Ile Maurice: Kee Chong Li Kwong Wing - «Le placement le plus sûr pour blanchir l'argent sale, c'est dans l'immobilier, mais pas n'importe où»

interview

En tant qu'ex-responsable d'une société engagée dans les services financiers, notre invité n'hésite pas à dévoiler les travers des centres financiers.

Certains permettent à des personnes qui ont gagné leur argent à la sueur de leur front de le placer en lieu sûr, face aux risques de confiscation par des régimes fiscaux douteux. Mais ils servent aussi de refuge à des fonds dont les déposants ont du mal à expliquer la provenance. Bref, un lieu où l'argent obtenu par des moyens douteux peut être intégré dans un système financier courant sans être le moindrement inquiété. Pour lui, les grands perdants des pratiques louches de certaines juridictions sont les pays incapables de mettre fin au pillage des fonds publics.

Des documents appelés «Pandora Papers» ont dévoilé au monde les travers des centres financiers ou paradis fiscaux qui opèrent derrière le dos du petit contribuable dont chaque sou fait l'objet de perception. Ces révélations vous étonnent-elles ?

Pas vraiment. Nous savions déjà que ces centres financiers manipulent, à travers au moins 84 millions d'entités et de comptes bancaires, des actifs astronomiques estimés à onze trillions de dollars en 2019. Un tiers du Produit intérieur brut (PIB) mondial et la moitié de la masse monétaire mondiale transitent par ces centres financiers. Cette situation, selon le Fonds monétaire international, prive chaque année, quelque 600 milliards de dollars des caisses des États, sous forme de recettes fiscales. S'il y a eu encore des fuites aujourd'hui de 11,9 millions de documents de 14 prestataires de services offshore à travers le monde, il est à prévoir qu'on puisse y déceler encore d'autres scandales. Ces nouveaux documents nous révèlent que les plus puissants et plus riches de la planète sont mis en évidence. Ils ne se gênent nullement pour tirer profit des échappatoires et des incitations légales de certaines juridictions pour faire de belles affaires, les cacher et les faire fructifier, à l'abri de l'inspection du fisc ou du regard de leurs compatriotes, amis et familles. Une situation dont ne se privent nullement des personnalités, qui auraient dû être au-dessus de tout soupçon, allant des familles royales jusqu'aux présidents des États, les membres de leur famille et de leur inner circle.

Est-ce une posture que l'on trouve que dans des pays richissimes ?

Malheureusement, non. C'est une situation qui ne fait aucune discrimination car elle existe tant dans les pays riches que dans les pays pauvres, dans les démocraties, les régimes totalitaires, les États religieux ou séculiers ; la course vers la cupidité et la gourmandise à tous les niveaux est sans limites aux quatre coins du monde. Une situation dans laquelle se trouvent des personnalités, telles que la reine Élisabeth II du Royaume-Uni, qui est financée par la trésorerie britannique, le roi de Jordanie, qui reçoit énormément de dons par rapport à la situation de son voisin, la Palestine. Le plus étonnant est que même le prince Al Maktoum de Dubaï, un centre financier hors-taxe international ainsi que différents présidents du Panama, un autre paradis fiscal de notoriété internationale, se servent de ces abris fiscaux basés hors de leur pays respectif. Ils s'en donnent à cœur joie. On y trouve aussi des Premiers ministres, tel Tony Blair, on y trouve même des dirigeants de pays en déliquescence, comme le Haïti et le Liban.

«Il y a une entente délictueuse indissociable entre la classe despotique, politique et l'oligarchie économique de tous les pays, une proximité sulfureuse, une relation incestueuse tissée, entre autres, par le biais du financement des partis politiques.»

Vous donnez l'impression que le recours aux centres financiers, qui ont du mal à se différencier des paradis fiscaux, pour dissimuler son patrimoine financier, est l'apanage des politiciens, chefs d'État, monarques, est-ce vraiment le cas ?

Cette impression est trompeuse car cette fameuse liste inclut des personnalités qui auraient dû être des exemples en termes de moralité et de rectitude financière, comme un directeur général du FMI, un commissaire de l'Union européenne, des parlementaires et autres politiciens, qui, sans gêne ni honte, dénoncent de vive voix la corruption en pontifiant sur l'urgence de recourir à des réformes fiscales draconiennes. Des chefs religieux, des donateurs politiques, dont la générosité épatée Boris Johnson, par exemple des dirigeants d'entreprises, des célébrités et toute la coterie des corrompus en font partie. C'est un vrai panier de crabes, les uns plus véreux que les autres. Mais aussi choquant que cela puisse paraître aux yeux de certains, ce n'est que le petit bout de l'iceberg. On attend d'autres feuilletons que d'autres 'papers' pourraient livrer au grand jour.

Ils ont sans doute tort ceux tentés d'associer la publication de ces papiers à une forme de voyeurisme financier. Quelles leçons, selon votre analyse, ces «papers» permettent de tirer pour croire qu'il est possible de changer, sinon de faire les choses autrement ?

