuve. Elles auront face à elles des positions de rente et donc de résistance de tous ordres qui entravent, de façon consciente ou non, le bon fonctionnement d'un État moderne et juste. Seule la puissance de la confiance et l'éveil de la conscience nationale pourront avoir raison de ces positions et de leurs préventions.

C'est pourquoi, compte tenu de l'immensité des réformes, tout pouvoir d'État devra associer les plus représentatifs de la nation pour accomplir leur mise en œuvre. C'est la réussite de ces réformes qui rendra possible l'unité de la nation et lui permettra de retrouver la voie de la confiance et du rassemblement. Une Guinée en confiance et qui inspire confiance, guérie de la plaie honteuse de l'ethnicisme et fière de se rassembler sur elle-même. Une Guinée de responsabilité mais aussi de solidarité et où seront respectés les droits et les libertés de tout Guinéen et tout étranger dans notre pays. Telle est notre vision pour notre nation servie par un État exemplaire. C'est sur ce socle que se développera dans l'harmonie le vivre ensemble et se construira la prospérité dont notre population a bien besoin.

Quelles relations cette Guinée-là entretiendra avec les pays de la sous-région ?

Les meilleures relations au monde. Un pays comme la Côte d'Ivoire est en avance dans plusieurs domaines. Au niveau de l'électricité, de l'industrialisation et même de l'agriculture, la Guinée gagnerait à tisser une coopération appuyée avec ses voisins.

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