Cameroun: « Le talent ne suffit pas toujours »

interview

Ange Ebogo Emerent, artiste musicien.

Vous célébrez 50 ans de carrière cette année, mais en réalité, vous deviez lancer les activités de votre cinquantenaire l'année dernière mais le Covid-19 est passé par là. Comment vivez-vous cette situation ?

Cette situation de crise sanitaire est très difficile à vivre, et elle l'est encore plus pour les artistes camerounais. Nous avons connu un moment d'accalmie, mais ce confinement a beaucoup touché nos carrières. Ceux des artistes qui font autre chose en dehors de la musique ont pu s'en sortir. Par exemple, je vis de mes champs. Nous sommes obligés de faire avec. En 50 ans de carrière, je n'ai jamais vu une telle perturbation dans l'univers artistique. L'artiste vit et exerce véritablement sa passion à travers le cabaret, car les grandes manifestations et autres prestations, ça vient après.

C'est la première fois que les portes des cabarets sont restées fermées aussi longtemps. C'est terrible, car le cabaret reste la véritable école des artistes. A l'époque, dans tous les groupes qui existaient, il y avait toujours un musicien qui prenait le temps de tout enseigner aux autres. Par semaine, nous avions des séances de répétitions. Nous appliquions ce qui était enseigné durant les spectacles en cabarets. Il y avait le Collège Vogt à Yaoundé et d'autres établissements à Mbalmayo qui formaient aussi des musiciens, mais en général la formation se faisait sur le tas, dans ces cabarets.

Vous prônez la formation de la nouvelle génération, mais comment faire face à cette nouvelle vague d'artistes qui préfèrent la technologie à l'instrument live ?

Ce changement de la pratique des instruments dans les cabarets est arrivé car les musiciens n'étaient pas en mesure d'en avoir. Ceux qui détiennent les instruments ce sont les hommes d'affaires ou les gérants de cabarets. Les musiciens viennent juste y travailler, et donc les instruments ne sont pas vraiment à leur portée. Les artistes n'étant pas à même d'avoir leurs propres instruments de musique, le niveau d'apprentissage a diminué.

En plus, les machines et la technologie qui s'améliorent de jour en jour font que des instruments jouent seuls, avec des programmations assistées par ordinateur. Et tout ceci a envoyé des instrumentistes au chômage. Pour contrer cela, nous avons récemment organisé un atelier d'une semaine pour recadrer la jeune génération d'artistes musiciens sur les techniques de chant et l'utilisation des instruments. Nous avons essayé de leur apporter notre savoir et nous espérons qu'ils ont pris bonnes notes. Nous le faisons car beaucoup nous ont souvent reproché de ne pas transmettre nos connaissances en matière d'instruments.

En parlant de l'avènement des technologies dans la composition musicale, comment votre musique a-t-elle su résister au temps qui passe ?

Le talent ne suffit pas toujours pour être un bon musicien. Il faut avoir le courage de continuer dans cette carrière, car au Cameroun, les gens se moquent des musiciens, les traitent de mendiants. Il faut aussi savoir s'adapter. Ma musique a beaucoup évolué. J'ai commencé par la rumba-soukouss, car j'interprétais beaucoup la musique des Congolais, et j'ai composé mes premières œuvres dans ce genre musical, sauf que je chantais en ma langue maternelle. J'ai fait un premier 33 tours qui a connu bien du succès, tout comme le deuxième, et mes amis m'ont demandé d'intégrer à mes albums du bikutsi.

Pour moi, ce rythme était celui du village. Quand j'entendais le bikutsi, cela ne me disait pas grand-chose, car d'abord, la qualité du son était vraiment très mauvaise. Les enregistrements se faisaient avec un micro qui fixait tout un orchestre et l'instrumentiste lui-même mixait le son. Il fallait être très habile pour le faire. Quand je me suis lancé, je ne voulais donc pas faire le bikutsi de la même manière que mes aînés le pratiquaient, entre autres Messi Martin, Mama Ohandja, Aloa Javis, Beti Joseph. Je modernise donc le bikutsi en y insérant les claviers et les cuivres.

Je suis le premier à le faire. Les gens ont critiqué cette technique, mais je leur ai dit qu'il fallait penser à évoluer. Et pour moi, l'évolution du bikutsi est nette. Elle se poursuit. D'ici cinq à 10 ans, le Cameroun pourra s'illustrer avec son bikutsi, qui est du jazz-rock pur et simple. Les arrangements que la technologie apporte font évoluer le bikutsi. Si les jeunes écrivaient de beaux textes en plus de ces nouveaux types d'enregistrement, le bikutsi serait très loin aujourd'hui.

Le bikutsi peut donc atteindre une autre dimension selon vous ?

Oui bien sûr, car il y a encore beaucoup à faire. Les nombreuses variantes du bikutsi n'ont pas encore été exploitées. Celles-ci sont englobées dans le terme générique bikutsi, mais cela va plus loin que ça. Il y a l'Enyengue, l'Okoue, l'Ekang, le Mengan (qui par exemple entraîne une danse très intéressante à regarder), l'Eko'omot (pratiqué par les Eton), l'Elak, le Mbale. Ces deux derniers se jouent de la même façon, mais il faut savoir que le Mbale est un peu plus rapide que l'Elak. Et il y a encore d'autres variantes. Le bikutsi a plein d'avenir.

Est-ce au sein du groupe Ozima que vous avez développé votre passion pour le bikutsi ?

A mes débuts dans la musique, j'ai été recruté dans le groupe Super Volcan, avec pour chef Atangana Quelqu'un, dans les années 73-75. Je fais mon premier 45 tours en 1976, et je sors de Super Volcan pour le faire. C'est à l'époque de Super Volcan que je rencontre Zanzibar. Il était jeune et voulait apprendre la musique. Je le prends donc sous mon aile, il habite chez moi. Il joue très bien de la guitare, mais il n'est pas dans Super Volcan.

Je l'amène avec moi aux répétitions, juste pour qu'il m'accompagne. Quand je sors mon premier enregistrement de 33 tours, c'est Zanzibar qui fait la guitare rythmique. Ce disque a beaucoup marché, et comme j'avais en idée de bâtir un groupe, je décide de louer des instruments et avec Zanzibar nous formons le groupe Ozima. Les autres sont venus en complément, comme Atebass et Soul Mangouma. J'avais mes petits moyens obtenus grâce à l'exploitation de mon CAP en menuiserie et coffrage. Je travaillais dans des entreprises de construction et j'injectais mon salaire dans le fonctionnement du groupe.

Vous avez donc pris sous votre aile de nombreux membres des Têtes Brûlées...

Je n'avais pas de relations avec les Têtes Brûlées. Quand j'ai eu mes propres instruments de musique, je suis allé en Europe pour faire un disque qui devait m'aider à payer le crédit obtenu dans une banque. Durant ce voyage, quelqu'un est venu détourner les musiciens d'Ozima. Je ne sais pas quels arguments il leur avait avancés. On m'a appelé en Europe pour me dire que Ozima est devenu Têtes Brûlées.

Je me suis vu refaire un autre groupe. Il fallait que je me prouve à moi-même que je peux tout recommencer. Il a fallu que je prenne d'autres musiciens comme Tanus Foé, qui allaient s'adapter à ce que nous faisions déjà avec Ozima, et que je récupère tout le répertoire. Une grande concurrence est née avec les Têtes Brûlées.

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