Il y a autant de leçons que de noms cités dans ces documents, à vrai dire ! Mais nous allons tirer les grandes lignes. Il faut d'abord rappeler que le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), a tenu à faire ressortir que la publication de ces documents ne signifie nullement que, dans ces centres offshore, il n'y a que des malfrats et des pourris. Ils disent que certains investisseurs ont des raisons légitimes de se servir des structures qu'offrent ces centres basés hors de leur pays natal et que cela ne signifie nullement que tous sont des hors-la-loi ou se sont adressés à ces centres avec des intentions malsaines. Les dirigeants de l'ICIJ précisent que, si ces investisseurs ont déclaré et justifié la source de leurs grosses fortunes, ont honoré leurs obligations fiscales et ont respecté les exigences tant fiscales que juridiques des centres financiers, leurs activités peuvent être considérées comme parfaitement légales. Quant à savoir si leur initiative est conforme à leurs responsabilités, tant morales qu'éthiques, cela est une autre affaire.

Que retenez-vous du point de vue de l'ICIJ par rapport à ceux qui ont du mal à justifier la source de leurs biens et gains illicites et où ceux-ci sont planqués.

Les Pandora Papers indiquent que ces gains sont 'défalqués' dans des juridictions bien loin du pays d'origine de leurs propriétaires, dans des structures complexes à couches multiples, qui sont détenues et gérées par des prête-noms et des «nominee companies». Qui ont intérêt à entretenir de telles cachettes dotées de structures fortes compliquées ? Qui ont cette expertise professionnelle à faire de tels montages financiers ? Cela démontre tout un réseau de facilitateurs qui ont failli à leur tâche de gardien de l'intégrité du système financier. Je veux dire certains cabinets d'avocats, d'experts fiscalistes, de comptables, banquiers, notaires et autres conseillers financiers.

À qui profite le crime ?

Les bénéficiaires des activités obscures des centres offshore ne sont ni plus, ni moins que des kleptocrates et leurs petits copains, des gens connectés au monde politique et à la mafia. «They are too big to jail.» Ils sont connus mais sont trop puissants pour être emprisonnés. Il y a une entente délictueuse indissociable entre la classe despotique politique et l'oligarchie économique de tous les pays, une proximité sulfureuse, une relation incestueuse tissée à travers le financement des partis politiques, la proposition de pots-de-vin, le détournement et le gaspillage des fonds publics, les projets pharaoniques qui, par la suite, se révèlent être des éléphants blancs, le marché public truqué. C'est la source de tout ce flux d'argent mal acquis qu'il convient de cacher.

«Les bénéficiaires des transactions louches des centres offshore ne sont ni plus ni moins que des kleptocrates et leurs petits copains, les gens connectés au monde politique et à la mafia. Ils sont connus mais sont trop puissants pour être emprisonnés.»

Se pose alors la question fondamentale : comment blanchir tout cet argent qui ne peut qu'être de l'argent sale ?

Le placement le plus sûr pour conserver cet argent sale, qui demande à être blanchi, c'est dans l'immobilier et attention, pas n'importe où. Dans de luxueux palaces à Londres, des châteaux en France et des gratte-ciel à Manhattan, à New York. C'est leur assurance-retraite en cas d'exil. Le Shah d'Iran et l'ex-président Marcos leur ont montré la voie... aux États-Unis.

Vous parliez de perte de recettes fiscales. Qui sont les perdants de cette activité illicite ?

Les pays pauvres sont les plus durement touchés par ce pillage des biens publics par ces kleptocrates souvent dynastiques et leurs coteries. C'est une lourde taxe punitive sur les pauvres.

Quels facteurs favorisent la permanence des activités illicites dans des centres financiers ?

Ce sont des facteurs propres au système capitaliste caractérisé par une quête insatiable de l'argent et la recherche de l'intérêt privé, qui, à son tour, crée cette inégalité à l'échelle mondiale. Plus le système devient dynamique et se mondialise, plus il reproduit des inégalités et, parallèlement, survient la nécessité de cacher cette flagrante accumulation des richesses. Une situation que vient justifier l'adage «que la richesse engendre le pouvoir qui, à son tour, engendre plus de richesse». C'est ainsi que ce cycle infernal est alimenté par un modèle de développement où prédomine l'inégalité. Il n'est pas interdit d'imaginer qu'on aura encore et encore d'autres fuites de ces papers jusqu'à saturation.

Que dire du rôle des États-Unis dans le combat contre les juridictions qualifiées, à tort ou à raison, de «paradis fiscaux» ?

