Afrique: Avec et après le sommet de Montpellier - La France saura réunir encore les Chefs d'Etat et de Gouvernement africains ?

Du 7 au 9 octobre 2021 se tient à Montpellier, en France, le 28ème sommet France-Afrique. Le voulant sous un format inédit avec comme thème «Changer les villes pour changer la vie», Emmanuel Macron a jugé bon d'avoir pour interlocuteurs plutôt les animateurs des sociétés civiles africaines que les chefs d'Etat et de Gouvernement.

Dans sa livraison du jeudi 7 octobre 2021 intitulée "Le pari d'un sommet Afrique-France nouvelle formule. Le Monde note : Emmanuel Macron a choisi de n'inviter aucun président africain à l'évènement organisé vendredi 8 octobre à Montpellier. La société civile est mise à l'honneur ". Et pour soutenir cette option, le Journal relève : "En relations internationales, pas plus qu'en d'autres domaines, un sommet ne constitue une politique.

Le prochain événement entre l'Afrique et la France, organisé vendredi 8 octobre à Montpellier, n'échappe pas à la règle. Mais il délivre au moins quelques enseignements sur la façon dont Emmanuel Macron entend rénover les relations compliquées de la France avec le continent africain. Ce 'nouveau sommet', selon la terminologie officielle, est ainsi censé marquer un changement méthodologique et de perception des rapports entre les deux parties. Changement dont la pérennité n'est pas garantie à sept mois d'une élection présidentielle française à l'issue incertaine".

Se méfier des effets pervers

Aussi, près de "3.000 participants dont plus d'un millier de jeunes du continent africain (parmi eux près de 350 entrepreneurs), sont ainsi attendus pour des rencontres et des tables rondes entre sociétés civiles africaine, française et de la diaspora, sur des sujets économiques, culturels et politiques", poursuit Le Monde qui souligne que "La nouveauté de ce sommet repose sur l'absence des présidents africains pour la première fois depuis 1973, date du premier du genre, à l'époque des eaux troubles de la 'Françafrique' ".

Y a-t-il unanimité à ce propos ? A proprement parler, pas du tout. Si à l'Elysée on considère que «Le positionnement de la France sur les enjeux démocratiques n'est pas une tractation entre chefs d'Etat» et que «Ce n'est pas le sommet des oppositions politiques, [mais] des personnalités engagées dans des mouvements citoyens, des blogueurs, des activistes... », un Ministre sahélien non autrement identifié par le média français tranche : «Il faut se méfier des effets pervers. Mettre en avant les sociétés civiles au nom de la mauvaise gouvernance d'un certain nombre de pays peut accélérer la délégitimation des Etats» !

A l'Afrique de tirer toutes les conséquences

Depuis le premier sommet tenu en France en 1973 au dernier initialement prévu en 2020 toujours en France mais reprogrammé pour 2021 sans doute à cause du Covid-19, ce forum se caractérise par l'alternance : une fois dans l'Hexagone, une fois en Afrique.

A ne pas confondre avec le sommet biennal de la Francophonie, le sommet annuel France-Afrique a eu son moment de gloire à La Baule, en 1990, lorsque François Mitterrand avait conditionné l'aide au développement à la démocratisation, à la bonne gouvernance.

Depuis, rares sont les Etats africains à réussir ce test, et l'humanitaire a littéralement détruit le peu d'investissements opérés sous la colonisation et avant la Perostroïka.

Ce qu'il faut déjà retenir à ce stade, c'est que Paris a décidé de façon unilatérale de réserver le 28ème sommet aux organisations de la société civile. Pour reprendre la sélection faite par le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères (retenez la préséance du continent sur le reste du monde), les nouveaux interlocuteurs d'Emmanuel Macron sont des entrepreneurs, des intellectuels, des chercheurs, des artistes, des sportifs, des créateurs, des influenceurs, etc.", entendez aussi des journalistes, des religieux, des lanceurs d'alerte.

Cette option porte en soi un seul message fort et dur pour l'Afrique : *échec patent du bilan des 27 sommets tenus en format classique au cours de ces 48 dernières années.

Évidemment, l'Union africaine va devoir en tirer toutes les conséquences après en avoir pris acte, même si elle a été déjà prévenue depuis plusieurs mois.

Faut-il cependant le regretter ?

Société civile gendarme

Au contraire, l'Afrique doit s'en réjouir. Car, depuis le sommet de La Baule, Paris a intensément utilisé les Sociétés civiles pour déstabiliser les régimes africains. Paris les a réduites à des Sociétés serviles pour «casser et chasser» des dictatures avec tout ce qu'il y a eu comme résultats dramatiques en Libye, au G 5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), et surtout dans les Grands-Lacs avec pour victime expiatoire la RDC !