Cette situation engendre une des contradictions qui constituent un véritable défi à la raison humaine. Tandis que ces juridictions qualifiées de «paradis fiscaux» font l'objet d'une chasse aux sorcières, les États-Unis se présentent comme le paradis fiscal le plus réputé et le plus intouchable au monde avec des antennes dans différents États, incluant le Delaware, dont le représentant au Congrès n'est ni plus ni moins que l'actuel président Joe Biden ; le Dakota du Sud, qui s'est taillé le lieu le plus sûr pour installer des fonds exotiques d'investisse- ment en Floride où les banques poussent comme des champignons; le Vermont, le Wyoming et bien d'autres. Ils ne perdent pas de temps pour incorporer toutes les formes d'arrangements, des fonds spéculatifs, des fonds dérivés, des structures destinées à une clientèle désireuse de planquer ses fonds dans le système financier américain, sans se soucier de la nécessité de souscrire aux normes les plus élémentaires du combat contre le blanchiment, dont les États-Unis exigent l'application dans d'autres juridictions étrangères. En termes de capacité à manifester l'arrogance et l'hypocrisie, personne ne peut concurrencer les États-Unis, qui sont sur ce plan, un champion imbattable.

À force de se concentrer sur les révélations des «Pandora Papers», on risque de perdre le sens des choses en oubliant l'essentiel. À quoi sert un centre financier offshore ? Il y a beaucoup de raisons légitimes pour créer des centres financiers offshore.

D'abord, la nécessité de protéger ses biens et son patrimoine de régimes confiscateurs et mafieux ; sa protection de l'instabilité sociale et politique ; la recherche de solutions susceptibles d'atténuer les effets d'un système fiscal punitif d'un gouvernement discriminatoire ; la protection de la volatilité de la monnaie locale et de l'érosion monétaire dans un système de contrôle des capitaux. Donc, il y a un besoin de rechercher ailleurs un écosystème plus stable, plus robuste, qui protège le droit à une intimité dans la gestion de son patrimoine et le droit à la propriété privée. Un écosystème qui garantit la sécurité légale, offre une fiscalité plus favorable et un retour au capital plus attractif. Ce sont le Royaume-Uni et les États-Unis qui ont créé ces centres offshore en élaborant de nouvelles lois taillées sur mesure pour satisfaire les besoins dont je viens de faire état.

Après la Première Guerre mondiale et la Grande dépression, l'Europe eut recours à une fiscalité très contraignante, accompagnée d'un contrôle strict des devises et capitaux. La Suisse inventa le secret bancaire et les comptes numérotés pour attirer les capitaux étrangers. Le Royaume-Uni mit sur pied des juridictions près des îles anglo-normandes avec l'absence de fiscalité sur les revenus et des facilités pour mener sereinement ses activités financières. Plus tard, il introduira ce même système dans ses dépendances, telles que les îles Vierges britanniques et les îles Caïman dans les Caraïbes ainsi que les îles Vanuatu et Cook dans le Pacifique.

Entre-temps, les États-Unis mettront en place d'autres régimes financiers au Delaware et à la Nouvelle Orléans pour attirer les hommes d'affaires. C'est ce qui allait déboucher sur une prolifération de centres offshore avec l'entrée en scène des pouvoirs européens comme les Hollandais aux Antilles néerlandaises, les Allemands au Luxembourg et les Français à Monaco. C'est bien plus tard que les pays du Commonwealth ayant accédé à leur indépendance créeront leur propre régime financier, tel que Chypre, Malte, Maurice et Singapour, qui ont bénéficié des savants conseils britanniques et américains pour offrir un abri sûr au patrimoine de leur riche clientèle.

S'il est plausible de croire que le Groupe d'action financière (GAFI) n'a pas attendu les «Pandora Papers» pour, selon son propre mécanisme de contrôle du fonctionnement des centres financiers, conclure que celui de Maurice n'est pas net dans la lutte contre les délits financiers, l'initiative de l'ICIJ peut-elle l'influencer dans sa décision de maintenir ou retirer la juridiction de sa liste grise ?

Le rôle de L'ICIJ consiste à effectuer des investigations, à analyser et à dévoiler au grand public les faits et actes des gens qui utilisent les centres offshore pour des transactions personnelles, des activités commerciales et des investissements privés. L'ICIJ a émis sa mise en garde et clause de non-responsabilité en disant que les activités des centres offshore ne sont pas toutes illégales. Il faut prendre leur déclaration pour ce qu'elle vaut. Le GAFI examinera avec intérêt ces fuites, d'autant plus s'il n'a pas d'accès à ces documents privés fuités. Cependant, il a ses propres méthodologies, procédures et critères pour vérifier si la juridiction mauricienne a fait suffisamment de progrès par rapport aux règlements que la juridiction doit observer pour justifier sa sortie de la liste grise du GAFI. Je crois comprendre que le GAFI brassera large plutôt que de se cantonner dans des cas isolés de quelques manquements de la juridiction. Il verra sa capacité non seulement au niveau des fonds étrangers placés dans ses services financiers mais tiendra compte également des transactions qui se déroulent sur l'ensemble d'un territoire. Nous ne pouvons écarter la possibilité que des facteurs géopolitiques soient pris en compte car la décision finale se fera au plus haut niveau de la politique gouvernementale et des instances décisionnelles des États membres du GAFI.

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