En réalité, la pratique remonte à l'époque coloniale lorsque la Société civile se limitait aux confessions religieuses chrétiennes, au petit patronat de la classe moyenne et aux évolués. But : bloquer, étouffer et écraser les revendications des populations autochtones. Ceci dans un premier temps.

Dans un deuxième temps, avec l'indépendance, ces puissances ont fait des évolués des gouvernants et du petit patronat des chefs d'entreprises (Pme/Pmi), tout en gardant les confessions religieuses dans leur rôle.

Dans un *troisième* temps, aux premières années de la Guerre froide post-indépendance, elles vont utiliser la Société civile composée essentiellement des confessions religieuses et des syndicats pour déstabiliser les premiers régimes. On verra cette société civile encourager peu après la prise du pouvoir par la Grande Muette

Dans un quatrième temps, avec le vent de la Perestroïka, ces puissances vont appuyer les Oppositions en les associant aux Sociétés civiles renforcées cette fois avec les ONG s'instituant en gendarmes dans les domaines économiques comme l'Environnement, les ressources minières, les ressources énergétiques, mais en couvrant leur "mission" avec les Droits de l'homme.

Devoir de redevabilité

Bien évidemment, avec le nouveau sommet France-Afrique, Paris annonce réalité le tour des Sociétés civiles de renvoyer l'ascenseur par devoir de redevabilité, ce après le maternage ayant duré une bonne trentaine d'années ! C'est le cinquième temps.

Devoir de redevabilité, disons-nous ? Et comment en serait-il autrement ?

L'opinion avisée a pu le constater : dans leur grande majorité, les animateurs des Sociétés civiles africaines aiment certes s'impliquer dans la tenue des élections, mais sans y participer eux-mêmes comme candidats. Ils préfèrent vivre des prébendes de l'humanitaire. Pire, dans la plupart des cas, ces animateurs sont des présidents à vie.

Dans les organisations où s'exerce le vote, la compétition n'a jamais été rude. On joue sur le consensus.

Bref, des «non-élus» parce qu'étant «non-électeurs» s'octroient le droit de veiller et de se prononcer pour le compte des puissances étrangères sur les élections concernant des candidats à des postes précis dans des Institutions de la République pendant qu'on ne voit pas sur base de quelle autorité une ONG peut, par exemple, faire disqualifier la candidature d'un président de la République, d'un député ou d'un sénateur, sinon d'un maire, d'un bourgmestre ou d'un administrateur de territoire, et sur base de quel principal - après avoir obtenu le statut d'observateur électoral - peut-elle décréter la défaite ou la victoire de tel ou tel autre candidat.

De toutes les façons, le résultat est le même : les investissements promis par les puissances qui parrainent ces Sociétés civiles tardent à faire développer l'Afrique.

Les perdants sont principalement les peuples africains

La France ayant choisi ses nouveaux interlocuteurs, l'Afrique est libre de s'assumer. Non en stigmatisant ses Sociétés civiles, mais en leur faisant assumer, à elles, leur part de responsabilité dans l'avenir du continent.

De 1990 à 2021 - soit en 31 ans - tous les protagonistes sont en mesure d'évaluer leurs acquis respectifs. Il sera constaté que les perdants principaux sont les peuples africains qui, eux, connaissent leurs responsables. Ces derniers ne sont ni les puissances étrangères, ni les sociétés civiles africaines, mais les chefs d'Etat et de Gouvernement appelés à réaliser désormais - s'ils ne l'ont pas encore fait - comment Paris use de sa souveraineté pour sélectionner ses invités. Cette souveraineté qui l'incitera à transformer son sommet " France-Afrique" en rendez-vous tantôt avec les dirigeants politiques, tantôt avec les animateurs de la société civile et, pourquoi pas, demain avec les administrations publiques...

La question de fond se devine de toutes les façons : est-ce qu'au 29ème sommet France-Afrique, les dirigeants africains vont-ils y accourir alors que Paris aurait choisi un autre cadre (ce ne sont ni des dates, ni des lieux qui manquent) pour réunir les Sociétés civiles ?

Quant aux chefs d'Etat et de Gouvernement africains, ils ont le devoir citoyen de positiver l'acquis principal du sommet de Montpellier : celui d'assumer leur responsabilité d'Etat à l'égard des invités d'Emmanuel Macron.

L'heure ou l'ère de la substitution des "gendarmes" est révolue.

C'est donc cela, l'acquis premier et principal du dernier sommet France-Afrique...

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